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Chapitre 5 Je mourrai à jeun

C’était un fier bûcheron. Il avait abattu les grands pins dans les chantiers du Témiscouata, du Saint-Maurice, de la Mattawa, du Keepewa et du Témiscamingue ; il avait flotté les billots sur tous les lacs et sur toutes les rivières du pays.

C’était un voyageur. Il connaissait les plaines de l’Ouest comme son village natal, et beaucoup mieux ; il avait sillonné toutes les mers, abordé aux cinq parties du monde, visité les principales villes d’Europe. Il avait fait les cent coups, frôlé des gens de tout acabit, et tout cela l’avait conduit à l’âge de cinquante ans.

— Homme de chantier, voyageur, marin dans les cinq parties du monde… quel rude buveur ce devait être !

— Monsieur, c’est en quoi vous vous trompez. Mon homme était le plus sobre parmi les sobres, comme vous l’allez voir.

Il avait vécu au pays du Malaga et au pays du Bourgogne, où le vin coule comme de l’eau, et il ne savait pas le goût du jus de la vigne.

Il avait voyagé dans les contrées de la bière, en Allemagne et en Belgique, et il n’avait oncques entamé un bock.

La Hollande l’avait vu mépriser son meilleur Schiedam, l’Angleterre son vieux whisky, et les Highlands écossais où il avait grimpé les scotch le plus irrésistible !

Il avait abordé aux rives de la Chine, dont les capiteuses liqueurs de riz ne l’avaient pas tenté.

La Jamaïque, la Jamaïque elle-même l’avait vu faire la moue sur sa fameuse eau de feu… Pour un Canadien !… Oui, avouez que mon homme était, parmi les sobres, le plus sobre…

— Mais dans les chantiers ? sur la drave ?

— Aussi abstinent. Les flacons de genièvre et de whisky s’empilaient vides au fond des bois, sous la cabane en bois rond, dans les anses des rivières, à l’endroit des campements, mais notre homme ne contribua jamais à les vider.

— Mais c’est un personnage fictif que vous nous présentez là !

— Pardon, il existe en chair et en os.

— Mais alors, c’est un héros !

— Nous sommes d’accord…

†

Or je sais de notre héros un mot sublime. Dans un village des bords du Saint-Laurent, il travaillait un jour de juillet à je ne sais plus quelle besogne de manœuvre. Le soleil et le travail étaient accablants ; sur le visage, sur la nuque et la poitrine nues du colosse la chaleur rayonnait et en ruisseaux coulait la sueur. Le malheureux mourait de soif. Accoutumé à toutes les imprudences, fait à toutes les audaces, le téméraire s’abreuve, d’un seul trait, d’un grand bol d’une eau glaciale.

L’effet fut instantané, terrible. Le colosse, foudroyé, tomba comme une masse. Ses compagnons l’entourent. Pendant que l’un d’eux court au médecin et un second au prêtre, les autres le transportent dans une maison voisine. Les plus avisés frictionnent de leurs grosses mains calleuses la victime, et lui appliquent des linges chauds au petit bonheur ; le reste de la troupe regarde faire, les bras pendants…

La maîtresse de céans prépare une ponce énergique.

À force d’être manipulé, frotté, le colosse soupire, ouvre les yeux…

— Vite, buvez cette ponce…

La chaude vapeur pénètre dans les narines du moribond.

— Il y a de la boisson là-dedans ?

— Oui.

Froid et sublime, l’homme murmure : J’ai fait vœu… je mourrai à jeun !

Il était trop vigoureux pour mourir encore. Du reste, n’eût-il pas été trop amer que ce brave, qui toute sa vie était resté plus fort que l’alcool – parce qu’il avait fait vœu – mourût d’un verre d’eau ?

Lorsque son histoire me fut racontée, tout dernièrement, il vivait encore, toujours aussi sobre.

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