Chapitre 5
Depuis quelques jours déjà, les affiches du Vaudeville annonçaient très prochaine la pièce de Fagan On en parlait dans les théâtres, les cercles, aux jours des femmes qui reçoivent, dans les bureaux des ministères, les cafés du boulevard, et déjà pleuvaient sur la table de l’auteur en vogue des demandes de places pour sa première, innombrables, à remplir la salle plusieurs fois.
Un dimanche que ses filles venaient d’arriver, et qu’il leur montrait en riant son courrier, le tas extravagant des solliciteurs :
« Tu sais, père, dit Nina vivement, maman désirerait une loge pour ta répétition générale.
— Volontiers, répondit Fagan, s’assombrissant un peu, comme chaque fois qu’elles parlaient de leur mère… À une condition cependant, c’est que, ce soir-là, je vous veux avec moi et pas avec elle. »
Rose, toujours bonne fille allait répondre « Rien de plus simple… » mais elle s’arrêta sur un coup d’œil de sa sœur. En même temps, le petit nez en l’air de Ninette objecta :
« Mais, cher père, tu ne songes pas qu’à chaque instant de ta répétition tu seras appelé sur la scène, dans les coulisses ; et nous, alors, nous resterons toutes seules.
— J’y ai pensé, répondit Fagan… Nous emmènerons Mme Hulin.
— Mme Hulin ?… Jamais de la vie ! »
Debout, presque sans voix, Rose, la douce et jolie Rose, avait, en proférant ces mots, les traits bouleversés… Non, cela, non ! il n’y fallait pas compter… Pour rien au monde elle ne se montrerait en public avec cette personne.
Le père ne se fâcha pas, retenant plutôt une envie de sourire, car il reconnaissait son sang et sa race et toute son île dans cet orage des colonies :
« Cette personne, comme tu dis, ma chère enfant, est une femme digne de tout respect, et je ne sais par qui ni dans quel but tu as été ainsi montée contre elle. D’ailleurs, comment peux-tu penser, toi, ma grande, ma Rose bien aimée, que votre père vous donnerait, en public ou non, la compagnie d’une femme qui ne serait pas l’honnêteté même ? »
Rose ne faiblit pas :
« Tout ce que tu voudras ; mais j’aimerais mieux, et ma sœur aussi, nous priver de cette répétition, que d’y assister avec… »
Il ne la laissa pas finir :
« Entendu, mes enfants. Ma répétition se passera de vous. Et n’ayant aucun motif pour inviter la future Mme La Posterolle, je vous prie de l’avertir qu’elle ne compte pas sur sa loge. »
C’est à la mère, surtout, qu’il en voulait, se doutant bien que la jalousie de Rose trouvait là un aliment perpétuel. En effet, tenue au courant par Nina dont les yeux fureteurs, toujours en chasse, notaient soigneusement les progrès de l’intimité entre Fagan et sa voisine, Mme Ravaut tirait parti des moindres détails. Ainsi on condamnait encore le petit Maurice à l’immobilité la plus complète ; il fallait le promener dans la voiture où il se tenait allongé, – et Fagan la roulait souvent, cette voiture, de la place sablée devant la maison au rond-point ombreux sous les grands arbres, – ou le porter à bras, et Fagan seul pouvait le faire, enlevant avec précaution le pauvre petit infirme grandi par la maladie, dans son jersey au col blanc, appuyant sa tête toute blonde et pâle à l’épaule de son grand ami. Quand Ninette décrivait de ces scènes intimes, la mère qui connaissait les faiblesses de ses deux filles, se tournait vers Mademoiselle, l’éternelle confidente, et assez haut pour être entendue :
« Vous verrez qu’il adoptera cet enfant et ne laissera à mes pauvres petites que ce qu’il ne pourra pas leur ôter. »
Dès lors, Mlle Ninette, jeune personne déjà très intéressée, eut en horreur le petit Maurice, et si visiblement que l’enfant n’osait plus lui demander à jouer, ni même lever les yeux vers la fenêtre où il la guettait autrefois. Avec Rose, que les questions d’intérêt ne touchaient guère, c’était d’autres procédés ; passionnée sous sa mollesse et surtout très jalouse, elle s’emportait à l’idée qu’une étrangère tenait autant de place qu’elle dans le cœur de son père. Une chose lui plaisait, pourtant, chez Mme Hulin, son côté religieux qui l’empêchait de divorcer, quoique très malheureuse en ménage. La jeune fille, conservant de son séjour à l’Assomption un fond de religiosité, trouvait cela très bien et le disait devant sa mère.
