Chapitre 2
57 ans après, 1906. Le hasard d’une conversation m’avait appris le fait que je viens de raconter, et le nom du seul des huit héros qui soit encore vivant. Je voulus en entendre le récit de sa bouche. Je le trouvai chez lui, avec sa femme et l’un de ses fils. Je fus reçu avec beaucoup d’urbanité, et nous causâmes. Oh ! la brave, heureuse et chrétienne famille que celle de ce tempérant. Celui-ci, bientôt un vieillard, n’en sera guère averti que par la blancheur auguste de ses cheveux. Car la santé, comme la joie et la paix sont empreintes sur tous ces visages. Et en entendant cet homme me raconter sa vie honnête et heureuse, j’avais l’impression que l’Esprit Saint planait sur ce foyer pour le combler des bénédictions qu’il promet aux familles sobres, et ces sentences en particulier me venaient à la pensée : « L’intempérance a fait mourir beaucoup de gens, mais celui qui s’abstient prolonge sa vie. » (Eccli. 31, 37). « La sobriété est la santé de l’âme et du corps. » (Id. 31, 37).
Ce n’est pas sans une fierté bien légitime que le père me raconta la fameuse cérémonie de l’église Saint-Roch, et de quelle sorte il avait tenu parole. J’appris à mon grand étonnement qu’il y a des gens qui ne sauraient pas même dire quel goût a la boisson !… Il est un de ceux-là, le déclare très simplement, et sa digne femme corrobore ce qu’il affirme. Il n’a jamais été malade, son fils l’a été une fois. Il fallait à celui-ci un « cordial. » Abstinent lui aussi il n’accepta que du café et fut guéri. Il est grand buveur de café, comme son père.
« Mais n’avez-vous pas rencontré bien des difficultés à tenir votre promesse si à la lettre ?
— Non. Sachant que je ne pouvais, que je ne devais pas boire, que c’était une affaire réglée, je n’ai jamais été tenté de le faire. Je n’ai jamais jeté que des regards indifférents sur les étalages de flacons aux devantures des buvettes. Je n’ai jamais eu la pensée d’entrer dans un bar. Tenez, mon père, il n’y a rien comme dire un non résolu et définitif à quelque chose ou à quelqu’un pour fixer la volonté d’un homme et le soustraire à bien des sollicitations. Je n’ai jamais eu envie de boire, et quand on me l’a offert je n’ai jamais éprouvé d’hésitation à répondre : Merci, je ne prends rien. C’était naturel pour moi. »
Instruit par expérience que la sobriété donne la santé et rend heureux, le brave homme en conclut que tous les malheurs et toutes les morts prématurées sont dus à la boisson. Quand il apprend un de ces décès : « Tiens, vois-tu, dit-il à sa femme, c’est qu’il a dû boire. – Allons, tu portes encore un jugement téméraire »… C’est le seul défaut de l’excellent homme, et que Dieu lui pardonnera facilement. Il y a des défauts plus graves que celui-là, et qui font davantage souffrir les épouses…
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Mais la croix, je voulais contempler la fameuse croix de jadis, la petite croix de l’enfant, car je savais qu’elle était conservée avec honneur et religion… On me la montra sous son globe de verre, et j’avoue que ce ne fut pas sans émotion que je l’aperçus. La mère me la mit entre les mains.
Haute de huit pouces environ, dorée à l’époque du mariage, elle dresse ses petits bras, enguirlandée de fleurs blanches et rouges : au pied, des souvenirs mortuaires. Que de souvenirs domestiques se rattachent à cette croix !… et comme, en la regardant, je comprenais mieux l’immense portée de ces paroles de nos évêques : « La vieille croix de bois noire, vénérée par nos pères »…
Certes, elle est vénérée celle-là, à l’égal d’une relique. Je vis que les yeux du père s’y attachaient avec une expression indicible…
Après une heure de causerie, au cours de laquelle la brave famille me dit bien des choses bonnes et belles que je voudrais pouvoir toutes rapporter pour l’édification de mes lecteurs tempérants, je pris congé en disant que j’allais publier ce noble exemple dans la Revue.
Deux jours plus tard je recevais la visite de la mère qui venait m’offrir la fameuse croix pour me permettre de la contempler tout à mon aise. Elle avait remarqué l’intérêt que j’y avais pris. Mais j’eusse craint de les priver, même pour un jour, de cette relique de famille, et, très touché de l’attention délicate, je remerciai avec effusion. Du reste, j’en avais l’image nettement gravée dans mon esprit, et après cinq mois elle y est encore si vive que je pense n’avoir omis aucun détail – n’est-ce pas, chère madame ?
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