‹ Sophie, ou le mariage cachéChapitre 17 sur 32 · Ariette.

Ariette.

De vous exprimer ma peine,
Non je n’ai pas le pouvoir,
Helas ! timide, incertaine,
Je crains de la laiſſer voir.
En vous j’ai mis tout mon eſpoir.
De vous exprimer ma peine,
Non je n’ai pas le pouvoir.
De nous un inſtant diſpoſe,
Nous ne pouvons le prévoir,
Souvent notre cœur s’oppoſe
A la raiſon, au devoir.
Je voudrois parler, je n’oſe,
En vous j’ai mis tout mon eſpoir,
De nous un inſtant &c.

Durval.

Pauvre petite !… (il lui baiſe la main) vous avez donc un peu d’amitié pour moi ?

Sophie.

Je vous reſpecte, je vous aime, & vous aurez des droits éternels à ma reconnoisſance, ſi vous voulez parler à mon tuteur, l’engager…

Durval, gaiment.

Laiſſez, laiſſez-moi faire, je ſais comment m’y prendre… j’avois déja quelques idées, mais vagues… Ce que je vois, ce que j’entends, achève de m’y confirmer… (il lui baiſe encore la main) Petite ſéductrice, aurois-je dû m’attendre ?… il faut pourtant dire vrai, je me ſuis douté de quelque choſe.

Sophie avec empreſſement.

Quoi ! Monſieur, vous auriez découvert ?…

Durval toujours gaiment.

Oui, oui, j’ai découvert… en honneur, je ne me croyois pas ſuſceptible de cette ſottiſe-là, mais, plus j’y penſe… plus je vous vois… plus je vous regarde… & plus il me ſemble que je ſuis amoureux.

Sophie effrayée.

Amoureux ! vous Monſieur ?

Durval.

Oui, ma foi… cela vous étonne… & moi auſſi… mais enfin, que faire ? je ne ſuis pas ſi vieux… & ſi vous voulez être ma femme, cela pourra retarder mon voyage… l’empécher même ; car vous ne vous ſoucieriez peut-être pas de venir à la Chine ?… Vous ne dites mot ?

Sophie, chagrine & embarraſſée.

En vérité, Monſieur, l’honneur que vous me faites… m’interdit à tel point… je prévoyois ſi peu… Ô Ciel ! quel nouvel embarras ! Comment oſer lui confier à préſent ?…

Durval.

Mon air dur, mon ton bruſque, vous effraie peut-être ; mais, quoiqu’en puiſſent dire ces ſottes femmes, je ſuis bon, ſincère, facile, point jaloux, point capricieux, point trop obſtiné, un peu colère ; mais celà s’appaiſe d’abord, & vous ferez de moi tout ce qu’il vous plaira.

Sophie.

Ah ! Monſieur, vous avez trompé mes eſpérances ; j’avois deſſein de vous regarder comme un Ami, comme un Père.

Durval.

Eh ! bien, je ſerai votre Ami, votre Père & votre Mari.

Sophie

Vos ſentimens pour moi ne peuvent être aſſez vifs.

Durval.

Eſt-ce là ce qui vous inquiette ? raſſurez-vous, je ne ſuis pas galant, moi, mais j’aime bien mieux qu’un autre ; toujours fidèle, toujours occupé de vous, je ne vous quitterai pas un inſtant.

Dans ſes beaux ans
L’homme eſt leger,
Et ſon printems
Se paſſe à voltiger.
Il s’engage
Et devient volage
En un moment.
Dans ſes beaux &c.
Mais le tems
Amene l’inſtant
Où plus ſage,
Il eſt ſans partage,
A l’objet qui ſait le charmer,
Et ſoixante ans eſt le bel âge
Pour bien aimer,
Mais le tems &c.

Sophie.

Ecoutez, Monſieur, je vais vous ouvrir mon cœur, vous apprendre…

Durval.

Oui, ma chere petite, dites-moi ce que vous penſez ; mais voici St. Aubin, de quoi s’aviſe-t-il de nous interrompre ?

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