« Allons donc… ricanait Mme Ravaut, et Mademoiselle, Anglaise protestante, ricanait avec elle… on les connaît, ces dévotes… leur religion les empêche de divorcer, mais c’est tout ce qu’elle empêche. »
Or, Mlle Rose, Parisienne moderne, à l’ignorance avertie, savait bien ce que les mots veulent dire, et gardait la conviction que Pauline Hulin était la maîtresse de son père, d’où son indignation à partager la même loge.
Encore un dimanche gâté, un de ces bons dimanches où le père apportait des friandises de tous les coins de Paris, se rappelait des menus de soupers fins pour fêter ses filles, et fleurissait la table de bouquets rares en même temps qu’il l’amusait d’une coquetterie d’esprit et de parole à l’adresse des chères petites qu’on lui laissait si peu connaître.
Cette fois, il leur en voulait, et sa rancune si extraordinaire semblait justifier les calomnies de Mme Ravaut. Fallait-il que sa voisine eût pris du pouvoir sur son père, si vite soumis et conquis d’habitude ! Lui regardait les délicieuses toilettes encadrant de furieuses petites moues ; il se rappelait ses nombreux sacrifices, surtout le dernier, cette augmentation de rente accordée sans calcul. Et en même temps, montait du jardin le grincement de la petite voiture sur le sable, avec la voix de cette douce et parfaite Pauline Hulin, dont il connaissait les transes, les détresses, et envers qui ses filles se montraient si cruelles.
Pour la première fois depuis l’institution des dimanches de quinzaine, Régis et ses enfants ne sachant comment finir leur journée ensemble, Anthyme reconduisait Rose et Ninette en voiture, avant l’heure convenue.
« Voulez-vous de moi pour dîner ? » demanda le pauvre père à Mme Hulin ; et, quand il eut conté le motif de sa brouille avec ses filles, en guise de remerciements il ne reçut que des reproches :
« Comment pouvez-vous leur en vouloir d’être jalouses de votre amitié pour Maurice et pour moi ? Rien de plus naturel, cependant, mon ami… D’abord, je n’irai pas à votre répétition. Est-ce que je peux quitter mon petit malade ? Si dévouée que soit Annette, pourrais-je le lui confier pour tout un soir ? Et puis j’ai le cœur si gros, tant de chagrins en perspective ! Songez que j’en suis presque à désirer que mon enfant reste infirme… C’est affreux ! mais s’il guérit, le père va venir me le prendre… Et vous voulez que j’aille à ce théâtre essayer de me distraire ? Oh ! non… Gardez vos filles près de vous, dans votre loge ; et venez me dire en rentrant si vous êtes satisfait, si votre pièce a réussi. Je vous attendrai, je vous le promets. »
Comme tout ce qu’elle disait était sincère, montait de l’intime de son être, avec l’impétuosité tranquille et irrésistible d’une lame de fond, son ami crut en elle et lui obéit de tout point.
Le soir de la répétition générale, pendant que Mme Ravaut, accompagnée de son fiancé La Posterolle et d’un ami, se faisait ouvrir, en femme qui a l’habitude de ces solennités, une avant-scène des premières, l’auteur de la pièce installait dans une baignoire ses deux filles, chaperonnées de leur anglaise en bois peint. La salle avait un aspect fantomatique, sous la lumière à demi-lustre laissant voir çà et là, aux divers étages, des groupes d’ombres chuchoteuses, critiques, amis de l’auteur et du théâtre, modistes, couturières, habilleuses ; et de temps en temps, par l ‘entrebâillure d’une porte, flottaient les rubans roses des ouvreuses dans les corridors flamboyants.
« Eh bien ! ça marche, il me semble », murmurait de Fagan, avançant entre ses deux filles rayonnantes une tête de condamné à mort, aux yeux sans regard, aux lèvres décolorées, comme s’il en était à sa première pièce.
« Si ça marche !… mais écoute donc », répondait Ninette, sans s’interrompre d’applaudir ce second acte, à la fin duquel tous les groupes épars dans la salle s’unissaient pour une véritable ovation. Rose en avait des larmes dans ses yeux purs, et là-haut, Mme Ravaut, éclairée par la rampe, toute penchée hors de sa loge, sans la moindre gêne de sa fausse situation, se pâmait, poussait des cris connaisseurs, aux claquements de son éventail : « Ah ! très bien… ça, c’est gentil ! » et des sourires d’intelligence, d’approbation aux artistes en scène, à croire qu’elle était encore la femme de l’auteur.
Femme de l’auteur un soir de succès, voilà qui chauffe une vanité féminine ! Bien sûr que son La Posterolle ne lui procurerait jamais cette satisfaction-là, non plus qu’à ses filles…. Ainsi pensait Régis de Fagan, et rien n’eût manqué à son triomphe s’il avait deviné, dans l’ombre de sa baignoire, le sourire rassurant, la grâce paisible de Pauline Hulin.
