Chapitre 4 « La Kermesse… c’est nous ! »
A messieurs les marchands de liqueurs, au nom de la tempérance, grand merci !
Hein ?… Auraient-ils fermé boutique ? – Comme vous y allez ! – Ne vendraient-ils plus que de l’eau claire ? – Hélas, il y a encore plus d’alcool que d’eau dans leur whisky. – Se seraient-ils constitués les champions de la tempérance ? – Ils l’affirment, mais il me reste un léger doute. – Auraient-ils pris des abonnements à « La Tempérance ? » – Méchant, va… oui, ils sont des abonnés pour la plupart, mais ils en ont pour leur argent. – Enfin, qu’ont-il fait qui leur vaille votre grand merci ? – Ce qu’ils ont fait ? Vous l’allez lire…
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Pour lors il y a eu dans Hôtelville grande Kermesse de tempérance.
Dans son salon, madame la Présidente s’entend avec les dames de charité, ses aides dans l’organisation, pour la distribution de la besogne. Il s’agit de trouver les fonds, en argent ou en nature.
Entente cordiale sur toute la ligne.
Madame A. fera les épiciers.
Madame B. les industriels de son quartier.
Madame C. les bourgeois de la rue Saint-Denis.
Madame D. les institutions religieuses.
Etc., etc.
— Et vous, madame Dupré, que ferez-vous ?
— Et moi, dit la petite dame, je ferai les marchands de liqueurs.
Tableau...
– Les marchands de liqueurs ! toujours originale, madame Dupré.
— Mais c’est sérieux, et si madame la Présidente ratifie mon choix, je vole sur le champ à la victoire…
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Pas ordinaire la petite madame Dupré. Avenante, très accorte, avec toujours l’air d’avoir trente ans, parlante, audacieuse, enjôleuse ! Oh ! elle n’en est pas à sa première œuvre de charité. Bazars, kermesses, banquets, patronages… ça la connaît. D’un dévouement, d’un dévouement… c’est bien là le secret de sa force. Rien ne la rebute. Chassée par la porte, elle reviendrait par la fenêtre ; mais il lui faut votre argent ! Capable d’arracher l’orphelin des mains rapaces d’un avocat, et un chèque de $25.00 des doigts crochus d’un usurier.
Telle est la petite dame qui se charge de rançonner les marchands de liqueurs au profit de la Kermesse de tempérance d’Hôtelville…
Non, pas banale l’idée…
… En route !
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Chez Boivin et Boisbien.
— C’est à M. Boivin que j’ai l’honneur de parler ?
— Oui, madame, tout à votre service.
La quêteuse explique l’objet de sa visite, crânement…
— Alors, vous êtes dans la tempérance ? Eh ! bien, pour vous prouver que votre croisade ne me fait pas tort, je veux y contribuer pour $10.00… Vous paraissez étonnée ? Eh, si nous vendons moins de boissons fortes, par contre le commerce des vins et des boissons hygiéniques a doublé, triplé, et en somme le chiffre de nos affaires augmente. Vous travaillez pour nous, madame, je veux être reconnaissant. Peut-être aimeriez-vous mieux un chèque de $20.00 ?… Tenez, voici.
Et d’un.
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Chez Rudart et Cie.
— Monsieur Rudart ?
— Moi-même. Qu’y a-t-il à votre service ?
— Vous savez, sans doute, que nous sommes à organiser une Kermesse de tempérance…
— Quoi ! encore une… Vous êtes la quatrième que j’aurais fait mettre à la porte depuis ce matin… Vous êtes effrontée, mademoiselle…
— Pardon, monsieur, c’est madame… Mais allez toujours ; je me nommerai dans un instant, et je me tiens assurée que vous ne me mettrez pas à la porte.
— Allons, ça tourne au drame… qui êtes-vous ?
— Je suis madame Dupré. Mon mari a l’avantage d’acheter de votre maison chaque mois pour un montant de $800.00…
Monsieur Rudart devint livide, puis violet… Il était debout, il s’assit pour ne pas tomber…
— Oh ! madame, se peut-il que je me sois mépris à ce point !… mille excuses… j’aurais dû penser… de grâce, oubliez ma réception… un peu froide… mais vous comprenez… Enfin, je suis à votre entière disposition… Combien vous faut-il ?… $20.00, $50.00 ?… Disons $100.00… Ce n’est pas trop… une aussi bonne pratique… pardon, une aussi bonne œuvre… oui, une belle œuvre, qu’il faut encourager… Je vous en prie, désormais ne manquez pas de vous adresser à moi pour vos œuvres de charité…
Et de deux.
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Chez Ross. – Boniment ordinaire…
— Enfin, madame, l’objet précis de votre Ligue de tempérance ? Je suis un homme d’affaires, c’est-à-dire très positif, et je ne contribue à une œuvre qu’à bon escient.
— Très bien, j’ai toujours soutenu, aux réunions de notre Association, que nos ennemis, ce ne sont pas tant les tempéranciers que les hôteliers qui ameutent le sentiment public contre notre commerce par leurs infractions journalières et flagrantes à la loi des licences. Vous le voyez, votre œuvre est la mienne. Veuillez passer à la caisse et vous faire remettre $25.00. Charmé de vous être agréable, madame…
Et de trois.
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Chez Champagne.
Le marchand gouailleur : – Vous vous trompez de porte, madame. Vous voyez bien qu’il n’y a ici que des tonneaux et des bouteilles. Vous êtes dans l’empire du démon de l’ivrognerie… Vous n’avez pas peur ?… Tenez, si vous voulez une caisse de gin… ça fera bon effet sur une table de votre Kermesse de tempérance. Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
— Oh ! mais, très volontiers, monsieur. Je vous prends au mot, j’accepte votre offre… si gracieuse. Je ne promets pas d’exhiber la caisse, mais je ne suis pas embarrassée pour si peu. Je suis certaine de la vendre à votre voisin… surtout si je lui explique de qui je la tiens et comment je l’ai obtenue… ce que je ne manquerai pas de faire… et je ne sais trop qui rira le dernier…
La plaisanterie ne tournait pas précisément du bon côté. Mais M. Champagne avait offert la caisse !… Au fond, c’était un bon garçon ; il se tira d’affaire galamment.
— Je vois que vous êtes bien dans votre rôle de quêteuse… Allons, je suis trop honnête pour vous envoyer chez le voisin. Je rachète ma caisse… votre caisse de gin. Il est juste toutefois que vous tiriez bénéfice de la vente… disons 100%. C’est le taux du bénéfice dans notre commerce… très avantageux, comme vous voyez. Au plaisir de vous revoir, madame.
Et de quatre.
Et de dix, et de vingt, et de trente !…
Car c’est bien trente marchands de liqueurs que rançonna la petite dame.
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N’ai-je pas raison d’envoyer, au nom de la tempérance, un grand merci à messieurs les marchands de boissons d’Hôtelville ? Ils ont assuré le succès de la Kermesse de tempérance ni plus ni moins. Sans eux, fiasco. Avec leur concours… dévoué, succès monstre. Recettes, $5000.00. Je ne vous dirai pas pour quelle somme ils y ont contribué, car dans leur enthousiasme de tempéranciers tout frais, ils seraient capables d’enlever tout son mérite à la petite dame et de s’écrier : « La Kermesse… c’est nous ! »
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