Chapitre 3
« Non, mes chéries… non, mes petites filles, ce que vous demandez est impossible. N’insistez pas, vous me feriez trop de peine. »
Insister ! Elles s’en gardaient bien. Devant le refus du père, Ninette avait pris un livre, Rose un journal de modes, et leurs candides physionomies de fillettes, subitement fermées, comme durcies, s’absorbaient dans une attention silencieuse, par moments traversée d’un regard de malice qui se levait et guettait de coin dans le battement des cils. Ce n’était plus deux enfants que Fagan avait en face de lui, mais deux femmes, avec cet angélique entêtement de la femme, qui amène l’homme à l’exaspération. Et il s’agitait, le pauvre père, il s’efforçait de faire entrer dans ces sacrées petites têtes les sérieux motifs de son refus, un refus de subvention supplémentaire.
Voyons, depuis sept mois que leur mère et lui s’étaient quittés, avait-il une fois manqué de donner deux mille francs au lieu des quinze cents alloués par le tribunal ; et cela ne suffisait pas ; on osait lui demander davantage, alors qu’il ne possédait pour toute fortune que le revenu de son théâtre. Il ne se plaignait pas cette année ; son répertoire gardait la vogue, mais ce revenu pouvait diminuer avec les caprices du public. Puis il fallait penser à la dot de Rose.
« Et enfin, mes mignonnes, je trouve que, pour un dimanche où vous venez voir votre père, un de mes pauvres dimanches, vous vous êtes chargées d’une bien vilaine commission. Est-ce qu’on n’aurait pas pu m’envoyer Mademoiselle, ou mieux une lettre à laquelle j’aurais su répondre ? »
Il fallait cette attaque directe, leur mère jetée dans le débat, pour rompre le mutisme résigné des jeunes filles.
« Mais, père, dit Ninette sans lever les yeux de son livre, on ne nous a pas donné de commission… et ce petit surcroît que nous t’avions demandé était pour nous seules…
— Pour nos toilettes… » ajouta sans assurance Mlle Rose, du fond des grandes images de mode qui l’entouraient en paravent.
Fagan se récria… Leurs toilettes !… mais le surplus de chaque mois était précisément destiné à leurs toilettes, pas à celles de Mme Ravaut, bien sûr ; et des jeunes filles de leur âge, de leur monde, devaient se contenter de cela. Il se laissait aller à des détails de dépenses, robes, linge, chaussures, refaisant sans s’en douter une de ses ennuyeuses scènes de ménage d’autrefois ; seulement c’est à deux femmes au lieu d’une qu’il avait à tenir tête à présent ; les répliques se suivaient, fines et portant juste chez la cadette, plus troublantes encore dans la douceur et l’inconscience de l’aînée. N’invoquait-elle pas tout à coup un mariage de leur monde qui les obligerait, sans doute..
« Quel mariage ?… » dit Fagan vivement redressé.
Si prompt qu’eût été le coup d’œil de Ninette à sa grande étourdie de sœur, il le saisissait au passage, pâlissait jusqu’aux lèvres, jusqu’au fond des yeux, et d’une voix stridente et dure : « Compris !… si, si, parfaitement… J’ai compris… Mme Ravaut se remarie… C’est son droit… Et avec qui ? Peut-on savoir ?… Cousin, n’est-ce pas ? »
Les joues embrasées des fillettes, leurs gestes évasifs, décontenancés, lui répondaient mieux que des paroles et redoublaient son emportement. Non certes qu’il fût jaloux de son ancienne femme ; mais de ses filles, oh ! il l’était, à souffrir autrefois de leur intimité avec ce La Posterolle, des gâteries, des cadeaux dont il savait les conquérir, attirer à lui leurs gentillesses de petites perruches coquettes et gourmandes. Que serait-ce maintenant qu’il habiterait la même maison, avec l’autorité et les privautés d’un beau-père, et bientôt, par la suite des choses, par l’assiduité, la présence réelle et continuelle, plus leur père que lui-même. Cette idée l’enrageait, surtout de se dire qu’on lui emmènerait peut-être ses enfants loin de Paris.
