Scène VII.
Mad. de St. AUBIN, DURVAL, Mr. de St. AUBIN, CELICOUR, HENRIETTE, SOPHIE.
(Pendant toute cette Scène, Célicour eſt triſte, diſtrait, fait peu d’attention à Henriette, & regarde ſouvent Sophie ; il doit être placé entr’elles deux.)
Mad. de St. Aubin.
APprochez ma fille, voici Monſieur Durval & ſon neveu.
Durval, d’un ton gai.
Qui nous voila, nous venons pour conclure, bon jour Sophie (à Henriette), bon jour ma Niece, embraſſez-moi (à Célicour), embraſſe, embraſſe auſſi toi.
Celicour, d’un air froid.
Cette liberté ne peut m’être permiſe.
Mad. de St. Aubin, d’un ton sec.
Il a raiſon, Monſieur, il n’eſt pas encore tems.
Durval.
Belle cérémonie ! ne vont-ils pas être mariés ? & vous, ma jolie Sophie, n’irai-je point à vos noces auſſi ? Mon vieil Ami ne penſes-tu pas à établir cet enfant là ?
St. Aubin.
Elle n’eſt pas preſſée, d’ailleurs ſon pere lui a laiſſé ſi peu de bien…
Durval.
Que veux-tu dire de ſon pere ? c’étoit un honête-homme & le meilleur de mes Amis.
Mad. de St. Aubin, avec aigreur.
Ala bonne heure ; mais cet honête-homme a diſſipé ſa fortune, &, dans la ſituation où Sophie eſt réduite, on trouve difficilement un Mari ; l’état d’une fille eſt desagréable dans le Monde, mais le Couvent lui offre un aſyle.
Durval.
Fi donc, fi donc, que dites-vous là ? Si je croyois qu’on voulût la forcer à prendre ce parti, je l’enleverois demain & la ferois paſſer ſur mon bord… le Couvent ! belle imagination !… auriez-vous cette fantaiſie, Sophie ?
Sophie.
Je n’ai pris encore aucune réſolution, Monſieur, & je me trouve ſi heureuſe dans cette maiſon, que j’héſiterai toujours à faire un choix qui puiſſe m’en éloigner.
Durval.
C’eſt bien répondre, & vous êtes une bonne fille, mais morbleu ! ne vous mettez pas en peine avec ce peſte de minois-là : les Maris ne vous manqueront pas… qu’en penſes-tu mon neveu ?
Celicour.
Je ſuis de votre ſentiment, mon Oncle, heureux celui qu’elle daignera choiſir !
Durval.
Eh, que ſçait-on ?… peut-être… il ſuffit… je m’entends…
Mad. de st. Aubin, avec humeur.
Laiſſons ces propos inutiles.
Durval, gaiment.
Vous avez raiſon, parlons de nos affaires ; ça Madame, les Notaires arrivent ce ſoir, nous dreſſerons les Articles, & nous finirons promptement ; j’ai hâte de me rembarquer, & puis Célicour eſt impatient… n’eſt-il pas vrai ? Eh bien, parle donc, toi… à qui diable en as-tu ?
Celicour d’un air diſtrait & embaraſſé.
Oui… oui… Monſieur… aſſurément… on ne ſçauroit douter de mon empreſſement, mais nous ne devons pas gêner Madame.
Henriette à part.
Il me paroît bien indifférent.
St. Aubin.
Mon ami, ma femme eſt diſpoſée à conclure dès que le contract ſera ſigné, mais vous parlez déja de nous quitter : nous eſpérions vous retenir plus longtems.
Durval.
Bon, bon, que veux-tu que je faſſe ici ? je m’ennuie, je ſuis tout triſte, tout malade, depuis que je ſuis à terre.
St. Aubin.
Comment ! après les dangers que vous avez courus, vous iriez encore ?…
Durval.
Quoi, quoi, quels dangers ? que veux-tu dire ?
Mad. de St. Aubin.
N’avez-vous pas eſſuyé des tempêtes, livré des combats ?…
Durval.
Eh bien ! des combats… des tempêtes ? Qu’eſt-ce que c’eſt que celà ?
Mad. de St. Aubin.
Ypenſez-vous Monſieur ? L’idée ſeule en eſt effrayante.
Durval.
Oh vraiment ! les femmes ont peur de tout ; j’en ai pourtant vu de diablement hardies dans l’occaſion : pour moi j’y ſuis intrépide.
Dans le combat
Rien ne m’abbat.
Vif, attentif,
Toujours actif,
Jamais craintif,
Je ſuis expéditif.
Vers l’ennemi, je cingle avec audace,
Sans me laſſer, je lui donne la chaſſe.
C’eſt vainement
Qu’il a pincé le vent,
Malgré ſa fuite,
Ardens à ſa pourſuite,
Nous le joignons
Alerte, Compagnons,
Chargeons, pointons,
Braves amis, tirons,
Bon, bon, bon, bon, bon, bon, bon, bon, &c.
Il faudra qu’il amene,
J’ai briſé la miſaine
Et ſon mât d’artimon,
Allons, allons,
Recommençons,
A grands coups de canon.
Bon, bon, bon, bon, bon, bon, bon, bon, &c.
A l’abordage
Enfans courage
Soudain, ſoudain
Attachons le grapin
Soudain, attachons le grapin.
A l’abordage
Enfans courage,
Courage, courage.
Avec vigueur ſur le Pont je me lance
A mon aſpect rien ne fait réſiſtance :
En un moment
Attaquant, combattant
Frappant, frappant,
Et d’eſtoc & de raille,
J’abbats cette Canaille,
Plus d’ennemis
Tout eſt ſoumis.
La Victoire eſt à moi,
Vive le Roi, vive le Roi : &c.
Allons mes Amis, allons nous mettre à table.
(Durval donne la main à Sophie, au moment où Madame de St. Aubin lui préſente la sienne ; elle lève les épaules d’un air d’humeur, il s’en apperçoit, repouſſe Sophie, et prend brusquement la main de Mad. de St. Aubin.)
Fin du premier Acte.