Chapitre 7 En enfer
A Montréal, un homme fut ramassé ivre-mort sur la rue, en plein hiver. C’était auprès des usines du « Canadien-Pacifique, » on l’y transporta.
Or il faut savoir ce que sont ces usines. Il y a là, sous des voûtes sombres et vastes, des brasiers effrayants, des fourneaux énormes où la fonte boue, où des masses de fer fondent comme cire dans d’immenses chaudières, où des pièces de fer d’une grandeur prodigieuse se tordent comme des brindilles de bois. Partout des machines qui stupéfient par leur masse et leur puissance, des grues, des poulies, des chaînes d’une proportion démesurée, effrayante. Ici, le fer coule en lave bouillante, là, dans des cuves enfoncées dans le sol, le cuivre en fusion lance des flammes et des vapeurs vertes qui s’élèvent en spirales sinistres ; plus loin, des instruments broient le vieux fer : tuyaux, rails, comme des fétus de paille ; ailleurs des marteaux-pilons s’abattent sur l’acier ardent, qui lance des milliers d’étincelles : telle une fusée qui éclate.
Le grondement de la lave, le grincement des poulies, le gémissement des soufflets ; l’eau qui siffle comme un reptile au contact du fer rougi ; les chaînes, les masses de fer qui s’entrechoquent, font un vacarme digne de l’enfer. Et au milieu de ce paysage d’enfer, des êtres qui circulent ; chemise ouverte, bras nus, figure et torse noircis, yeux ardents, cheveux en désordre, ces êtres, ces hommes, les ouvriers de ces usines ont l’air de démons. C’est au milieu de cet enfer et entouré de ces démons que s’éveilla notre ivrogne.
Il n’était jamais entré là-dedans, il se crut mort et en enfer.
Il se crut bel et bien en enfer, vous dis-je. Ses cheveux se hérissèrent, tous ses membres tremblèrent. Juste auprès de lui un pilon broyait une masse de fer rougi. Il crut que c’était un damné que les diables torturaient de la sorte. Il se jette aux genoux du diable qui manœuvrait le terrible pilon, et levant vers lui des bras suppliants et des mains jointes comme il n’avait jamais fait dans ses meilleures prières, il s’écrie avec un accent qui part du fond de l’âme : « Monsieur le diable, oh ! je vous en prie, ayez pitié de moi ! »…
Imaginez l’éclat de rire qui accueille cette prière ! Le pauvre homme, qui avait entendu parler des ricanements des démons à la vue des souffrances des malheureux damnés qu’ils torturent, n’est que plus terrifié par ce bon rire qui résonne à ses oreilles comme un ricanement satanique. Il répète sa prière avec plus d’ardeur, en versant des larmes et en se traînant aux genoux du brave diable. À la vue de cette scène étrange tous les diables de l’usine accourent, et vous comprenez s’ils y vont chacun de leur rire infernal !...
Le pauvre ivrogne faillit en devenir fou d’épouvante. Il y avait de quoi. On eut toutes les peines du monde à le convaincre qu’il n’était pas encore en enfer, et ce n’est que lorsque la porte eut été ouverte et qu’il se retrouva dans la rue – une bonne rue de Montréal, toute couverte de neige et remplie de passants, que ses terreurs se dissipèrent complètement.
À l’usine on en rit encore.
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