« Ça, par exemple !… ça, par exemple !… »
Il bégayait de fureur, agitait ses longs bras, ses poings crispés, pleins de menaces brutales.
Mais les colères de Fagan, créole de l’Ile-Bourbon, passaient en cyclone, courtes et violentes. Le temps de bousculer quelques chaises, de jeter deux ou trois portes sur de fausses sorties, il s’apaisa, s’allongea dans son grand fauteuil américain, et, comme toutes les quinzaines, demanda à Rose d’ouvrir le piano acheté exprès pour elle.
Rose, malheureusement, avait la migraine, oh ! si fort la migraine…
« Voyons, Rosette… presque rien… quelques mesures de Chopin ou de Mendelssohn…
— Je regrette beaucoup, père… impossible… »
Et devant l’intonation morne, implacable, le père n’insistait plus ; on ne discute pas avec la migraine. Se tournant vers Ninette :
« Tu ne descends pas jouer avec Maurice ?
— Non, pas aujourd’hui… Je suis trop fatiguée. »
Cramponnée des deux mains à son livre, le front têtu, le menton volontaire sur son petit col garçonnier, on sentait que ni les tendres reproches du père, ni les regards implorants que levait vers la fenêtre le petit infirme traînant sa béquille dans le jardin, navré et désœuvré, rien ne viendrait à bout de sa résolution.
Tout le jour, Fagan se heurta ainsi contre une mauvaise humeur qui n’était pas seulement celle de ses filles, mais l’œuvre de l’absente, invisible et d’autant plus forte. Vraiment, était-ce la peine de divorcer, s’il lui fallait subir les mêmes scènes de ménage, suivies de mutismes dont il connaissait bien l’énervante persistance ?
Dans ce long et lamentable après-midi, il écrivit à Mme Ravaut plusieurs lettres qu’il déchirait aussitôt, trop modérées ou trop mordantes à son gré. Enfin, comme les petites le quittaient sur un baiser très froid, allaient rejoindre Mademoiselle en bas devant la porte, il remit à Rose deux lignes adressées à sa mère et qui lui demandaient un rendez-vous pour le lendemain matin.
Sur cette même avenue de l’Observatoire, où ils combinaient quelques mois auparavant leur divorce, Fagan attendait son ex-épouse, non sans une certaine curiosité. Bien souvent, pensant à elle dans des soirées solitaires, il avait essayé de se la représenter ; mais, n’ayant plus aucun portrait, son souvenir parfois brouillait les lignes du visage, agrandissait les unes aux dépens des autres. L’image de la femme n’était plus en lui.
Quand il l’aperçut de loin, sur l’avenue, frôlant de sa jupe brune les feuilles mortes entassées, elle lui parut plus grande qu’il ne l’imaginait ; et tandis qu’avec intérêt elle remarquait elle-même qu’il avait engraissé, le teint plus posé, plus rose, avec la note adoucie de la fine moustache et des tempes qui s’argentaient, lui, restait saisi surtout du changement que des cheveux, passés d’un indécis blond cendré au roux le plus vénitien, apportaient à un visage féminin : le reflet plus chaud d’une belle toile italienne, la nuance des yeux accentuée, la peau éclaircie, – une beauté nouvelle, retouchée et flattée, complétée peut-être par un invisible maquillage.
La mise, parfaite comme autrefois, se relevait encore de ce bouquet de coquetterie spécial à la femme qui aime et veut être aimée, et d’une certaine allure assurée, indépendante, que Mme Ravaut, seule responsable de ses actes depuis des mois, avait acquise en même temps qu’une autorité sans contrôle.
