Chapitre 3
Quand il sortit, la place de l’église était déserte. Une roulotte attelée y restait seule, prête à partir, et dont la rosse efflanquée essayait d’atteindre les branches basses du quinconce. Sur le pays silencieux, en notes lentes et mourantes, le clocher secouait la fin de son glas, les dernières gouttes restées au fond du bénitier. De loin en loin y répondaient de sourds roulements de tonnerre. Sans doute il aurait mieux valu pour du Bréau laisser passer l’orage qu’il sentait tout proche, à l’embrasement de l’atmosphère, à l’attente, à l’immobilité du tout. Mais rester seulement une minute de plus dans cet affreux Wissous, s’exposer à entendre quelque nouvelle infamie, lui semblait intolérable. Il prit droit devant lui et se trouva presque aussitôt en pleins champs, très étonné de ne pas reconnaître la plaine immense par laquelle Veillon l’avait amené. Ici des chemins creux, des vallonnements ombragés d’arbres… Un bruit d’essieux et de roues fatigués venait derrière lui ; la dernière roulotte de la fête qui s’en allait. Il s’arrêta pour demander la route de Juvisy.
« Mais vous y tournez le dos, à Juvisy », dit le vieux roulottier assoupi sous l’auvent de sa lourde voiture.
C’était le même qui, devant le comptoir, donnait à son copain de si judicieux conseils sur l’emploi des épaulettes.
Une grande fille rousse, à la voix rauque, aux traits corrects et durs, vêtue d’une jupe et d’une camisole, les pieds nus, poussiéreux, comme chaussés de cendre chaude, était assise à côté de lui et se pencha toute pour voir à qui parlait son père ou son homme, peut-être les deux.
« Si ce monsieur veut monter près de nous, dit-elle sur un ton de commandement pendant que des figures curieuses se montraient aux petites fenêtres de la voiture, nous détournerons par le Mesnil et nous le mettrons sur sa route… Ce sera plus court qu’une explication, surtout avec l’averse qui chauffe. »
Un coup de tonnerre plus violent que les autres et sous lequel le sol vibra comme une peau de tambour décida du Bréau à accepter l’offre de ces pauvres gens, tout fiers d’abriter un Parisien venu, pensaient-ils, pour les obsèques de la comédienne. Il prit un air étonné :
« Une comédienne ?
— Et des fameuses, dit avec fierté le vieux, qui avait été souffleur au casino de Perpignan… Louise Fédor, de la Comédie-Française. Elle est morte ici chez un notaire. »
On passait devant un haut portail en bois peint, large ouvert et gardé par deux énormes mélèzes dont les branches balayaient le sol.
« Justement, voilà le cimetière, murmura le roulottier. Ils sont en train de la descendre dans le tombeau de famille… Penchez-vous, voyez. »
Du manche de son fouet, il montrait au bout de la longue allée, bordée de buis verts et de pierres blanches, un agglomérat de vêtements de deuil et de fronts découverts s’inclinant devant l’étroite chapelle aux vitraux de couleur, aux prétentieuses mosaïques. Il ajouta, pendant que son cheval montait lentement le raidillon, longeant la muraille crépie :
« C’est la plus belle tombe du pays ; d’ici Corbeil, on n’en trouverait pas une aussi riche. »
De sa voix fruste, rocailleuse, la grande fille l’interrompit brutalement :
« N’empêche qu’à la place de la camarade j’aurais pas aimé être enterrée là-dedans. Qu’est-ce qui viendra la chercher ici ? qui pourra se douter jamais qu’elle est là, lui jeter en passant un bonjour, un bouquet, ces deux sous de fleurs qu’à Paris, rien qu’avec son nom au bord d’une pierre, elle serait toujours sûre d’avoir ?… Sans compter qu’à Wissous – deux tisons jaunes flambèrent sous les sourcils ardents de la gitane – elle aura un jour sa soeur pour lui faire société, et c’est une sacrée vilaine femme.
— Vraiment ? demanda du Bréau d’un ton qu’il essayait de rendre indifférent, vous la croyez si méchante que ça ?… »
Le vieux, les lèvres serrées :
« On ne l’a vue qu’une fois, mais ça suffit. Figurez-vous, monsieur, que cette année… »
La voiture continuait à grimper péniblement contre le mur du cimetière d’où montait une voix blafarde, officielle, sonnant faux dans le silence imposant de la campagne. Le panégyrique superbe que cette voix proférait sans doute, les phrases qu’elle filait sur quelque ancien dévidoir ministériel, branlant et reluisant, du Bréau était trop loin pour les entendre ; mais ce ronron funèbre le faisait penser aux déclamations de Desvarennes, son litre d’absinthe à la main, et les naïves confidences chuchotées à son oreille achevaient de lui serrer le coeur en lui prouvant combien tout ce qu’avait dit l’ivrogne devait être vrai.
