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Chapitre 4

S’il eût gardé quelque doute sur son amour pour Pauline Hulin, l’état d’incertitude et de fièvre où le tenait, toute la matinée du lendemain, l’opération du petit Maurice, aurait achevé de convaincre Régis de Fagan. La grâce affectueuse et maladive de l’enfant, ses mots adorables comme en trouvent les petits, à faire croire qu’ils arrivent d’une magique planète au langage naïf, mais à la précoce expérience ; non, sans la mère et l’angoisse de la mère qu’il se figurait tout le temps, cela n’eût pas suffi à donner au pauvre Régis les grands, les profonds coups au cœur qui le secouaient de plus en plus fort devant l’imminence d’un danger possible. Par Anthyme, il savait la chose grave, très grave, une suture des fragments de la rotule ; et, l’instant décisif arrive, il parcourait avec précaution son appartement, dans l’impossibilité de tout travail, tendait une oreille anxieuse aux bruits du rez-de-chaussée, guettait une plainte, un cri, comme s’il s’agissait d’une de ses filles.

Parfois, son angoisse s’attardait à une fenêtre et au tambourinement machinal des vitres sous ses doigts crispés ; et tout à coup, voici que dans une bourrasque d’automne qui échevelait les nuages et tordait les vieux ormes du jardin avec des craquements, des sifflements de mâts, il aperçut par les allées un homme de trente-cinq à quarante ans, trapu, le teint de feu, la moustache en brosse, la taille sanglée dans une redingote militaire, et qui, paraissant inquiet et désœuvré comme lui-même, surveillait de regards douloureux la haute chambre du rez-de-chaussée où travaillaient les chirurgiens.

Fut-ce un de ces regards dont Régis surprit la détresse, ou l’aspect de cet homme, tête nue malgré la tempête, l’air chez lui ? Il songea soudainement : « C’est le père… c’est le mari… » et n’en douta plus quand Mme Hulin, en long peignoir, ses cheveux défaits, les quatre marches du perron franchies d’un élan, courut vers l’homme, rayonnante. Elle lui parlait très vite, sans doute l’opération finie, réussie, et tout en parlant, élevait les mains, retenait l’envolement de ses cheveux en boucles fines. Alors, d’un geste fougueux, l’homme voulut saisir la taille pleine et souple, dégagée par ce mouvement de femme ; mais elle se déroba, fit deux ou trois fois avec colère « Non… non… » en secouant la tête, et s’enfuit sans se retourner.

Oh ! oui, le mari, bien sûrement ; et, rien qu’à sa façon de prendre et d’envelopper la femme, un mari encore jeune, passionné comme au jour des noces. Fagan ne cessa plus d’y penser. Pendant qu’Anthyme le servait, il essayait d’avoir des renseignements ; mais l’autre, comme toujours, était incapable de répondre… Des cheveux rouges ? la moustache en brosse ?… non, il n’avait pas entendu parler de ce particulier-là. En revanche, les moindres détails de l’opération, le nombre de trocarts et d’éponges, la peur qu’on avait eue un moment de manquer de chloroforme, et, quand chacun perdait la tête, le sang-froid de la mère encourageant tout le monde autour d’elle, là-dessus Anthyme ne tarissait pas.

« Tout de même, si Monsieur voulait, on n’aurait qu’à demander à Annette ou à la cuisinière…

— Je te le défends bien, malheureux ! » dit Fagan épouvanté des profondeurs d’abîmes où pourrait le jeter cet imbécile.

Donc, gardant pour lui ses réflexions et ses tristesses, il s’en alla au Vaudeville, où sa pièce se répétait, et sa joie fut grande, en prenant une voiture à la station de Passy, de voir celui qu’il appelait déjà « le mari » grimper d’un jarret de jeune homme l’impériale du tramway. Il ne passait donc pas l’après-midi chez Mme Hulin. Aussi les comédiens du Vaudeville se dirent-ils ce jour-là en répétant : « Notre auteur est de belle humeur aujourd’hui », tandis que Régis, amusé par sa prose autant que si elle lui était toute neuve, songeait dans le guignol de l’avant-scène : « Mes comédiens jouent comme des anges. »

Mais, au retour, quel désenchantement lorsqu’Anthyme lui dit, tout béat et fier d’être renseigné :

« À propos, cette personne dont Monsieur s’informait, qui se promenait tête nue dans le jardin…

— Oui, eh bien ?

