‹ Sous les murs de BagdadChapitre 18 sur 40 · V

V

WILLIAMS SAVAIT...

Notre batelier nous amena à quai sans difficulté. Williams lui remit la somme convenue et l’assura que nous saurions le retrouver, dans cinq ou six jours, lorsque nous aurions de nouveau besoin de ses services.

Nous nous promenâmes, un moment, près des grilles qui séparent le port de la rue François-Joseph. Une sentinelle, une espèce de matelot indigène ou de douanier, nous regardait. Williams, qui parlait anglais, lui demanda, sans cérémonie, si un paquebot, dont il cita le nom, au hasard, était arrivé. Le fonctionnaire nous répondit qu’il n’en savait rien, ce qui, du moins, nous prouva sa bonne foi.

Sur la nuit mystérieuse des eaux, les feux des navires en rade dansaient. Comme nous nous dirigions vers la douane, Williams s’arrêta pour allumer une cigarette, mais c’était pour me prévenir:

--J’ai attendu sur ces quais, dit-il, je n’ai rien remarqué de suspect. Je ne crois pas que l’on se soit aperçu, à bord du «Japonais», de notre fuite. Si l’on nous avait poursuivis, nous étions ici à l’abri, car personne n’aurait pensé que nous pouvions nous promener le long des grilles.

Nous nous étions approchés de la sortie. Des douaniers indigènes sommeillaient. Nous passâmes, sans attirer leur attention, sans les éveiller, et c’est ainsi que nous touchâmes à Port-Saïd, parce que, sans doute, nous avions laissé peu de place à l’imprévu.

--Dès demain matin, Prénonne s’apercevra de notre absence. Il nous signalera aux autorités anglaises, ce qui ne sera pas très honorable de sa part, mais il ne s’embarrasse pas de ce détail quand il faut prendre des responsabilités. Ou bien, il nous fera la chasse lui-même. De toutes façons, nous devons nous transformer.

De la rue François-Joseph, Williams et moi avions gagné les avenues de la ville. Aux terrasses des cafés, on voyait des fonctionnaires en toile blanche, des marins en casquette et des officiers en kaki, comme on en découvre dans tous les cafés des villes maritimes colonisées. La chaleur était humide et douce, mais, après les quartiers européens encore éclairés, lorsque nous fûmes arrivés sur les boulevards, un vent léger nous surprit. Quelques soldats anglais, complètement ivres selon leur coutume, embarrassaient les galeries obscures des trottoirs. Des femmes nous dépassaient et se retournaient.

Nous étions arrivés sur une plage de sable jaune. La mer invisible, au loin, grondait continuellement. De hautes maisons blanches, à terrasses circulaires, avec jardins, se dressaient derrière nous.

--C’est bien, constata Williams. Je m’y retrouve: la plage, la jetée à droite, le phare, et au fond, après le port d’où nous venons, le canal.

--Tu es déjà venu à Port-Saïd?

--J’ai étudié le plan, et ça me suffit. Maintenant, nous pouvons revenir sur nos pas comme deux promeneurs qui profitent de la beauté de la nuit...

--Tu ne cherches pas un hôtel?

--Sans me presser. Il nous faut deux hôtels, car nous devons nous séparer. Jamais Prénonne ne pensera que nous logeons dans deux endroits différents.

Je crus bon, à ce moment, de faire remarquer à Williams que nous avions pu nous échapper grâce à Christian, sans toutefois insister sur l’habituelle méfiance qu’il témoignait à notre jeune passager.

--Oui, assura-t-il, condescendant, c’est une brave petite fille. Il a de grandes qualités: il est orgueilleux, il est tyrannique, sujet à des lubies, mais ce n’est pas tout à fait de sa faute. Il a été très mal élevé, comme un garçon, et il n’a connu ni sœur aînée, ni mère, ni grand’mère... Il est assez catégorique; il a beaucoup de sang-froid.

--Tu le connais donc?

--Jamais rencontré avant Marseille.

Puis, sans se faire prier, Williams poursuivit:

--C’est le frère de la demoiselle, le véritable Christian, un gros garçon au nez court, que j’ai pratiqué autrefois.

--Le jeune savant dont on parlait...

--Précisément. Quant à sa science, permets-moi d’en douter. Christian, le vrai, fit assez d’études pour occuper les fonctions d’expert-géomètre, mais il est suffisamment riche pour ne pas travailler. Il a rencontré un certain M. Frélart, un passionné de la civilisation égyptienne, qui lui a communiqué quelque chose de sa curiosité.

--M. Frélart? J’ai déjà entendu ce nom.