« … Cette année donc, pour la fête du pays, nous donnions Ali-Baba et Geneviève de Brabant, au bénéfice de Mme Diégo que voici. Le dimanche, dans l’après-midi, nous sommes allés tous deux, comme on fait, offrir aux notables nos programmes et des billets, pour le soir. Chez le notaire, nous avons trouvé les dames sur la terrasse, au fond du jardin, et, dès le premier mot, j’ai compris que c’était inutile, qu’il n’y avait rien à espérer. Alors, du grand fauteuil de la malade – elle est morte trois jours après – on a vu sortir une petite tête pas plus grosse que le poing, bien creusée, bien changée depuis Perpignan, et qui s’est mise à dire : « Voyons, Maria… voyons, Maria… » Pas plus que cela, mais d’une bouche si bonne, d’une douceur de voix si entrante que la petite et moi nous n’avons pu nous retenir de pleurer… Ah ! cette Fédor, elle a dû en tirer des larmes aux payants, avec une voix pareille… La femme du notaire, elle, n’y a pas été prise. Elle s’est retournée, comme piquée d’une mauvaise mouche, et elle a jeté à sa soeur : « Dis donc, toi… ce n’est pas ton argent qui danse ! » En même temps, son ombrelle nous faisait signe : « La sortie est par là… filez… »
— Et qu’elle aurait bien voulu filer aussi, la pauvre, s’en aller avec nous dans la bagnole des libres mendigos !… » dit la grande rousse aux pieds poudreux, à la livrée de misère…
On arrivait en haut du raidillon ; la voiture s’engageait dans un petit chemin à travers champs, où il y avait à peine la place de ses roues, et, après quelques minutes d’une course cahotée, elle s’arrêta au croisement de plusieurs routes dont la plus large et la plus droite était celle de Juvisy.
« Si vous allez toujours de ce pas, vous arriverez avant l’orage… » cria le vieux bohème à du Bréau qui se hâtait, courait presque, afin d’être seul et loin, d’échapper à l’histoire de cette fin de vie, navrante et obsédante comme un remords.
Eh ! oui, maintenant il en avait la preuve… C’est pour lui que Louise était venue vivre chez sa soeur, pour lui qu’elle y souffrit mille morts, dans l’espoir qu’elle le reverrait ; mais était-ce possible ? tout n’était-il pas fini, brisé depuis longtemps et pour toujours ? Il avait beau chercher, sa conscience ne lui reprochait rien.
Tout en songeant et regardant devant lui, il fut brusquement saisi par les transformations du paysage depuis quelques heures. En route avec Veillon, c’était une immense plaine du Midi, éblouie et papillotante sous la lumière d’un grand ciel blond, tout vibrant de chaleur intense ; à présent, sous ce même ciel mais assombri, comme descendu, les colzas en jaunes losanges, le vert cru des champs de betteraves, la rayure rose des sainfoins prenaient un éclat extraordinaire. Tout le décor semblait s’éclairer par en bas, comme dans un paysage du Nord, mais un Nord de plein été, orageux, étouffant, où rien ne bougeait, pas une plume d’oiseau, pas un épi d’avoine. Soudain, loin, très loin, à l’extrémité d’un champ que des faucheurs invisibles se hâtaient de coucher avant l’averse, l’éclair d’un outil flamba sous un rais de soleil blanc venu de derrière lui, là-bas, péniblement filtré entre deux épais nuages, et juste au-dessus du cimetière dont la muraille de craie se profilait sur l’horizon.
