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Chapitre 3 Jacquot

Jacquot a le vin – non, le whisky pieux. Il faudra en effet changer cette expression de vin pieux. Elle était juste dans l’antiquité, alors que l’alcool et ses cousins germains le whisky, le rye, le brandy, etc., étant inconnus, le genre humain devait se contenter de saoulades au vin. Mais de nos jours, qui donc s’enivre de vin ? On s’enivre d’air pur, de beaux paysages, de parfums, de musique et de poésie. On s’enivre aussi de whisky, mais qui donc s’enivre de vin ?

Quand donc un pochard a des accès de mysticité, ce n’est pas d’avoir bu du vin, mais du whisky. Et notre Jacquot a le whisky et non pas le vin pieux. « Le vin, c’est bon pour les femmes. » Il en a pourtant goûté une fois dans sa vie, pour voir si ça grattait. Il a conçu de ce jour lointain un souverain mépris pour ce liquide sans mordant. « Le vin ? pouah ! de l’eau sucrée… »

Jacquot a le whisky pieux.

Quand il a bu, tous les péchés de sa vie montent à la surface du tonneau, en troupe pressée, et Jacquot veut se confesser.

Malheur à la soutane qu’il accroche ! Sur la rue, en tramway, dans les chars, sur le bateau, sur la place, dans la foule, peu lui chaut ; mais il faut qu’il se confesse. « Ah ! monsieur le curé – c’est souvent un cher frère – je suis ben coupable, je veux me confesser. »

Il pleurniche, il bave, se colle à monsieur le curé, fort ennuyé sous les regards du public des confidences de Jacquot. Dans ces moments il faut être énergique. On se redresse, le bras s’allonge en un geste autoritaire et indicateur, les sourcils se froncent, les yeux foudroient, et les dents en bataille saccadent : « Ivrogne, allez vous asseoir là-bas, sinon, je vous fais descendre du train. » Ça suffit généralement pour glacer l’amour subit de Jacquot pour monsieur le curé, stopper ses confidences… et se débarrasser de lui.

Mais Jacquot a le whisky pieux.

Il chante oremus, Dominus vobiscum et ite missa est au milieu des squares, devant un banc pour autel, son chapeau pour missel et tous les flâneurs de l’endroit pour assistance.

C’est la messe de Jacquot. Il n’en entend guère d’autres du jour de l’an à la Saint-Sylvestre. La police interrompt généralement le sacrifice à Bacchus en amenant au poste le célébrant et son chapeau, corps du délit. Au poste, Jacquot a le whisky furieux : il hurle comme un forcené dans un accès de delirium tremens.

Oui, Jacquot a le whisky pieux.

L’autre nuit, couché au fond d’un fossé profond, au bord de la route, sous la lune bien ronde et mille étoiles scintillantes, Jacquot, à travers son bégaiement baveux, chantait le tantumergo.

– Jacquot, es-tu fou ? qu’est-ce que tu fais là ?

— Ben, vous ne voyez pas ? regardez les cierges allumés ; c’est le salut, je chante le tantumergo pour la bénédiction.

…Tantumergo, hurla le chantre.

Jacquot a le whisky très pieux.

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