IV
CHŒUR (XVᵉ ET XVIᵉ SIÈCLES)
Le chœur actuel s’éleva de 1450 à 1521 sur l’emplacement agrandi du chœur roman ruiné en 1421. Bien qu’il soit bâti tout en granit fort dur, ainsi que les autres bâtiments du Mont, il est très délicatement ouvragé, et il présente un très bel exemple des édifices construits pendant les derniers temps de l’architecture ogivale. Par son plan, ses proportions et son style, ce chœur diffère absolument de la nef et des transsepts romans. Ainsi que le dit dom Jean Huynes, on voulait, au quinzième siècle, rebâtir entièrement l’église selon la même ordonnée que le chœur nouveau; ce projet a reçu un commencement
[Illustration: Fig. 149.--Nef.--Coupe transversale sur A-B.--État actuel.]
d’exécution, et les intentions des constructeurs du chœur sont nettement accusées. Cette préméditation est très marquée dans l’ensemble de ces constructions, et notamment dans les angles formés par le chœur et les transsepts. Sur ces points, les arcs-boutants, soutenant réellement la
[Illustration: Fig. 150.--Coupe longitudinale sur C-D.--État actuel.]
poussée des voûtes du chœur, s’entre-croisent avec ceux des transsepts projetés; ces derniers arcs-boutants, sans raison d’être et sans effet actuellement, n’ont été partiellement bâtis et amorcés qu’en prévision de la reconstruction ultérieure des transsepts, suivant le plan nouveau. Il faut remarquer l’ingénieuse disposition de ce triforium, contournant les points d’appui sur lesquels il est encorbellé, afin de leur laisser toute la force nécessaire, en formant à la base des grandes fenêtres et des contreforts un arrangement architectural d’un très heureux effet. (Voir la coupe, fig. 151.)
La construction du chœur du quinzième siècle, de formes et de dimensions si différentes du reste de l’église, a enlevé à l’édifice le caractère de grand style résultant de son unité; mais, par une comparaison des plus intéressantes à faire et que fait naître le rapprochement des deux parties bien distinctes du même édifice, elle permet d’étudier notre architecture française dans ses manifestations les plus caractéristiques. L’une, la nef, est l’expression de l’art national naissant, simple, naïf même, mais fort, indiquant déjà le puissant essor qu’il prendra et faisant pressentir les œuvres magnifiques qu’il enfantera pendant plusieurs siècles. L’autre, le chœur, est le produit de cet art arrivé à son plus grand développement, savant, riche, raffiné et penchant déjà vers le maniéré, indice certain de sa décadence prochaine.
Quoi qu’il en soit, ce chœur n’en est pas moins une œuvre très remarquable; la conception en est grande, et son exécution est un véritable chef-d’œuvre du genre. La précision et la régularité des détails du plan démontrent qu’une science et une habileté consommées ont présidé aux opérations géométriques de sa plantation. La perfection de la taille du granit, la netteté des moulures, des sculptures les plus fines et les plus compliquées, indiquent que les plus grands soins ont été apportés à leur difficile exécution. Aussi la conservation du chœur est-elle presque complète, sauf quelques fleurons des pinacles et diverses parties de balustrade renversées, qui existent encore et peuvent être reposés à leurs places respectives.
La différence de niveau entre l’église haute et le sol extérieur a nécessité la construction de soubassements considérables; ils ont formé la crypte ou église basse, laquelle reproduit avec une simplicité robuste et soutient les dispositions du chœur, sauf en ce qui concerne les chapelles latérales de la première travée que le rocher ne permettait pas d’établir, et celles de la seconde travée, qui sont remplacées par des citernes ménagées lors de la construction dans la hauteur des substructions. La
[Illustration: Fig. 151.--Coupe du chœur sur l’axe longitudinal.]
citerne du sud comprend deux travées et celle du nord une seule (voir en Y, plan fig. 144). Les piliers ronds et trapus, sans chapiteaux, reçoivent en pénétration les retombées de la voûte et sont, naturellement, les bases des piles du chœur.
Un pont fortifié, jadis crénelé, et qui est encore muni de ses mâchicoulis, franchit la cour de l’église et met l’église basse en communication avec le logis abbatial.
Le chœur se compose d’une nef centrale, terminée à l’est par une abside à pans coupés, enveloppée d’un bas-côté autour duquel s’étendent et rayonnent les chapelles latérales et absidales. Les chapelles du côté nord sont plus étroites que celles du côté sud et de formes différentes de celles-ci. Cette dissemblance, voulue par l’architecte, s’explique par la proximité des bâtiments annexes de la Merveille, lesquels auraient été entamés par le collatéral nord si cette partie de l’église eût été absolument semblable à celle du sud.
Un escalier, ménagé dans l’épaisseur d’un contrefort au sud et couronné par un élégant clocheton, prend naissance dans l’église basse, qu’elle met en communication avec l’église haute, monte au-dessus des chapelles et aboutit au comble supérieur en franchissant sur un escalier,--appelé très justement l’escalier de dentelle et supporté par un des arcs-boutants supérieurs,--l’espace compris entre le contrefort du bas-côté et la balustrade surmontant la corniche du chœur.
Indépendamment de la reconstruction de son chœur, que nous venons de décrire, et sans parler encore des mutilations qu’elle a subies, l’église a été agrandie et modifiée, notamment à la fin du douzième siècle, par l’édification des tours en avant de sa façade à l’ouest, et, au treizième siècle, par la construction du portail latéral sud, s’ouvrant sur la plate-forme du sud, dite du Saut-Gaultier.
A cette dernière époque (vers 1230), les substructions au sud de la nef subirent quelques changements par la construction de la chapelle Saint-Étienne ainsi que du bâtiment s’élevant au-dessus d’elle et qui s’étend des soubassements du Saut-Gaultier à l’hôtellerie, bâtie par Robert de Torigni à la fin du siècle précédent, et avec laquelle ils se reliaient par des escaliers et des passages.
[Illustration]