Chapitre 3 « Ça fait du bien où ça passe… »
Par cet argument unique, mais irréductible, – n’est-ce pas ? – Rigolard a pulvérisé tous les arguments que durant vingt ans il a rencontrés sur son chemin d’ivrogne.
« …La boisson, c’est fait pour être bu… ça fait du bien où ça passe… »
Ce qu’il l’a dite cette parole ! Ce qu’il l’a manié cet argument unique, mais irréductible – n’est-ce pas ?
Au cabaret, chez lui, aux amis, à ceux qui voulaient l’arrêter de boire, à 20 ans, à 40 ans, à jeun, entre deux hoquets… à satiété Rigolard a répété : « Ça fait du bien où ça passe »…
Le cabaretier souriait en homme entendu : « Ben sûr, que ça fait du bien où ça passe. C’te bêtise ! comme si la boisson c’était pour les animaux »…
Et sur le tremplin de cette assertion d’un homme entendu, les voix de rogomme des buveurs faisaient chorus : « Beau dommage que ça fait du bien où ça passe… La boisson, c’est pas pour les animaux, c’est pour le monde… »
Seulement, Rigolard ne s’est jamais demandé où elle passait cette boisson, et il n’a jamais suivi le cours des flots d’alcool dont il s’imbibait le gosier.
Son gosier était agréablement mordu par le whisky… Ça commençait à passer par là, et là s’arrêtait l’enquête de Rigolard. Pas curieux Rigolard !
Un jour, il s’aperçut que ça n’allait plus. Son manger, comme il disait, ne passait plus, lui… l’estomac lui brûlait… les rognons et le foie aussi allaient mal… ses mains et ses jambes tremblaient, et son cœur palpitait à propos de rien…
Évidemment, ce n’était pas la boisson qui causait cela. Rigolard ne songea pas un instant à l’accuser. N’était-il pas acquis que « la boisson, ça fait du bien où ça passe ? »
Pourtant, Rigolard, on te l’a assez dit : La boisson passe non seulement dans le gosier, mais encore dans l’estomac, à travers les rognons et le foie, et se mêle au sang du cœur…
« C’te blague ! Buvons pour se guérir… ça fait du bien où ça passe… »
Et Rigolard but jusqu’à quarante ans.
Rigolard, regarde aussi passer la boisson à travers ton foyer, charriant dans ses flots maudits le bonheur de ta femme, sa santé, la santé et l’avenir de tes enfants… Ce foyer misérable, où tout manque, c’est bien le tien ?… Cette femme amaigrie par les privations, qui pleure et qui souffre depuis son mariage, c’est bien ta femme ?… Ces enfants déguenillés et rachitiques, ce sont bien tes enfants ?…
« C’te bêtise ! la boisson ça fait du bien où ça passe… »
Oh ! l’argument unique, mais irréductible !…
Un jour, Rigolard, depuis longtemps ruiné et abruti par l’alcool, perdit tout à fait la dernière lueur de sa raison : « La boisson, ça fait du bien où ça passe… »
Si vous avez visité, voilà quelques années, la maison d’aliénés de la Longue-Pointe, vous avez certainement vu accourir à vous un être décrépit, voûté, aux traits hideux, et cet être vous prenant le bras vous a dit :
« Tiens, je vous l’avais ben dit, que la boisson ça fait du bien où ça passe. Regardez-moi. Je suis le roi des hôteliers… je paie la traite à tout le monde. Voulez-vous prendre un coup ?… »
Et il vous a tendu, en guise de verre, un vieux chapeau crasseux, dont les gardiens ne le peuvent séparer.
Et sur votre air de refuser, le pauvre fou est parti d’un éclat de rire :
« Est-t’y fou, celui-là ! comme si la boisson c’était pour les animaux… »
Rigolard est mort cinq ans après son internement.
Ce fut horrible.
S’étreignant brusquement la poitrine à pleines mains, il hurlait : « Du whisky ! du whisky ! Une tonne de whisky !… J’ai soif ! j’étouffe ! !… » Puis, dans une soudaine détente des bras, tendant son chapeau crasseux aux spectateurs : « Buvez ! buvez ! Le roi des hôteliers vous paie la traite… C’est du whisky, du bon whisky et du sang… du sang, du sang… » Et dans un rictus affreux il appuyait : « Ça fait du bien où ça passe… »
Puis des hurlements, des cris, des éclats de rire, des sanglots, des spasmes…
Et ses tortures, ses cris, ses éclats de rire, ses sanglots, les spasmes de son agonie coupés par ce refrain épouvantable en un tel moment :
« Ça fait du bien où ça passe… »
Ce fut la dernière parole du fou.
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