Après le troisième acte, la pièce, qui en avait quatre en tout, ne fit plus que monter. Fagan, ivre de cette joie dont les hommes ne se blasent jamais, voulut y mêler ses filles pour donner à leur vanité une jouissance inoubliable ; et, la porte de sa baignoire ouverte, il reçut devant elles les amis, les solliciteurs aussi, directeurs de province ou de tournées, correspondants étrangers, s’empressant pour traduire et transporter sur des scènes lointaines la nouvelle œuvre de l’auteur acclamé. Entre temps, arrivaient des boîtes de fondants, des fleurs pour ces demoiselles, et des mains se tendaient, des félicitations se criaient du couloir, pendant que Rose et Ninette, absolument étourdies du succès paternel, avaient leur part de ces hommages, si jolies toutes deux et d’une grâce différente, la petite aux yeux rieurs et futés dans un teint d’églantine, la grande, indolente et penchée, mate sous les lumières comme une créole.
« Mes filles ! » disait Régis fièrement.
Et devant ces deux Parisiennettes, habillées et chapeautées à miracle, tous ces boulevardiers, journalistes et gens de bourse à tempéraments de joueurs, se disaient entre eux avec envie : « Des fétiches pareils… pas étonnant qu’il ait la veine ! »
Soudain, le groupe enthousiaste autour du triomphant auteur s’écarta devant une toilette à effet ; c’était Mme Ravaut, précipitée en avant, la main tendue, et secouant celle de Régis, en camarade, virilement : « Bien, ça, mon petit Fagan, très bien. » Puis un sourire radieux à ses filles, et elle passa, laissant une certaine stupeur après son acte si direct, si imprévu, et diversement jugé par les couloirs. D’aucuns y voyaient un coup de tête, un enthousiasme irréfléchi, l’amour de l’Art au-dessus des conventions gênantes ; d’autres, et Régis était du nombre, reconnaissaient bien là cette race de mondaines à réclames, voulant « en être » à tout prix, et se taillant un rôle dans n’importe quelle pièce où elles ne jouent pas.
« Bien ça, mon petit Fagan !… » Il en riait tout seul après avoir mis ses filles et leur gouvernante en voiture, et regagnant à pied son logis lointain pour calmer sa fièvre et ses nerfs au froid hivernal d’une belle nuit claire.
Par contraste, des souvenirs lui revenaient de rentrées avec sa femme, certains soirs où sa pièce n’avait pas réussi. Comme elle lui en voulait alors, de quel mauvais rire elle souffletait l’œuvre et l’auteur ! Et ses méprisants haussements d’épaules pour l’espoir qu’il gardait encore ! Ensuite, au matin, quand les journaux arrivaient, dans ce tas de feuilles informées, hargneuses et perfides, comme elle allait à la pire pour lui signaler la ligne incisive, le passage blessant. Ah ! le mauvais compagnon de vie. Elle pouvait bien s’enlever aujourd’hui, applaudir son petit Fagan ; il se réjouissait de rentrer tout seul, son Fagan, libre sous les étoiles, et de penser qu’elle rageait sans doute du succès qui se préparait, incontesté, fructueux, tel qu’il n’en avait jamais eu de son temps.
Quelques semaines après la représentation du Vaudeville, quand le nom de l’auteur s’étalait encore sur les porte-affiches et son portrait aux vitrines, les journaux annoncèrent le mariage en grande pompe à la mairie de la rue Drouot de M. La Posterolle, maître des requêtes au Conseil d’État, avec Mme Ravaut. Deux ministres assistaient le mari ; la femme, deux académiciens, dont l’un lui avait déjà servi de témoin à son premier mariage, quelque dix-huit ans auparavant. Toilettes et jolies femmes. Après la cérémonie, les mariés recevaient dans leur appartement de la rue Laffitte.
« Sans mentir, demandait Mme Hulin à son locataire en visite chez elle ce soir-là, ce qui s’est passé aujourd’hui ne vous a pas un peu serré le cœur ? »
Il lui jura que non, puis avec des yeux très tendres :
« Ah ! que je voudrais vous voir libérée aussi… Je sais bien que je suis encore privé de mes filles ; mais vous allez voir que Mme La Posterolle sera moins stricte que Mme Ravaut aux jugements du tribunal et que mes enfants viendront chez moi plus souvent… Le divorce, voyez-vous, le divorce, il n’y a pas d’autre solution. »
Mais elle secouait la tête, avec le sourire triste des convictions qu’on n’atteint pas.