— Ce doit être quelque proche parent à Mme Hulin : voilà qu’il vient de revenir et qu’il y dîne… Même ça ne m’étonnerait pas qu’il reste coucher, parce qu’Annette…

— Eh ! que veux-tu que ça me fiche, que cet homme dîne, qu’il couche… »

Pauvre Fagan, cela lui « fichait » si peu qu’il ne put toucher à son dîner et que, de tout le soir, encore incapable de travail, même de lecture, il ne pensa qu’à une chose : « L’homme restera-t-il cette nuit ?… » Et, s’il restait, comment supposer que le mari de cette splendide créature – car Fagan ne doutait plus que ce fût le mari – pourrait veiller tranquillement tout près d’elle, et qu’elle-même, dans la joie de l’enfant opéré, sauvé, ne pardonnerait pas au père toutes ses fautes ?

Il en pâlissait de colère, lui que le mariage de sa femme avec La Posterolle avait laissé si calme. C’est qu’il ne l’aimait plus, sa femme, et qu’il adorait Mme Hulin. Plus de doute, maintenant.

Que devait-il faire ? Rester dans cette maison ? Garder leurs relations d’intimité ?… Il serait trop malheureux ; les battements précipités de son cœur lui en étaient la preuve. Il faudrait donc s’en aller, quitter ce petit hôtel si calme, si commode au travail, avec ses soirées longues et le voisinage doucement animé de la mère et de l’enfant !…

Il fut distrait de ses réflexions par un mouvement inaccoutumé au rez-de-chaussée, des pas précipités, une sourde dispute, puis des coups de sonnette et la bousculade d’une lutte aux meubles renversés, aux imprécations d’une colère d’homme. Fagan, debout dès le premier éveil, s’élança dans l’escalier éteint. Presque aussitôt s’ouvrait l’étage au-dessous ; l’homme sortit, furieux, éclairé par Annette dont les mains tremblaient en tenant la lampe. Sur le seuil, il se retourna, vomit, les poings brandis en menace, d’effroyables injures, et s’élança sur le boulevard, jetant violemment la porte que la femme de chambre derrière lui verrouillait, cadenassait avec le plus grand soin.

Immobile, Fagan se tenait dans l’escalier, témoin muet de cette scène et se demandant quel parti prendre, quand, d’un élan irrésistible, il franchit les marches, arriva droit dans le salon où Mme Hulin, affaissée au bord d’un divan, les cheveux dénoués, le regard perdu, se remettait à peine de son drame. Un grand feu de bois l’éclairait seulement, par saccades.

« Entrez, entrez », dit-elle, les mains tendues.

Ces mains étaient glacées et grelottantes.

Il murmura :

« Vous appeliez… Je suis venu. »

Et elle, plus bas encore :

« Oh ! oui, j’ai eu bien peur. »

Sans l’embarrasser de quelque indiscrète question, il se contenta de dire :

« Comment va Maurice ?

— Il dort… il dort, le cher petit… Heureusement il ne s’est pas réveillé, on lui a tant donné de chloroforme !

— Alors, l’opération a réussi ?

— Au-delà de toute espérance. »

Annette rentrait, inondant le salon de la lumière joyeuse de sa lampe :

« Pas de danger qu’il revienne, j’ai mis la chaîne et la barre. »

Puis apercevant leur voisin :

« Tiens, M. de Fagan… Oh ! alors nous voilà tranquilles… »

Quand elle fut partie, Pauline Hulin approcha son fauteuil du guéridon, fit signe à Fagan de s’asseoir de l’autre côté et, ayant repris possession d’elle-même, remis en place d’un tour de main ses cheveux voletants et les honnêtes plis de son peignoir de laine aux dentelles floconneuses :

« Vous ne devineriez jamais qui est cet homme… oui, l’homme qui sort d’ici…

— Votre mari, je suppose.

— Vous le saviez ?

— Mais j’aurais mieux aimé l’apprendre de vous.

