Chapitre 5 Infâmes amis
Un journalier de la ville de X… avait pris la croix de Tempérance pour six mois. Il disait : « Si jamais je recommence la vie que j’ai menée autrefois, que Dieu me punisse. » Il fut fidèle à son engagement. Son temps expiré, tout fier d’avoir tenu parole au bon Dieu et du bonheur que six mois de sobriété lui avaient procuré ainsi qu’à sa famille, il se félicitait devant ses camarades.
Les infâmes !…
« Bravo ! lui dirent-ils. Viens prendre un coup. Tu mérites bien ça pour avoir tenu parole ; et puis, ce que tu dois avoir soif après six mois de tempérance ! allons, viens fêter ça. »
Il refuse. On réitère l’invitation ; il résiste. On le presse ; il tient bon. On se moque de lui… Il fléchit, il balbutie. On le prend sous le bras ; il cède, se laisse entraîner. Il voulait ne prendre qu’un coup, il en prit deux, cinq, s’enivra. Tous ensemble ils partirent du cabaret vers les onze heures, pour regagner le logis. En chemin, notre homme ne pouvant plus marcher tomba près d’un mur, où ses compagnons l’abandonnèrent. C’était dans la nuit du jeudi au vendredi 15 janvier. Il gelait très dur cette nuit. L’ivrogne resta étendu sur la route une couple d’heures, exposé au froid. Sortant enfin de son lourd sommeil, il se traîna vers un poste de police qui n’était pas loin. Il demanda une voiture pour rentrer chez lui. « S’il en passe une on vous y mettra. » On ne songea pas à s’assurer que le malheureux n’avait aucun membre gelé ; on le plaça même auprès du poêle pour qu’il se réchauffât ! La chaleur acheva l’œuvre du froid…
Vers les cinq heures, comme aucun cocher ne passait, on en fit venir un qui conduisit le journalier à son domicile. Celui-ci, bien que dégrisé, ne put descendre sur ses jambes, qui ne le portaient plus : ses pieds étaient gelés, ses mains aussi. Il se traîna sur ses genoux et sur ses coudes avec des douleurs atroces. On le mit au lit, et quelques jours plus tard le chirurgien lui enlevait les deux mains, un pied et une partie de l’autre pied.
Le malheureux voudrait mourir. Imaginez en effet l’horreur de la situation ; être à la tête d’une nombreuse famille, être obligé de gagner la vie d’une femme et de plusieurs enfants, et n’avoir plus de mains ni de pieds ! C’est affreux.
Infâmes amis !
q