« Le divorce lui va bigrement bien… » pensa de Fagan, et tout de suite il attaqua, très résolu :
« Pourquoi ne m’avoir pas prévenu de ce mariage ?… Nous en étions convenus, cependant. »
Elle accentua son joli sourire fourbe d’autrefois, son regard en coin sous la paupière entrelevée, comme les « espions » des croisées de Berne… Mon Dieu ! rien n’était décidé… elle hésitait encore… Croyait-il cela raisonnable ?…
« Vous me connaissez, mon petit Fagan, vous connaissez La Posterolle… Que me conseillez-vous ? »
Elle parlait d’un ton de sincère amitié ; et même, marchant à côté de lui sur le trottoir de l’avenue, instinctivement elle allait lui prendre le bras. Mais d’un mouvement presque inconscient aussi, Fagan s’écarta, et pour échapper à ces questions qu’il trouvait déplacées, inopportunes, il lui rappela les conditions de leur divorce : « Ne jamais quitter Paris, ne jamais emmener les enfants loin de Paris… » Les mots tremblaient de colère dans sa moustache fauve.
Elle le rassura bien vite… Ses filles, quitter Paris ! toujours pas avec leur mère, ni à l’occasion de ce mariage !… La Posterolle, maître des requêtes au Conseil d’État, à la veille de passer conseiller, avait tous ses intérêts à Paris… Elle-même était bien trop Parisienne… et ceci tranquillisa Fagan plus que tout. Il ne se l’imaginait pas, en effet, vivant en province, exilée des premières, de l’hippique, des expositions de tout genre, celles où l’on va pour voir, ou pour être vu. Et comme elle en revenait à son La Posterolle, aux avantages du mariage projeté, il l’écoutait sans déplaisir, lui donnait presque son avis.
Mais la pluie, qui menaçait depuis le matin, commença à tomber, pluie d’automne, menue, pénétrante. De gros nuages s’effrangeaient au-dessus du Luxembourg. Ils ouvrirent leurs parapluies ; puis au bout d’un moment, trop loin de lui pour causer, elle ferma le sien, marcha tout à son côté en l’entretenant de leurs filles. Sa situation nouvelle, si elle s’y décidait, leur procurerait des relations dans le monde officiel, des partis avantageux. L’aînée venait d’avoir seize ans… Que pouvait pour la marier une femme seule, divorcée, gênée dans ses sorties, dans ses réceptions ? Rose et Ninette à la longue souffriraient de cet isolement.
« Mais, vous-même, Régis, ne vous trouvez-vous pas bien seul ? »
Elle disait ces choses tout bas, serrée contre lui pour s’abriter de l’averse qui redoublait. Une brume d’eau noyait l’avenue, ses arbres rouillés, et le beau groupe de Carpeaux avec sa mappemonde que soutiennent dans un mouvement tournant les quatre femmes de bronze aux jambes élancées et nerveuses. Parfois un couple, chassé par l’ondée, se levait de quelque banc, passait à côté d’eux, les frôlant d’un sourire furtif et complice ; car comment supposer ce qu’ils venaient faire là, ce qu’ils étaient l’un pour l’autre ?
Et peu à peu la douceur de ce matin d’automne, l’imprévu d’une causerie dont il rêvait déjà vaguement pour le théâtre, rendaient Fagan attentif à cette voix qu’il savait cependant astucieuse et menteuse. Après avoir dit : « Conseillez-moi… » c’est elle qui le conseillait, et si sagement ! l’engageait à se remarier lui aussi, à ne pas finir sa vie dans l’abandon, convenant qu’il ferait un excellent mari avec une autre mieux docile à ses goûts, à ses idées. Amusé du tour que prenait la conversation, il ripostait, affectueux, presque gaiement, quand elle l’interrompit :
« Quel dommage que Mme Hulin…
— Madame Hulin ?
— Oui, votre propriétaire… »
De nouveau frémissait au coin des lèvres fines un petit accent de fourberie. Il tressaillit :
« Vous la connaissez donc ?
