XI
Un noble et puissant seigneur.--Conclusion.
Le lundi, à une heure après midi,--si l'on est assez bourgeois pour donner à douze heures le nom de midi,--je me trouvais sur le perron de la demeure de monsieur Guillaume Adolphe, baron Van Nagel, membre de l'ordre équestre, et bourgmestre de la ville où se sont passés les événements ci-dessus racontés.
C'était une imposante maison, à façade en pierres de taille, où le père et le grand-père du gentilhomme avaient passé leur vie comme lui, et avaient laissé après eux la réputation d'hommes excellents, ce qui valait mieux encore que leurs titres de noblesse.
Un vieux domestique, vêtu d'une livrée simple et de bon goût, ouvrit la porte, m'introduisit dans une spacieuse antichambre, et n'alla m'annoncer qu'après m'avoir, en laquais bien élevé, offert une chaise et vu installé auprès du feu.
La pièce où je me trouvais avait un air quelque peu antique, quelque, peu solennel, mais confortable cependant. On s'apercevait à tout qu'on était chez un homme de goût. La tenture était de velours rouge de même que les canapés et les sièges. Deux vases antiques ornaient le manteau en marbre gris de la cheminée sous laquelle brûlait, dans un foyer poli, un feu de tourbe bien construit. A la muraille était suspendu un unique tableau; c'était le portrait d'un homme avec la fraise blanche et la robe garnie d'épaisses fourrures qu'on portait au XVIe siècle. Le visage était plein de vie et de santé, bien que les cheveux fussent tout à fait blancs, et il y avait dans le nez et la bouche une ressemblance frappante et qu'on ne pouvait méconnaître avec l'héritier encore vivant du noble nom de Nagel. Il y avait dans l'ameublement de cette chambre une calme dignité, cent fois plus agréable aux yeux et à l'âme que le luxe éblouissant et de mauvais goût de la maison de Kegge.
Monsieur Van Nagel me fit attendre un peu longtemps, mais quand il entra il était tout habillé. Il m'invita aussitôt à m'asseoir et me demanda, avec la physionomie la plus avenante du monde, qui j'étais et ce que j'avais à lui communiquer.
Je me fis connaître.
--Et l'affaire dont vous avez à m'entretenir, demande-t-elle absolument à être traitée entre nous seuls?
--Nullement, répondis-je.
--Dans ce cas, ayez la bonté de me suivre, dit monsieur Van Nagel, qui avait peut-être entendu prononcer mon nom par sa fille et supposait que je venais lui parler en faveur de l'orpheline Suzette.
Il me précéda et me conduisit dans une vaste chambre donnant sur le jardin et dont la grandeur était réduite à cause de la saison, par un grand paravent chinois. Cette chambre présentait tout ce qui peut disposer l'âme à une douce jouissance. Il y avait une agréable harmonie entre la tapisserie de couleur claire et les lourds rideaux traînants de damas qui interceptaient tout courant d'air; entre la couleur du large écran placé devant le foyer et celle du tapis qui recouvrait la table; entre toutes ces choses réunies et la séduisante expression du portrait de femme qui,--privilège éminent,--était suspendu au-dessus du piano sous son vrai jour, et les traits nobles et doux en même temps du baron et de mademoiselle Van Nagel.
Quand j'eus pris place, je me mis à exposer au respectable gentilhomme l'affaire qui m'amenait. Je lui dis que je venais intercéder auprès de lui pour un jeune homme qui occupait un emploi subalterne dans l'administration de la ville. Je lui racontai que, par un concours de circonstances (style de mendiant), ce jeune homme n'avant pas de perspective favorable devant lui, et surtout à la suite d'artificieuses machinations d'un de ses supérieurs, avait formé le projet fatal pour lui de partir pour les Indes, et que j'espérais déjouer ce projet par l'intervention de lui, monsieur Van Nagel.
--Voilà l'argument de votre cause, dit-il en souriant; voyons-en l'exposition avec noms et prénoms, s'il vous plaît.
Je répondis que je voulais parler d'un certain Renaud de Maete.
--Un jeune homme exemplaire! remarqua monsieur Van Nagel sans m'interrompre toutefois.