— Écoutez-moi », dit-elle.

Et à cette même place, avec les mêmes abois lointains des chiens de garde, la même trépidation grondante des trains de ceinture, dans ce cher petit salon où il lui avait conté son triste ménage, Fagan écouta les détresses du sien.

Mariée au Havre, il y a dix ans, avec un commissaire de marine, après quatre ans à peine elle avait dû se séparer ; et combien de patience encore pour vivre ces quatre années à côté d’un homme pareil. Pas méchant, mon Dieu ! ni débauché, ni joueur comme tant d’autres autour de lui, en cette frénétique existence des ports de mer ; mais si jaloux, tellement brutal et déchaîné dans des crises qui revenaient journellement et que rien ne pouvait atténuer ni prévenir, même les précautions de la femme la plus prudente, la moins coquette. Au bal, si elle dansait, scène au retour, et quelle scène ! Pour sa toilette, toujours pourtant contrôlée par lui au départ, – les fichus remontés jusqu’au menton, les manches allongées jusqu’aux coudes, – pour sa tenue, sa façon de valser, de saluer… Si elle ne dansait pas, autre querelle. En voilà une tête de Bartholo qu’on s’amusait à lui donner, tandis qu’on posait soi-même en victime sur les banquettes, parmi les tapisseries.

Ah ! la pauvre femme, comme elle les voyait venir avec angoisse ces fêtes officielles où son mari la traînait. Et cette surveillance ne s’exerçait pas seulement dans le monde, en soirée ; le jour, elle devait rendre compte des visites faites, et dans l’ordre exact, avec des détails, le nom des gens rencontrés. Ce contrôle la poursuivait jusque dans l’intime de son être, la retraite cachée des idées ou des sentiments. « À quoi penses-tu ? Vite, réponds », jusque dans son sommeil. Et ses rêves même muets, il fallait les dire au réveil, au risque de le rendre furieux s’il n’y figurait pas, car elle n’aurait su mentir.

Pendant les quatre ans vécus près de cet homme, elle ne se souvenait pas d’une seule nuit passée sans larmes, sans cris, injures et violences où le malheureux s’échappait emporté par son délire ; après quoi il se roulait à ses pieds, sanglotait, demandait pardon.

« J’ai pardonné quatre ans ; et peut-être, par dignité, par pitié ou par honte, aussi pour notre enfant, aurais-je patienté encore ; mais un soir, – ici sa voix sombra, devint plus dure, la voix d’une autre femme, – un soir, le misérable, dans une de ses colères, finissant par douter que notre petit Maurice fût son fils, m’arracha l’enfant des bras et le jeta par terre si violemment… Ah ! mon pauvre petit…

« Dès ce jour, il put prier, pleurer, menacer de mourir et de me tuer aussi, je cessai d’être sa femme, je demandai la séparation et je l’obtins. Quittant aussitôt le Havre avec mon enfant, je suis venue vivre à Paris près de ma mère veuve, qui depuis quelques années habitait cette maison. C’est pour lui plaire, c’est sur son conseil que dans ce quartier, dans le monde où nous vivions, je me fis moi aussi passer pour veuve. La vieille société parisienne garde une prévention, une défiance de la femme séparée ; d’autant que rien n’indique, à moins de recherches spéciales, au profit de qui la séparation a été prononcée. Aux yeux de ma chère maman, cette précaution me servirait surtout quand elle ne serait plus là, que je resterais seule. Et je dois dire qu’en effet mon pseudo-veuvage, en plusieurs circonstances, m’a été utile… »

Fagan eut un mouvement de tête, comme pour protester ; et venant tout de suite à ce qui le tourmentait :

« Vous n’avez donc pas profité des bénéfices que vous accordait la loi, puisque votre mari revient chez vous ?

— Il est rentré aujourd’hui pour la première fois, répondit Mme Hulin, le regard limpide… Annette, chaque premier de l’an, lui écrit de nos nouvelles ; mais jamais avant ce matin nous ne nous étions revus… Et je l’ai appelé, moins à cause de cette opération qui pouvait être grave, qu’au sujet de certaine clause de notre séparation. Oui, le conseiller de Malville…

— Malville ?… le wagnérien de ma femme ?

