Chapitre 4 Un village infortuné
Belle-rive serait un village fortuné… D’abord le village occupe sur le grand fleuve, près de la grande ville, le site le plus enchanteur. En face, de l’autre côté du chenal, de longues îles vertes. Or, le chenal touche au rivage et les grands steamers se font une coquetterie de le frôler ; de la grève et du bateau l’on se salue, et pour un peu ceux de Belle-rive donneraient la main aux Européens qui passent… Aussi loin que la vue porte, à droite et à gauche, de l’eau et des îles.
Et c’est tranquille ! une vraie béatitude. Sous le soleil brillant et le ciel bleu, le fleuve murmure d’aise et sur la grève gentiment clapote. Rien qu’à contempler ce tableau, rien qu’à entendre ce murmure, on se sent envahir par le calme et la rêverie.
Belle-rive serait une plage fortunée…
C’est le soir surtout qu’à Belle-rive le fleuve est magnifique. À la brunante un silence murmurant descend des cieux et repose sur la nappe d’eau. Celle-ci, légèrement creusée en petites lames courtes, ressemble, dans la lumière qui baisse, à une plaque d’acier frappée au repoussoir. Puis la lune monte. Alors une longue zone transversale miroitante barre le fleuve ; on dirait sur la surface irisée une averse de gouttes de lumière. C’est d’une grande richesse pour les yeux.
Oui, Belle-rive serait un site fortuné…
Le village n’a pas une longue grève sablonneuse, et l’on n’y vient pas se baigner. Mais du bord de l’eau part une verte pelouse qui s’étend au loin sous de grands ormes. Il y a aussi des bosquets charmants… des coins perdus… des sentiers cachés…
Belle-rive serait un village fortuné…
Belle-rive a un cimetière que baigne le grand fleuve. Ce cimetière, racontent les vieilles croix penchées, est peuplé des navigateurs de l’endroit engloutis dans les tempêtes de la mer et du fleuve. Les flots ont roulé quelque temps leurs cadavres, puis ils les ont rendus pour qu’on les ensevelît dans le cimetière de Belle-rive. Le fleuve caresse leurs tombes avec de longs gémissements tristes.
Oh ! qu’il est doux pour les navigateurs de savoir qu’ils reposeront là, et cet espoir seul ferait de Belle-rive une plage fortunée…
Près du cimetière et lui servant d’enceinte, s’élève l’antique et toute petite église, au toit pointu, au long clocher peuplé d’hirondelles, aux murs lézardés, pleins de mousse avec des fleurs entre les pierres…
Le curé est vieux depuis longtemps, et bon, bon… à faire trembler, si les gens eux-mêmes n’étaient pas bons ; mais ils sont bons, et ils seraient des gens fortunés…
Mais voilà : Belle-rive n’est pas un village fortuné…
Non, malgré son site charmant sur le grand fleuve, malgré les belles îles vertes, malgré les splendides effets de lune sur la nappe d’eau, malgré le murmure des flots, malgré son cimetière caressé par les vagues, malgré ses pelouses, ses grands ormes, ses bosquets ombreux, ses sentiers cachés, malgré sa poétique église et son curé vieux depuis longtemps et bon, bon… malgré ses braves gens, non, Belle-rive n’est pas un village fortuné.
Et même, à cause de tous ces avantages, Belle-rive est un village infortuné…
Très infortuné Belle-rive.
Vous vous rappelez que le joli village n’est pas loin de la grande ville ? Or, un jour, ceux de la grande ville découvrirent Belle-rive, et poussant un cri de plaisir, ils se dirent : Nous irons là tous les samedis et nous y resterons jusqu’au lundi matin. Nous y boirons, nous y ferons l’orgie. Nous envahirons de notre ivresse et de notre débauche le fleuve, la grève, les pelouses vertes, les bosquets ombreux… les sentiers cachés… les rues… Nous laisserons seule l’église à ceux de Belle-rive.
Cinq mauvais sujets entendirent ces paroles de ceux de la grande ville. Ils vinrent à Belle-rive, et là bâtirent cinq hôtels, déserts cinq jours et cinq nuits de la semaine, débordants de sales personnages, de blasphèmes et de chants immondes les deux autres jours et les deux autres nuits.
Et c’est comme cela depuis que Belle-rive a été découvert par ceux de la grande ville.
Le jour du dimanche, la nuit qui le précède et celle qui le suit, le village n’est pas aux siens, il appartient à la crapule de la grande ville et aux cinq hôteliers.
Le lundi matin, pelouses, bosquets ombreux, sentiers cachés… hôtels… regorgent d’individus ivres qui s’éveillent pour retourner dans la grande ville.
Alors ceux de Belle-rive respirent et sortent de chez eux, mais avec l’inévitable perspective du prochain dimanche. Et cela gâte tout le bonheur qu’il y aurait à habiter Belle-rive, à entendre la voix du grand fleuve, à s’y promener à la brunante, à contempler les effets de lune, à dire bonjour aux Européens qui passent, à s’asseoir sur les pelouses vertes, sous les grands ormes, dans les bosquets… à mêler sa prière à la plainte de la vague sur les tombes, à se recueillir dans l’antique église, à jouir du curé vieux depuis longtemps et bon, bon !… Lui-même est bien malheureux de tout ce mal, auquel il ne peut rien et dont il gémit.
Belle-rive serait un village fortuné… Mais Belle-rive est le plus infortuné des villages assis sur les bords du Saint-Laurent.
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