--Je veux parler d'un certain Renaud de Maete, à qui certaines personnes et surtout un monsieur Bout qui paraît être chef du bureau où il est commis (monsieur Van Nagel regarda sa tille d'une façon significative), ont su peindre les Indes-Occidentales sous des couleurs si séduisantes et si avantageuses que lui, plein d'ambition et tourmenté d'ailleurs par quelques contrariétés, a formé le dessein de se rendre dans ce pays. Bien plus un commencement d'exécution a déjà eu lieu, attendu que monsieur Bout a conclu pour lui et avec son assentiment, un engagement avec son frère à lui Bout, lequel frère paraît avoir une plantation à Surinam, engagement qui oblige de Maete comme homme d'honneur, à partir à la première occasion...
--Et vous désirez, dit monsieur Van Nagel, avec une prévenante complaisance, que je refuse d'accorder sa démission au jeune de Maete.
--Précisément! répondis-je.
--Eh bien! dit-il, il ne l'obtiendra pas, monsieur Hildebrand! Il ne l'obtiendra pas, Constance! Nous ne laissons pas partir nos enfants sur la recommandation de monsieur Bout. As-tu jamais entendu dire que Bout ait un frère aux Indes?
--Jamais, papa! répondit la jeune fille.
--Eh bien! Monsieur, reprit le baron, nous connaissons monsieur Bout et nous connaissons le jeune de Maete. Nous mettrons ordre à tout. Connaissez-vous ces deux messieurs?
--J'ai vu un instant monsieur Bout; je n'ai jamais vu de Maete.
--Vraiment! répondit monsieur Van Nagel. Soyez tranquille, j'examinerai l'affaire, de Maete n'ira pas aux Indes. Mais permettez-moi de vous faire une question, si toutefois elle n'est pas indiscrète: pourquoi vous intéressez-vous tant à une personne que vous ne semblez pas connaître le moins du monde?
Cette question m'embarrassa, quoique bienveillant que fût le regard avec lequel le baron attendait ma réponse.
--Monsieur, dis-je, et je crois que je rougis, il y a une dame en jeu, une jeune fille qui s'intéresse au jeune de Maele, mais qui est aussi peu instruite que lui-même de la démarche que je fais aujourd'hui.
--Je le pensais bien, dit monsieur Van Nagel en souriant, mais cela n'empire pas l'affaire, je crois?
Je fis un mouvement pour me retirer.
--Attendez encore un instant! dit-il, et il eût continué, mais le domestique entra et annonça monsieur Van der Hoogen. L'expression d'un sentiment désagréable se peignit involontairement sur les traits du père et de la fille, mais elle fut bientôt réprimée.
--Dites que je ne puis recevoir Monsieur, que je suis occupé.
--Ma fille, continua-t-il, en s'adressant à moi, ma fille vous a rencontré hier quelque part, je pense.
--Nous étions tous deux dans la maison d'une affligée.
--Vous connaissez cette demoiselle Noiret?
--Je l'ai rencontrée une fois ou deux, et la connais par les renseignements que m'ont donnés des personnes avec lesquelles elle est en relation.
--Elle fait de temps en temps des robes pour ma fille, poursuivit monsieur Van Nagel, et celle-ci est très-contente d'elle. C'est une jeune fille modeste et qui a besoin qu'on lui vienne en aide. En savez-vous plus que moi sur sa famille?
Je lui communiquai tout ce que je savais et ajoutai que, grâce à son excellent caractère, Suzette était généralement aimée de tous ceux qui l'approchaient.
--C'est ce que dit aussi le docteur, n'est-ce pas, Constance? répondit-il. Je vous remercie de vos renseignements, Monsieur!
--Vous étudiez à Leyde? ajouta-t-il aussitôt en voyant que de nouveau je faisais mine de partir. Restez encore un instant. Je vous ai écouté jusqu'au bout, mais il ne faut pas vous en aller ainsi tout d'un coup. J'ai aussi obtenu mou grade à Leyde.
Et là-dessus il me raconta quelques souvenirs de sa vie d'étudiant.
--On dit que c'est le temps le plus agréable de la vie, dit-il en terminant, mais je ne suis pas assez ingrat envers ma femme défunte et ma fille bien-aimée, pour acquiescer à cette opinion; et d'ailleurs il est plus agréable encore dans le monde de se sentir un homme qu'un étudiant. J'espère que vous l'expérimenterez un jour.
