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Chapitre 6 On suppose…

L’an dernier, par un jour pareil : un premier août, avec une atmosphère de plomb en fusion, sous un soleil brûlant.
Or à Québec, le 1er août de l’année dernière, je vis Blériot pour la dernière fois. Jamais il ne m’avait fait autant pitié.

C’était chez lui, un dimanche après-midi. Sa femme m’avait dit : « Je vous en prie, descendez donc aujourd’hui, vers deux heures, il sera à la maison, et tâchez de le convertir. » Je n’avais guère d’espoir, mais j’étais tout de même descendu. La femme avait tant de chagrin !

Je n’avais guère d’espoir, parce que déjà j’avais tâté du Blériot, et je n’avais rencontré qu’une andouille en cet ivrogne. Antoine d’un bout à l’autre. Il disait oui, et faisait non, et d’avance on savait qu’il ferait non, ayant dit oui du ton mol qu’aurait une andouille qui parlerait. Ce n’était pas méchanceté, ce n’était pas opiniâtreté à boire, ce n’était absence complète de volonté, d’énergie, incapacité totale d’efforts.

Et c’était pitié de voir ce gros homme – pourtant fort à la besogne de maçon – avoir autant de faiblesse devant la passion de boire.

Tout était sacrifié à cette passion. Le bonheur de sa femme, son bonheur à lui, la paix au foyer, l’avenir de deux anges qui grandissaient, sa position, sa santé…

Ce jour-là, je touchai toutes les cordes par un puissant crescendo. Blériot s’était confessé quelques jours auparavant, et l’occasion me paraissait propice pour tenter un suprême effort.

La scène est encore vivante à mes yeux. Un petit salon d’ouvrier, aménagé de babioles sans valeur et sans goût. Au centre, une table assez massive. Lui d’un côté, moi vis-à-vis ; la femme dans un coin, silencieuse, pleurant par intervalles.

Et lui aussi pleurait, devant les tableaux que je traçais de sa misère, et de la misère de sa femme et de ses enfants qu’il aimait.

Il pleurait, et c’était presque sa seule réponse à tout ce que je disais.

« …Je comprends que j’ai tort… je vais essayer de faire mieux… Ah ! que c’est dur… J’aime bien ma femme pourtant, et mes enfants… Je promets de me corriger… » Réflexions et promesses rompant par ci par là la chaîne des sanglots.

La femme m’avait dit : « Le médecin lui a déclaré qu’il se tue à boire. Il a maintenant d’effroyables visions quand il a bu, et les jours suivants il ne peut travailler, parce qu’il tremble trop ; ses outils ne tiennent pas dans ses mains, et il a le vertige. »

Ce fut la dernière corde que je touchai. Après lui avoir rappelé la parole du médecin, je déclarai tout net que s’il continuait à boire il mourrait subitement.

Ce n’était pas un épouvantail dans ma bouche, j’énonçais mon intime conviction. Cet homme était d’une complexion à crever ainsi. Gros – je l’ai dit – hypertrophié du cœur – c’était clair au son gras de sa voix et au malaise de sa respiration –, tête en couleur rentrée dans un cou puissant et court, tout chez lui criait qu’une syncope le guettait au détour d’une ivresse.

Et sur l’assurance ferme de ma déclaration, l’ivrogne avait levé sur moi des yeux blancs, blancs… dilatés par l’épouvante…

Ç’avait été ma dernière parole, et la sienne avait été celle-ci : « Je ne boirai plus… »

Or c’était l’an dernier, par un jour pareil à celui-ci : un premier août, avec une atmosphère de plomb en fusion, sous un soleil brûlant…

Et tout cela s’est brusquement dressé devant mes yeux, à cent lieues de Québec, ce midi, à la lecture de la note suivante de l’Action Sociale, journal de Québec :

« Mort subite.

« M. Alfred Blériot, maçon, âgé de 35 ans, domicilié rue Massue, à Saint-Sauveur, est mort subitement hier après-midi. On suppose que cette mort soudaine a été causée par la chaleur. »

On suppose !…

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