— Assez pour savoir qu’elle est le type absolu qui vous convenait…
— Alors, que signifie : quel dommage !
— Eh ! oui, quel dommage que Mme Hulin ne soit pas veuve ! »
Et devant son air stupéfait, elle reprit :
« Vous avez dit aux enfants qu’elle était veuve : elle est seulement séparée de son mari.
— Qu’en savez-vous ?
— Ma police ! »
Elle riait si mauvaisement que d’un haussement d’épaules, il sembla rejeter bien loin, comme détails de peu d’importance, Mme Hulin et son veuvage. Ils continuèrent à marcher sans une parole ; mais la pluie qui augmentait, la sortie bruyante d’une salle d’armes d’étudiants remplissant tout à coup l’avenue déserte de rires et de bousculades et rompant définitivement le charme de l’original rendez-vous, ils se séparèrent à une prochaine station de fiacres.
Pourquoi revenait-il le cœur serré de cette entrevue ? Il avait la certitude que ses filles ne s’éloigneraient pas de Paris, que ce mariage ne changerait rien à son existence si calme, si heureuse. Est-ce que des souvenirs, des regrets informulés remueraient en lui, au rajeunissement de cette blonde devenue rousse, à son délicat parfum de verveine longtemps aimé ? Non, mille fois non. La première surprise passée, l’astucieux sourire avait suffi pour lui rappeler des années d’énervement et de souffrance. Alors, quoi ? Quelle angoisse l’étouffait ? Après mille détours et subterfuges, il fut bien obligé de convenir que sa tristesse venait de savoir son amie mariée. Et tout au fond de lui, loin comme au bout d’une allée, apparaissait Pauline Hulin, sa taille un peu courte, ses beaux yeux large ouverts, aimantés, et cet air de franchise, de bonté rassurante enveloppant tout son être, d’un si absolu contraste avec celle qu’il venait de quitter. Évidemment, sans qu’il s’en doutât, des projets indécis s’ébauchaient dans son cœur depuis des semaines, qu’avait dispersés cette révélation en coup de foudre : Mme Hulin est mariée !
Était-ce vrai, d’abord ? N’y aurait-il pas là un de ces commérages romanesques dont Mme Ravaut était coutumière ? En y songeant bien, cependant, la singulière réserve de sa voisine au sujet de ce mari défunt ou non, alors que sur tant d’autres points ils vivaient dans une complète intimité d’âme, certains mots échappés au petit Maurice, l’avaient fait souvent réfléchir. Mais dans quel but ce mensonge qui ôtait à cette créature toute de loyauté, d’honnêteté, une grande partie de son charme ? Lui qui se livrait avec tant d’abandon…
Toutes les femmes étaient donc menteuses ; il n’en fallait croire aucune, n’attacher même pas à leurs paroles la valeur d’un témoignage d’enfant devant les tribunaux !…
Dans cet ouragan de pensées furieuses et contradictoires, il arrivait chez lui, bien décidé à une immédiate explication, quand on lui apprit que le genou du petit s’étant enflammé depuis quelques jours, Mme Hulin avait fait venir un grand chirurgien, en consultation à cette heure même.
Après son déjeuner, Fagan descendit prendre des nouvelles ; il ne fut pas reçu. Entre deux portes, Annette, la femme de chambre qui avait élevé Maurice, raconta, les yeux rouges, qu’on venait de décider pour le lendemain une opération très grave, que la maison était toute en préparatifs, que Madame ne voulait voir personne. Il demandait alors s’il pourrait être utile le lendemain, pour tenir l’enfant ou pour le veiller. Madame fit répondre qu’elle remerciait bien Monsieur, mais qu’elle n’avait besoin de rien.
Comme elle était loin de lui en ce moment, la charmante femme ! L’enfant en danger, comme il comptait peu dans le cœur de la mère !
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