Après une conversation sur des sujets plus généraux, à laquelle prit part, aussi mademoiselle Van Nagel, je quittai cette maison qui m'était apparue comme l'asile de la paix de l'âme, de l'intelligence, de la vertu, plein de reconnaissance en mon étoile qui, en si peu de jours et sous des toits si différents, m'avait mis en rapport avec tant d'aimables et bonnes gens, pour fortifier en moi la conviction que l'aménité et les vertus éminentes ne sont pas le privilège de certaines classes de la société, mais appartiennent également à toutes les conditions, tandis que celui-là est à coup sûr le plus heureux qui sait bien et dûment ce qu'il est, et qui il est, ce qu'il peut et ce qu'il veut, sans chercher son bonheur dans ce qui est hors de sa portée, et se tenant pour certain, qu'il est beaucoup plus sage de se tenir au centre paisible de son cercle, que sur les frontières exposées de celui-ci.
Mon petit rôle était joué; mes travaux me rappelaient, et j'annonçai mon départ. Trois jours après je me réveillais dans ma chambre à Leyde, et je regardais à deux fois pour m'assurer si la Brêe-Straat était encore large.
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Mais ceux de mes lecteurs qui ont eu la patience de suivre cotte série de scènes, ne consentiront pas à ce que je dépose la plume avant de leur avoir dit au moins un mot sur la destinée ultérieure des personnages qui y ont joué un rôle. J'ose dire que je n'appartiens pas à cette catégorie d'écrivains qui se plaisent à vexer leurs lecteurs en trompant leur attente. Ce procédé est inconvenant et me paraît contraire à la politesse qui sied doublement à un auteur. C'est pourquoi je m'efforcerai de satisfaire autant que possible à ce désir naturel.
Henriette Kegge a épousé, l'an dernier, un capitaine d'artillerie à cheval, qu'elle a, je le crains, pris un peu sur l'extérieur, mais qui heureusement paraît un homme très-sensé, sachant parfaitement comprendre et guider le caractère de sa femme, imprimer une bonne direction à son esprit et à ses qualités, et même qui a exercé une très-salutaire influence sur toute la famille, sans en excepter monsieur Kegge, qui, aujourd'hui, maugrée beaucoup moins contre les nobles et puissants seigneurs, ne leur porte plus du tout envie, et par cela même, gagne de plus en plus en considération à leurs yeux.
Madame, à ce que j'apprends, est toujours la même dame, parlant peu, s'émouvant peu, seulement la mort d'un de ses deux favoris lui a donné quelques mauvais jours. Je ne suis pas assez heureux pour pouvoir dire a mes lecteurs si c'est Azor ou Mimi.
Monsieur Van der Hoogen s'est conduit d'une façon si peu charmante dans la gestion de fonds confiés à sa responsabilité, qu'il a jugé prudent de quitter un beau matin pour toujours son quartier dans le magasin de literies, sans que personne en ressentît du chagrin, sauf son hôte et sa femme qui y perdaient une demi année de loyer et une jolie petite somme déboursée pour ce Monsieur.
Le Zoete Inval est encore toujours une honnête boutique de pâtisseries, et vers la Saint-Nicolas, il s'y fait toujours de magnifiques parties de dorure. Sara est fiancée à un beau jeune homme qui fait d'importantes affaires en objets manufacturés. Je recommande au beau sexe son futur magasin; ce sera un véritable plaisir que d'acheter chez elle.
Sous le titre de femme de chambre, Suzette Noiret jouit auprès de mademoiselle Constance d'une position toute privilégiée. De Maete, que le baron a pris sous sa protection particulière, ne tarda pas à monter jusqu'au secrétariat, et il occupe maintenant la place de monsieur Bout qui est mort des suites de sa conduite déréglée. Il est l'heureux époux de la jolie Suzette, et je possède une lettre de ces jeunes gens dans laquelle ils s'imaginent «avoir beaucoup d'obligations à monsieur Hildebrand.»
Le baron mène encore toujours avec sa fille la même existence calme et douce. Tous deux se rendent aussi utiles et font autant de bien qu'ils peuvent, et mademoiselle Constance va, le cœur plein d'amour, au-devant du temps où monsieur Van Nagel qui tout doucement commence à se faire vieux, aura davantage encore besoin de ses soins.
Et la grand'mère?... Elle n'est plus du nombre des vivants. Conformément à sa volonté dernière, elle est enterrée dans la tombe où repose aussi son petit fils chéri, au cimetière voisin de la Marepoort à Leyde. Son chien ne le lui a pas survécu longtemps, et j'ai reçu en son nom un petit paquet, dans lequel se trouvaient la bague et le mouchoir, avec ces mots en anglais:
«Souvenez-vous du bon William et de sa grand'mère.
«E. MARRISON.»
FIN DE LA FAMILLE KEGGE.
GERRIT WITSE
OU
LES AMOURS D'UN CANDIDAT EN MÉDECINE.