L’HUISSIER.
J’obéis. (_Il sort._)
MADHAVYA.
Tu as chassé les moustiques. Maintenant, vois ce dais de verdure et ce banc de pierre au-dessous. Veux-tu t’y asseoir? Pour mon compte, je m’y trouverai très bien.
LE ROI.
Montre-moi le chemin.
MADHAVYA.
Eh bien! suis-moi. (_Ils font quelques pas et s’assoient._)
LE ROI.
Ami Mâdhavya, à quoi donc te servent tes yeux? Tu n’as pas vu ce qu’il y a de plus beau au monde.
MADHAVYA.
Que dis-tu? N’es-tu pas devant moi?
LE ROI.
On se plaît toujours à soi-même. Ce n’est pas de moi qu’il est question. Je veux parler de la perle de cet ermitage, de Sacountalâ.
MADHAVYA, _à part_.
Attends un peu! Si tu crois que je vais t’encourager! (_Haut._) Bah! c’est la fille d’un brahmane. Tu ne peux pas y prétendre. A quoi te sert de l’avoir vue?
LE ROI.
Sot que tu es!
Le croissant nouveau qui luit Dans la nuit Est la merveille du monde, Et l’on goûte sans désir Le plaisir De voir sa lumière blonde!
Mais l’objet qui a touché le cœur de Douchanta n’est pas hors de sa portée.
MADHAVYA.
Explique-toi.
LE ROI.
L’ermite a rencontré l’enfant sur son chemin. Sa patrie est le ciel, ce bois fut son asile: Cannva la recueillit, et l’éclatant jasmin, Détaché de sa branche, orna ce tronc stérile.
MADHAVYA, _éclatant de rire_.
Ainsi, tu oublies pour elle les beautés de ton harem? Mais, après tout, on voit des gens, fatigués de dattes, se jeter avidement sur le fruit aigrelet des tamarins.
LE ROI.
Ami, si tu la voyais, tu tiendrais un autre langage.
MADHAVYA.
Il faut qu’elle soit bien belle, en effet, pour inspirer un pareil enthousiasme à un connaisseur comme toi!
LE ROI.
Mon cher, deux mots suffisent.
Mille traits ont formé cette beauté céleste: Brahma les assembla; Brahma, d’un œil ami, A caressé son œuvre, et cet effort atteste Qu’il a voulu donner une sœur à Lakchmî[30].
[30] Déesse de la beauté.
MADHAVYA.
Je vois, elle fait pâlir toutes les autres.
LE ROI.
Sais-tu ce que je me dis?
Personne n’a jamais respiré cette fleur; Nul ongle n’a blessé sa tige intacte et pure. Rubis, elle a brillé sans servir de parure. Miel nouveau, nul palais n’a connu sa saveur. Mon cœur frémit quand j’y pense! Ah! qui donc, en récompense De quelque ancienne existence[31] Fermée à la volupté, Quel être digne d’envie, Quel ascète a mérité D’apporter en cette vie Une faim inassouvie Au festin de sa beauté?
[31] On sait que les Hindous croient à la métempsycose.
MADHAVYA.
Dépêche-toi alors. Épouse-la vite. Si l’infortunée allait échoir à un de ces ermites qui se pommadent avec de l’huile d’Ingoudî[32]!
[32] Sorte de noix sauvage.
LE ROI.
Hélas! elle ne peut disposer d’elle-même; et son père est absent.
MADHAVYA.
Et quelle impression as-tu faite sur elle?
LE ROI.
Mon cher, les jeunes novices sont naturellement réservées;
Ses yeux craignent encor de se livrer à moi; Mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire, Heureuse en dépit d’elle, et je voyais pourquoi, Bien qu’elle n’ait rien osé dire.
MADHAVYA.
Ah oui! elle aurait dû peut-être se jeter tout de suite dans tes bras?
LE ROI.
Mais c’est quand elle est partie avec ses compagnes qu’elle s’est complètement trahie.
Elle s’est retournée au bout de quelques pas, Disant: «Holà! l’herbe me pique! «La ronce accroche ma tunique!» Mais ce n’était qu’un jeu qui ne me trompait pas.
MADHAVYA.
Elle t’a donné un os à ronger. Voilà sans doute ce qui te retient près de l’ermitage.
LE ROI.
Mon bon Mâdhavya, trouve-moi quelque prétexte pour y retourner.
MADHAVYA.
Il y en a un tout trouvé. N’es-tu pas le roi?
LE ROI.
Eh bien!
MADHAVYA.
Va réclamer aux ermites la dîme[33] de leur riz sauvage.
[33] Exactement: la sixième partie.
LE ROI.
Imbécile! ne sais-tu pas qu’ils me payent un tribut plus précieux que des monceaux de perles?
A mes autres sujets je demande de l’or; Mais je lève un impôt moins vil sur les ermites: Leur ascétisme est riche; il emplit mon trésor De la dîme de leurs mérites.
· · ·
VOIX _derrière la scène_.
Nous touchons au but.
LE ROI, _écoutant_.
J’entends des voix douces et graves. Ce sont des ascètes.
L’HUISSIER, _entrant_.
Gloire au roi! Deux jeunes sages sont sur le seuil.
LE ROI.
Fais-les entrer.