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Chapitre 8

Un intervalle de vingt-deux mois environ sépara l’ensemble de ces faits des débats judiciaires qui devaient les compléter et les expliquer. Il faut d’un bond franchir l’espace compris entre janvier 1842 et le mois d’octobre 1843. Seulement alors, devant la Cour d’assises de la Seine, on apprit ce qu’était décidément Romanzoff et de quel crime on accusait un homme en apparence si recommandable.

En 1841, le gouvernement prussien, aux nombreuses contrefaçons des billets de son trésor, prenait l’alarme. L’examen de ces contrefaçons témoignait d’une habileté extrême. Dès que les défauts qui pouvaient en révéler la fausseté étaient signalés par les gazettes, le faussaire ou les faussaires s’empressaient de les corriger. Après huit années d’efforts et huit éditions successives, ils étaient parvenus à une imitation d’une exactitude désespérante.

Un agent spécial, M. Magnus de Mirbach, envoyé de Berlin à Paris, à l’effet de rechercher l’auteur de ces fraudes, constata que le nombre des faux billets mis en circulation montait à 450 de cinq thalers chacun, et acquit en même temps la certitude que le faussaire était un nommé Théodore Herweg qui avait pour complice un sieur de Knapp, tous deux originaires de Prusse. M. de Mirbach ne négligea rien pour les découvrir et les faire arrêter. Mais bien qu’une récompense de 3000 francs eût été promise pour l’arrestation de chacun d’eux, ils purent se soustraire aux intelligentes et actives recherches de la police.

Cependant un fait, dénoncé par la police anglaise, vint mettre soudainement la justice sur leurs traces.

Le 30 novembre 1841, un jeune homme d’à peu près trente-cinq ans, se présenta chez M. Buttson, banquier à Londres, et y offrit au change trente-six billets de 1000 francs, de la Société générale (général) de Belgique pour favoriser l’industrie. Ce jeune homme, qui d’après son passe-port s’appelait Kaniez, déclara qu’il demeurait à Guild-Hall coffe house. M. Buttson lui prit les trente-six billets et lui donna des bank-notes en échange. Les trente-six billets, envoyés à Bruxelles et à Anvers, furent reconnus faux et mis entre les mains du procureur du roi. Il va sans dire que le prétendu Kaniez avait déjà disparu de l’hôtel Guild-Hall, coffe house.

Fondés à croire que cet individu, qui voyageait en compagnie d’un camarade du même âge que lui, s’était dirigé vers la France, des agents anglais vérifièrent, tant à Boulogne qu’à Calais, l’état des voyageurs qui avaient récemment traversé ces deux villes pour aller soit de Paris à Londres, soit de Londres à Paris. On sut de la sorte : 1o que le 28 novembre 1841, s’étaient embarqués à Calais, pour Londres, Charles Vongier, venant de Paris, porteur d’un passe-port délivré à la préfecture de police le mai précédent, et Ernest Dareno, venant également de Paris, porteur d’un passe-port délivré à la même préfecture, le 21 juin 1841 ; 2o que ces mêmes individus, venant de Londres, avaient débarqué à Boulogne le 2 décembre, et que leur débarquement coïncidait avec le change, chez Adam et Co, à Boulogne, de l’une des bank-notes remises à Kaniez par M. Buttson en échange des billets belges.

C’était déjà quelque chose.

M. Buttson fit insérer dans le journal le Galignani’s les numéros et la description des bank-notes par lui délivrées à Kaniez ; mais les faussaires changèrent les numéros, et la surveillance des changeurs de Paris fut ainsi mise en déroute.

D’autre part, sur ces renseignements que lui transmettait la police anglaise, la police de Paris découvrait que, des deux passe-ports dont ces individus étaient porteurs, celui où figurait la date du 21 juin 1841 n’avait nullement été délivré à un nommé Ernest Dareno, mais à une femme qui se faisait appeler Ernestine Daren. Ce passe-port avait donc été falsifié.

Or, le 6 janvier 1842, ce jour au déclin duquel Romanzoff éperdu devait faire ouvrir sa porte par un serrurier, la femme Daren elle-même vint à la préfecture de police demander un passe-port pour Cologne. Invitée à dire si elle n’avait pas quelque ancien passe-port, elle répondit que oui, mais qu’elle ne savait pas ce qu’il était devenu. L’arrêter sur-le-champ n’eût pas été habile : des complices pouvaient l’attendre à la porte, prendre ombrage de cette arrestation et s’échapper. Un nouveau passe-port fut délivré à Mme Daren. On se borna à la faire suivre. Elle se rendit à Passy, rue Vital, où elle occupait une maison entre cour et jardin. On sut des gens du voisinage que cette dame vivait là avec un étranger qui portait le nom de Romanzoff.

