Chapitre 1
C’était en 1849, à l’époque de la première et encore fameuse croisade contre l’intempérance. L’abbé Mailloux venait d’établir la Société de la Croix à Saint-Roch de Québec. Ç’avait été superbe et entraînant. – Si entraînant qu’au sortir de la cérémonie, dans un groupe de petits garçons, l’un d’eux proposa : « Si nous formions entre nous une société de tempérance… » La réponse fut un cri : Oui, oui ! – « Consultons d’abord le maître d’école, dit un autre ; il me semble que ce sera mieux. – C’est cela, allons en parler au maître d’école. » Ils y allèrent directement. Le digne instituteur dut être bien ému à cette proposition des enfants. Il les félicita, tout en ajoutant : « Je vais en parler à monsieur le curé : d’ici là, tenez-vous bien tranquilles. » Le jour même, monsieur le curé de Saint-Roch était mis au courant du grand projet, qu’il approuva. C’était un lundi. « Je convoque les enfants à l’église pour lundi prochain, dit-il ; qu’ils apportent leurs croix de tempérance. »
Dans l’intervalle nos héros se fabriquèrent leurs croix – oh, des croix d’enfants, vous savez, pas plus hautes que cela, toutes petites, comme celles que le petit Jésus fabriquait en s’amusant dans l’atelier de son père nourricier saint Joseph. Les grandes croix de deux et trois pieds, c’était pour les hommes cela.
Que la semaine parut longue aux enfants ! Il n’arriverait donc jamais ce lundi ?… Il vint à son jour et les huit braves furent conduits à l’église par le maître d’école. Monsieur le curé les y attendait. Les enfants furent admis au sanctuaire par la porte de la balustrade, qui s’ouvrit pour eux… les petits cœurs battaient bien fort… Ce qu’ils étaient fiers ! Jugez donc : ils étaient reçus comme leurs papas, comme des hommes pour de vrai… Monsieur le curé était là pour eux, qui n’étaient que huit bien comptés… ils allaient recevoir la croix de tempérance, promettre de ne jamais boire, tout comme de grandes personnes !… Ils allaient à eux huit former une société de tempérance !…
Et la cérémonie commença… Ce qu’elle fut ? Mais ce qu’elle eût été pour de vrais hommes !… Les croix furent bénites, puis il y eut grand discours de monsieur le curé – un grand discours, vous dis-je, dont les enfants comprirent chaque mot et chaque idée, car monsieur le curé l’avait préparé pour eux ce beau grand discours…
Oui, ils comprirent parfaitement que l’ivrognerie est un vice très vilain, qui offense le bon Dieu, abreuve Jésus de fiel et de vinaigre, fait de la peine à la sainte Vierge et pleurer l’Ange Gardien – et non seulement l’Ange Gardien, mais aussi les mamans et les sœurs… Ils comprirent que la boisson est une chose détestable qui ruine la santé, fait traîner les rues, rend paresseux et mauvais. « Voulez-vous, mes enfants, devenir comme ces malheureux pères de famille que vous connaissez, qui battent leurs femmes et leurs enfants, sacrent, gaspillent leur argent, et sont le déshonneur de toute la paroisse ? Oh ! mes enfants, vous voulez plutôt rester bons afin de devenir d’honnêtes citoyens, aimés du bon Dieu, chéris de leur famille et estimés de toute la paroisse… Pour cela, il faut rester sobres… »
Toutes ces choses allaient droit à l’intelligence et au cœur des enfants, car monsieur le curé avait une telle façon de les leur dire… Et puis, n’oubliez pas que c’est pour eux qu’il avait préparé son grand discours, monsieur le curé…
Quand il eut fini, il remit à chacun sa croix, qu’ils reçurent à genoux en la baisant. Puis il leur demanda s’ils voulaient, sur cette croix, s’engager pour la vie à ne pas faire usage de liqueurs enivrantes, avec la grâce et le secours de Dieu. S’ils le voulaient !… « Le promettez-vous ? – Oui ! » Et levant leurs croix au bout de leurs petits bras, les enfants promirent au bon Dieu, dans un geste aussi sublime que touchant, de s’abstenir à tout jamais de toute boisson enivrante…
Dans l’église, les mamans et bien des personnes que l’annonce de cette extraordinaire cérémonie avait attirées, pleuraient…
†
Braves enfants, je vous félicite. Vous venez d’accomplir une action généreuse et vous avez pris une résolution héroïque. Je vous admire. Mais, hélas ! je tremble en même temps pour votre fidélité, qu’il ne vous vient pas même à la pensée de mettre en doute… Je crains beaucoup, beaucoup…
Vous allez grandir, et j’ai peur que le temps qui efface tout n’efface de votre cœur les impressions et jusqu’au souvenir de la cérémonie d’aujourd’hui.
Vous allez grandir, et les occasions, prenant pied dans votre existence, vont vous solliciter de manquer à votre engagement – vous vous direz : Bah, une promesse d’enfant…
Vous allez vieillir, et les misères dont cette vie n’est que trop pleine vous mettront le verre en main pour vous consoler et vous donner un peu de joie…
Oui, je crains pour l’avenir. L’homme est tellement rempli de misères, son cœur est si faible et si inconstant… Vous tous, qui avez pris intérêt à la généreuse démarche de ces enfants, ne craignez-vous pas aussi ?… Oh ! qu’il fait mal de se dire qu’un si bel épisode peut avoir pour aboutissant la vulgarité d’une vie de buveur, et que cet instant d’héroïsme sera peut-être suivi d’une existence lâche… Eh bien ! non, il n’en sera pas ainsi. Nos huit braves seront fidèles.
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