— Le même… Il était alors président du tribunal au Havre et, musicien forcené comme mon mari, faisait partie du même quatuor. Aussi, tout en prononçant la séparation à mon profit, – et comment aurait-il pu juger autrement ? – il réserva au père le droit de diriger l’instruction de l’enfant, depuis l’âge de dix ans jusqu’à la fin de ses études… Maurice est près de les avoir, ses dix ans ; et à l’idée que j’allais le perdre, qu’on l’enfermerait loin de moi dans quelque lycée, mon cœur se déchirait… Et lui, le pauvre chéri, il en rêve, il en rêve de peur, toutes les nuits !… J’avais fait demander mon mari, avec l’espoir qu’il aurait pitié de notre petit martyr et me le laisserait à soigner, au-delà du temps convenu. D’abord, j’ai cru réussir quand j’ai vu son émotion, ce matin, osant à peine embrasser l’enfant qui dormait à demi-mort, tout blanc de son chloroforme… Le soir, il est revenu, il désirait passer la nuit dans le salon, pour garder Maurice, disait-il, au cas où je serais trop lasse. Il parlait si tendrement, jurait de me laisser mon fils aussi longtemps que je voudrais… C’était si bien rien qu’une voix de père… On lui a fait un lit ici, vous voyez ; moi, près de mon petit, la porte entrouverte… Et tout à coup, voilà que le misérable voulait… et que sans mon refus, ma résistance furieuse…

— Lâche ! » s’écria Fagan, les lèvres blêmes.

Mais son indignation à elle le rassura.

« Ah ! j’ai senti remonter toute ma haine, et je ne sais avec quelle force j’ai pu le repousser, le chasser, en le menaçant d’appeler toute la maison à l’aide. Je jure bien que cet homme ne s’approchera plus jamais de moi ni de son enfant !

— Vous, la loi vous autorise, mais l’enfant ?

— Avant ses dix ans, j’ai encore trois mois… Si dans trois mois son genou est toujours malade, j’espère avoir du tribunal un sursis. S’il est guéri, au contraire, ou si le père a recours à la partialité de son Malville, j’emporte mon petit et je vais me cacher avec lui au bout du monde. »

Un silence ému, un long silence suivit cette menace de fuite et de séparation où leurs idées semblaient déjà s’espacer, en détresse. Soudain Régis de Fagan, comme s’il pensait tout haut :

« Au fait, pourquoi ne pas divorcer ? Après ce premier jugement en votre faveur, rien ne vous sera plus facile…

— Et quel avantage ? »

Il devint très pâle :

« L’avantage de pouvoir vous remarier, et, dans l’homme qui vous aimerait, de trouver un défenseur naturel pour Maurice et pour vous.

— Me remarier !… Oh ! je crois bien que mon expérience du mariage est faite… D’ailleurs j’ai toute une famille très catholique… Ma chère mère appelait le divorce un sacrilège, et moi-même, élevée dans ses idées… »

Elle s’interrompit vivement :

« À propos… et votre femme, l’avez-vous vue ? j’oubliais de vous en parler.

— Je l’ai vue.

— Sans émotion ?

— Aucune. Une ancienne maîtresse rencontrée par hasard à un tournant de rue.

— Voilà ce que le divorce a fait du mariage, murmura Pauline Hulin, devenue toute rose en apprenant que Régis avait retrouvé sa femme sans aucun plaisir. Mais elle, êtes-vous bien sûr de ne pas l’avoir impressionnée ? Ses nouveaux projets, tiennent-ils toujours ?

— Plus que jamais. Seulement, comme j’ai l’assurance que mes filles ne sortiront pas de Paris, je suis ravi d’un mariage qui met cette femme encore plus loin de moi, rend tout rapprochement impossible… Et voyez combien ma position est meilleure que la vôtre. Supposez-vous divorcée : Hulin pourrait se remarier, se refaire un intérieur, une famille, et vraisemblablement vous laisserait tranquilles tous les deux.

— Oui, vous avez raison, dit-elle, doucement songeuse, vous avez raison… mais je ne divorcerai jamais, c’est impossible, impossible… »

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