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Chapitre 2 Le sermon de Trucheau

Il n’y a pas à dire ; ça va être un fiasco. Il savait bien que la paroisse d’Orvilliers était renommée pour le nombre et la puissance d’absorption de ses éponges, et dans la voiture qui, voilà huit jours, à neuf heures du soir, par des chemins de novembre impraticables sous un ciel sans lune et pluvieux, l’avait amené cahin-caha de la gare au presbytère, le missionnaire s’était bien répété pour la dixième fois qu’il venait au-devant d’une rude besogne. Mais il ne s’attendait pas à un échec ! Et voilà, ça va être un échec, mais un échec… !

Jugez un peu :

C’est le matin du dimanche, jour de clôture de la retraite de tempérance, et sur les 956 communiants que compte cette paroisse de malheur, 23 chefs de famille, quelques douzaines de femmes et d’enfants, et 0 jeunes gens ont seuls donné leur nom à la société de tempérance !

Avez-vous jamais vu ça ?

Pour le missionnaire, c’est la première fois qu’il le voit… et il espère bien qu’il ne le verra plus. Mais en attendant, ça y est. Le fiasco sera carabiné.

— Mais, me direz-vous, ils n’ont pas suivi la retraite, les gens d’Orvilliers ?

— Ils l’ont suivie avec édification, et l’église à tous les exercices n’a cessé d’être pleine comme un œuf. Les commères cancanent même – et les hommes le remarquent aussi – qu’un seul individu n’a pas mis les pieds à l’église :

Trucheau, le plus endurci et le plus ivrogne de l’endroit. Mais il n’y va jamais à l’église. Même je vous dirai que si Trucheau n’est pas venu à l’église, ce n’est pas la faute du missionnaire. Celui-ci est allé relancer Trucheau jusque chez lui. Peine perdue. – « Trucheau à la mission ? Écoutez bien ce que je vais vous déclarer. Trucheau toujours a bu, Trucheau toujours boira. Et si ça peut vous servir à convertir votre monde, prêchez ça dans vos sermons… Trucheau a bu, Trucheau boira… »

Et ce n’est pas qu’au missionnaire que Trucheau a fait cette confession. Il l’a faite à qui a voulu l’entendre.

— C’est peut-être ce mauvais exemple, ce scandale qui arrête les gens…

— Seraient-ils assez moutons… Non, sûr que non…

— Mais alors, c’est que le prédicateur n’a pas su les prendre…

— Pas su les prendre ! Vous ne connaissez donc pas le père Antoine ? Le père Antoine, il n’a pas son pareil pour « prendre les gens. » Il missionne depuis vingt ans, connaît ses « canayens » sur le bout du doigt, et la grâce de Dieu l’accompagne dans toutes ses missions… Pas su les prendre ? Mais puisque je vous dis que l’église n’a pas cessé de se remplir à chaque exercice…

— Vous savez qu’il n’est pas facile de convaincre les gens qu’ils doivent renoncer à la boisson et entrer dans la société de tempérance…

— Pas facile… je vous crois ! Mais je vous dis que c’est le père Antoine, et le père Antoine a prêché des retraites de tempérance dans je ne sais combien de cinquantaines de paroisses, et partout les gens ont pris en masse la tempérance. C’est qu’il a su les convaincre…

— Vous m’en direz tant… que je ne comprendrai plus.

— Vous êtes comme le père Antoine. Il n’y comprend rien lui non plus.

La perspective de plus en plus nette d’un échec, à mesure que les jours s’écoulaient, n’a pas été sans le troubler un peu… beaucoup. Je dirai même qu’il a senti en son cœur quelque chose comme un sentiment d’humiliation…

Et comme ce sentiment vient encore de le mordre, le brave missionnaire fait devant Dieu un acte profond d’humilité : « Seigneur, oui, il est bon que je sois humilié ; je ne suis rien, et peut-être me suis-je parfois attribué une petite part des succès dont vous couronniez mes travaux apostoliques… Seigneur, je ne suis rien. À vous toute la gloire, de votre grâce tous les succès… »

Et le père Antoine se sent plus fort et le cœur plus libre devant l’échec inévitable… palpable…

†

Il est six heures. La cérémonie a lieu à 7 heures 30.

Et comme le missionnaire fait les cent pas dans le parterre du presbytère en attendant le souper, il aperçoit un rassemblement qui se forme non loin de là, devant une maison… « Tiens, qu’est-ce qu’il y a donc chez Trucheau… ? » Le père Antoine fixe les yeux et tend les oreilles dans cette direction… et de la grappe humaine qui bourdonne lui arrivent quelques paroles… « Trucheau est mort… on l’a trouvé mort… c’est épouvantable… »

Mort… Trucheau ! ! Le missionnaire en hâte rentre au presbytère pour s’assurer que le curé est parti, et au besoin pour courir chez Trucheau. Le curé était rendu.

— Ah ! mon père, commença la vieille ménagère, quel malheur ! On l’a trouvé mort… Il paraît qu’il est mort en boisson… C’est’y pas affreux…

Et Rosalie allait entreprendre un récit de l’affaire, lorsque le curé rentra.

— Mon père, Dieu vient de frapper un coup terrible. Tout le monde comprendra, j’espère…

— Voyons, racontez-moi cela. Le malheureux est mort subitement ?

— Voici. Hier soir, à la tombée du jour, un fabricant clandestin de whisky est arrivé dans la paroisse avec une charge de sa marchandise, dans l’intention de l’y écouler secrètement. Il prit son gîte chez Trucheau. C’étaient deux vieilles connaissances, et tous deux se valaient. Une partie de la nuit ils burent ensemble. Ce matin, au réveil d’un sommeil lourd, Trucheau, assure-t-on, a avalé coup sur coup cinq ou six bols de ce mauvais whisky. Ivre-mort il s’est jeté sur son lit, où il y a une demi-heure, par hasard, on l’a trouvé trépassé, tandis que sur le plancher ronflait encore son empoisonneur. On me manda aussitôt, j’accourus, mais il n’y avait rien à faire. Le cadavre était froid depuis longtemps.

— C’est horrible.

— Et c’est providentiel…

— J’entends encore le malheureux ricaner : « Trucheau toujours a bu, Trucheau toujours boira. Et si ça peut vous servir à convertir votre monde, prêchez ça dans vos sermons… »

— Eh bien ! vous le prêcherez ce soir, mon père. Trucheau vous y a invité, et Dieu vous en fait un ordre…

†

Et le missionnaire le prêcha…

Qu’ajouterai-je ? Le sermon fini, la paroisse entière s’avança vers le sanctuaire pour prendre la croix de tempérance.

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