Le temps d’un adieu suprême à celle qui dormait là, il se remit en route, et voilà que ce rayon perdu du couchant comme il avait frappé l’acier d’une faux lointaine, allait chercher, évoquer au fond de sa mémoire, à neuf ou dix ans de distance, par une similitude de température, aussi par l’énervement de son étrange journée, le souvenir de sa première rencontre avec la Fédor, un après-midi d’été. C’était à un raout, une garden-party à l’ambassade d’Angleterre. Elle venait de dire la Fête chez Thérèse avec cette voix prenante, un peu voilée, ce délicat emportement de tout son être… « Menez-moi à l’air, je meurs… », dit-elle à du Bréau sans le regarder, et, traversant au milieu de la foule ces somptueux salons de l’hôtel Borghèse où flotte dans l’irisement des hautes glaces l’image voluptueuse de la belle Pauline, ils vinrent s’asseoir au bout du jardin, contre la grille qu’un épais rideau de glycines retombantes sépare de la perpétuelle féerie des Champs-Élysées.
Un coup de tonnerre formidable le rappela en quelques secondes à la réalité des choses. Des anneaux de poussière couraient sur la route, soulevés par une haleine chaude sentant le soufre, tandis que du fond de la vallée, en face, montait au galop de charge un nuage safran, veiné de feu, effrangé, effiloqué sur ses bords en grises déchirures de pluie ; deux pigeons blancs, seuls oiseaux dans l’espace, se débattaient, tourbillonnaient en avant de la bourrasque, éperdus, les ailes ouvertes. Presque aussitôt, le chemin s’étoilait à ses pieds de larges gouttes, très espacées d’abord, puis serrées, précipitées ; enfin la nuée se débonda, et jusqu’à Juvisy, jusqu’à la nuit tombante, il marcha sous un ruissellement de flamme et d’eau, glissant, pataugeant dans les flaques, mais sans rien voir, sans rien sentir, tout au ressassement de sa vie avec la grande comédienne et de ce qu’ils appelaient leur amour.
Oh ! cette femme à tout le monde, que les acteurs tutoyaient, à qui le plus bas figurant, le plus sordide chef de claque soufflait des ordures dans le cou, cette femme dont les petits cercleux encore au biberon, venant chercher leur matérielle à la fin du spectacle, avaient le droit de dire : « Louise a été infecte, ce soir. » Viande de tattersall, que, devant lui, n’importe quel maquignon pouvait vanter, détailler du sabot à la crinière, de la croupe jusqu’au garrot. « Où est Madame ? » Enfermée avec le directeur, ou en train d’écouter dans sa loge le rôle que lui mijotait l’auteur du jour. Ce qu’il avait ragé, rugi devant cette porte ; et, sur le divan de l’entrée, dans le petit salon bleu où il l’attendait pendant qu’elle était en scène, quelles heures d’angoisse ! Des loges voisines, personne ne le savait là. Alors tous les cabots hommes et femmes, en s’habillant la porte ouverte, en se passant le rouge ou le blanc gras, parlaient sans se gêner, comme lorsqu’ils sont entre eux. C’étaient le long du corridor des fusées de rires immondes, un argot de bagne, des potins de filles à soldats. Et Louise entendait cela, y répondait sans doute quand elle se trouvait seule puisque c’était son monde, sa vie. Tout le coeur de l’amant se soulevait de dégoût à cette idée. Quelquefois, il descendait sur le théâtre, errait derrière les portants, risée des pompiers et des machinistes, blême et contracturé comme l’auteur un soir de première, car sa maîtresse en scène lui donnait toujours la même crispation. Il se sentait encombrant, ridicule. Mais où aller ? Elle jouait tous les soirs, répétait toute la journée au théâtre ; et la savoir sans lui dans ce bouge, livrée à tout son caprice, il en serait devenu fou. Elle aussi le voulait toujours là ; plus âgée que lui, elle n’en était que plus jalouse, et, comme ces ramiers qui passaient tout à l’heure en plein ciel d’orage, longtemps ils s’aimèrent dans les éclairs et l’ouragan. C’est encore ce que leur liaison avait eu de meilleur. Oui, ces scènes abominables, ces colères jusqu’au délire, jusqu’aux coups, tout valait mieux pour lui que l’aveulissement des dernières années, l’enlisement sinistre dans la boue du cabotinage, quand les comédiens l’appelaient « mon petit François », les contrôleurs « monsieur le marquis », et que tous le voyaient déjà mari de la Fédor, gros marchand de billets et commanditaire du théâtre. C’est vers cela qu’il allait, le malheureux, qu’il glissait tout doucement, sans passion, sans joie, par la force aveugle et lâche de l’habitude – le bercement mortel de la roulotte, – lorsqu’un jour, dans le salon de sa mère, lui était apparue celle qui allait lui apprendre les belles ivresses de la vie à deux, son divin petit Château-Frayé…
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