Les faits semblaient pourtant donner raison à Régis. Rose et Ninette accouraient plus souvent au boulevard Beauséjour et ne s’en tenaient pas aux dimanches de quinzaine. Tantôt la grande sœur, tantôt la plus jeune, en course avec Mademoiselle, tombait à l’improviste et s’installait une heure ou deux ; et, si Rose continuait à bouder les voisins, maintenant Ninette était la première à vouloir descendre au jardin et courir avec le petit Maurice qui commençait à ne plus se servir de béquilles.
« C’est drôle, disait ce jocrisse d’Anthyme à la vieille servante du dessous, on ne m’ôtera pas de l’idée que l’ancienne Madame à Monsieur le fait moucharder par ses filles, par rapport à votre patronne. »
Pour s’en apercevoir il ne fallait pas grande finesse. Mais ce Régis de Fagan, subtil regardeur et peintre d’humanité, mettait, comme beaucoup de ses confrères, tout ce qu’il avait d’observation aiguë, de complication d’esprit, au service de son œuvre, et n’en gardait que tout juste pour la conduite ordinaire de l’existence. Donc il ne remarquait pas la surveillance exercée sur lui et Pauline Hulin, sur le genre, la suite de leurs relations, et cela dans un but qui devait lui être bientôt révélé.
Un matin qu’il s’attablait de bonne heure au travail, il vit entrer Ninette, la voilette bien serrée sur ses yeux futés, son petit nez rougi par l’air vif, une main dans la poche de son veston, l’autre brandissant son en-cas ; et dans toute sa personne quelque chose de déterminé et de finaud qui la vieillissait, accentuait sa ressemblance avec la mère. Un regard autour du cabinet ; puis, sûre qu’ils étaient bien seuls, elle commença :
« Un grand ennui nous arrive, mon cher père. Figure-toi que cousin – elles avaient laissé ce nom à La Posterolle – est nommé préfet en Corse.
— Et il accepte ? » cria de Fagan qui, d’une poussée violente de ses longues jambes, rejeta son fauteuil à deux mètres de la table.
Le petit chapeau à plumes de lophophore s’inclina, fit signe que « oui », que cousin acceptait.
« Et votre mère y consent ? Elle ne se rappelle donc plus nos conditions ? »
Oh ! la dignité, le sérieux de Ninette pour répondre :
« Notre mère a dû se sacrifier à l’avenir de son mari… Ajaccio n’est que de seconde classe comme préfecture, mais passe de première à cause de cousin. À son âge, c’est une superbe position. »
Elle était à peindre, assise au bord d’un fauteuil bas, suivant du bout de son en-cas les dessins du tapis, ses paupières guetteuses relevées de temps en temps pour mieux juger l’effet des paroles. Il comprit qu’on la lui envoyait au lieu de sa sœur aînée trop simple, trop naturelle, parce qu’on voulait obtenir de lui une chose très importante ; et tout à coup, devant cette astucieuse petite commère, de la colère lui montait aux joues comme s’il se fût trouvé en présence de son ancienne femme.
« Que Mme La Posterolle suive son mari jusqu’au bout du monde, peu m’importe !… Mais on m’a promis, juré que mes filles ne sortiraient pas de Paris… Ça, jamais on ne l’obtiendra de moi, jamais. »
Il assura sa volonté d’un formidable coup de poing sur son bureau, une de ces démonstrations où s’indiquent le plus souvent la faiblesse d’un homme, son incapacité de résistance. Très calme, Mlle Ninette lui faisait remarquer que sa mère, loin de les emmener, les avait prévenues au contraire, elle et sa sœur, qu’elles resteraient chez les dames de l’Assomption, avec deux dimanches de sortie par mois.
« Seulement, vois-tu, mon père chéri, – ici battement de cils et regard en dessous, – l’idée de quitter maman toutes les deux nous fait beaucoup de peine ; et nous venons te demander de lui laisser l’une de nous, ou Rose ou moi, comme tu voudras, d’autant que le séjour de cousin à Ajaccio n’est que momentané et qu’il a promesse du ministre… »
La petite voix allait, allait, montait en cri d’alouette de plus en plus haut et vite ; et Régis, les yeux fermés, aurait pu se croire à dix ans en arrière, discutant avec Mme de Fagan, vaincu d’avance par la volubilité, l’inlassable entêtement de sa femme.
« Je verrai, je réfléchirai », dit-il en se levant.
C’est que le temps pressait ; la nomination de cousin serait à l’Officiel avant trois jours.
« Eh bien ! mon enfant, demain matin, ta sœur et toi, vous aurez ma réponse. »
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