Le jour même, à la tombée de la nuit, un commissaire de police, accompagné du chef de service de sûreté et de plusieurs agents, se présenta chez Mme Daren pour y faire des perquisitions. Trois pistolets de calibre, chargés et amorcés, gisaient sur une table, dans la chambre à coucher ; sous le traversin du lit était caché un billet de 500 fr. ; dans une alcôve attenant à la chambre à coucher, se trouvait une petite presse en taille-douce, dégarnie de caractères et presque neuve, que la femme Daren déclara appartenir au nommé Romanzoff, qui s’en servait pour tirer des gravures.

« Où est ce Romanzoff ? lui demanda-t-on.

– Il est sorti, répondit-elle : je l’attends. »

En ce moment même, le chef de service de sûreté vit de la lumière au fond du jardin et s’aperçut qu’il existait de ce côté un petit pavillon. Il s’y dirigea aussitôt avec ses hommes.

Les lumières et le bruit éveillèrent l’attention de Romanzoff, alors dans ce pavillon avec Pressel. Romanzoff devina le danger. Sans perdre une seconde, il ouvrit une fenêtre qui voyait sur une ruelle déserte, jeta son manteau sur le pavé, se laissa glisser sur le manteau et courut précipitamment à son logement de Paris où eut lieu la scène esquissée dans le chapitre V.

Pressel était donc seul ; il avait fermé la fenêtre et s’était assis à une table où étaient rangés deux couverts.

A la vue de ce jeune homme dont le visage imberbe n’accusait pas vingt ans, le chef du service de sûreté comprit qu’il n’avait aucun des deux faussaires signalés sous les yeux. Il le questionna. Le jeune homme balbutia en mauvais français qu’il s’appelait Pressel, qu’il était originaire du Wurtemberg, qu’il avait fait, à Londres, la rencontre de M. Romanzoff, sur l’invitation duquel il était venu à Paris.

« D’où vient qu’il y a deux couverts sur cette table ?

– J’attends M. Romanzoff pour dîner, » repartit Pressel.

On procéda à de nouvelles perquisitions. Les découvertes furent précieuses. Il semblait qu’on fût dans le véritable atelier du faussaire. Sur un établi étaient épars des burins, de la cire molle, des acides, une presse, des épreuves de faux billets, enfin cinq petites planches gravées, dont quatre avaient évidemment servi à tirer non-seulement des faux billets prussiens de cinq thalers, mais encore des faux billets de 1000 fr. de la société générale de Belgique. Sous l’enveloppe qui enfermait les planches, se trouvaient trente-six feuilles de papier, d’une teinte gris-bleu, au milieu desquelles on lisait, en les présentant au jour, les mois mille francs ; ces feuilles étaient sans aucun doute destinées à un nouveau tirage de billets belges.

Pressel fut de nouveau questionné.

« Où êtes-vous descendu, à Paris ?

– Chez M. Romanzoff.

– Où demeure-t-il ?

– Depuis un instant, monsieur, répondit Pressel, je cherche à me rappeler le nom de la rue, et je vous avoue franchement ne pouvoir y parvenir. »

Après avoir cherché longtemps et avoir estropié vingt noms de rue, Pressel finit par trouver la rue Monsieur-le-Prince.

« Ne sauriez-vous pas non plus le numéro ? »

Pressel, en effet, ne montra pas ici une mémoire moins infidèle. Les heures s’écoulèrent. Il n’était pas loin de minuit, quand la police sut enfin que Romanzoff demeurait rue Monsieur-le-Prince, no 2. On se souvient de ce qui arriva alors et des affres de la pauvre Mme Delte.

Les perquisitions à ce domicile de Romanzoff amenèrent d’autres découvertes non moins importantes. Entre autres choses, on y trouva un passeport délivré à la préfecture de police, le 1er avril 1841, à Romanzoff de Rochum (Westphalie) ; un portrait fait en Angleterre qu’on supposa, à certains indices, être celui de Romanzoff ; des instruments de graveur ; des matières employées pour le tirage des épreuves ; vingt et une feuilles de papier rose, au milieu desquelles on avait formé, au moyen d’un emporte-pièce, les mots et les chiffres funff thaler 1835 et les lettres FR entrelacées.

Le télégraphe signala Romanzoff dans toutes les directions ; des mandats d’amener, accompagnés de la lithographie du portrait trouvé rue Monsieur-le-Prince, furent envoyés aux environs de Paris et dans les principales villes de France. Mais depuis près de deux ans, Romanzoff avait su déjouer tous les efforts que les polices de France, de Prusse, d’Angleterre et de Belgique, avaient faits pour le saisir.

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