--Oui. Prénonne en parlait à Christiane... Puis, notre Christian--le vrai--fut atteint d’amnésie. Il lui arrivait de ne plus se rappeler son nom, ni son adresse, en pleine rue, il perdait facilement le sens de la direction, toutes choses que Prénonne ne devait pas ignorer lorsqu’il fit subir à Christiane, sur le pont du cargo, au large des côtes de Sicile, un petit interrogatoire. Prénonne venait alors de s’apercevoir que le Christian Dallène que je lui avais amené la veille au soir, n’était pas le bon. Tu te souviens?

Si je me souvenais! Et les petits détails inutilisés jusqu’à ce moment, jamais coordonnés, la méfiance de Prénonne, son air hautain, le trouble du faux Christian, son impertinence ensuite devant la colère de Prénonne, tout cela accourait se placer à son rang dans l’histoire que me contait Williams.

--Au demeurant, un bonhomme peu sympathique, ressemblant de très loin, physiquement, à sa sœur Christiane, mais qui, par ses connaissances sur l’ancienne Égypte, eût été d’un meilleur emploi auprès de Prénonne.

«Ce Christian-là, continuait Williams, avait donc, peu de jours avant notre départ, télégraphié à Paris--il habite un petit village, pas loin de la capitale--son impossibilité de partir avec Prénonne. Cause: une maladie grave. Je croirais, moi, à une rechute d’amnésie.

--Qui te le fait croire?

Nous allions dans les longues avenues désertes. A quelques signes, je remarquais que Williams ne marchait pas au hasard, mais qu’il s’avançait selon un plan marqué dans une sorte de reconnaissance.

--Le télégramme annonçant l’empêchement, décacheté, était étalé dans le bureau de mon ami, trancha-t-il après une hésitation. Je m’y trouvais, ce jour-là, et je pris le télégramme, je devais le remettre à Prénonne que je connaissais surtout de nom, mais que je savais découvrir à Marseille où il devait être, ou au cours d’une escale à Port-Saïd.

«Mais lorsque je me présentai à Prénonne, un peu pressé par les circonstances, le courrier que nous devions prendre étant parti sans nous, et que je lui eus demandé l’autorisation de «monter à son bord», je fus si mal reçu--je n’en ai rien dit, c’est vrai--que j’en ai oublié le télégramme. J’avais quitté Prénonne, quand je me souvins de la communication que je devais lui faire. Je revins donc sur mes pas, mais Prénonne se méprit sur mes intentions et, du plus loin qu’il m’aperçut, sur le débarcadère, il me cria:

«--Je vous avertis: si vous voulez venir avec moi, ce sera à vos risques et périls.

«Parbleu, je le savais bien. Mais il y a la manière de faire entendre ces choses-là, quand il le faut. C’est du reste, dans ces affaires-là, minimes en apparence, qu’on juge sûrement d’un homme et de son habileté. Et voilà le lourdaud à gaffes à qui l’on a confié une entreprise importante!... Bien entendu, j’ai gardé le petit bleu... Attends, je vais voir sur la plaque le nom de cette rue...

Nous nous trouvions à la limite des deux territoires, la ville européenne, les terrains à bâtir hérissés de quelques arbres, de poteaux, de clôtures, où des troupes de passage venaient camper, et les quartiers indigènes qui étaient interdits, nous le savions, à tous les Occidentaux ou protégés des Consulats.

--Revenons sur nos pas, déclara Williams. Il doit y avoir des gens indiscrets dans ces coins-là, et des indiscrets professionnels. Mais je termine cette histoire... Le lendemain, tandis que tu m’attendais sur le cargo, je me rendis au visa des passeports. Brusquement j’entendis appeler «Christian Dallène». Je me retournai juste à propos, et, juge de ma stupeur... Au lieu du gros sac que je croyais découvrir--le télégramme que j’avais en poche pouvait être une feinte,--je vis un petit jeune homme, mince, efféminé, enfin celui que tu connais. Je surveillais l’individu en question, mais il s’aperçut de mon insistance maladroite. Je risquais ainsi de le faire fuir. Alors, sans hésiter, je m’adressai à lui au moment où il allait partir.

«--Pardon, monsieur, demandai-je, vous êtes M. Christian Dallène?

«Son air stupéfait, je ne le décrirai pas.

«--Mais oui, monsieur...

«--J’ai connu un Christian Dallène autrefois...

«Il parut tout à fait troublé. Pas de doute, n’est-ce pas? la piste était bonne.

«--Ah! c’était mon... mon frère, sans doute.

«--Vous habitiez le château de Puitsanges, à côté d’un charmant petit pays de trois mille âmes, et il faut qu’il soit charmant pour que je le dise...

«--Vous y êtes allé?

«--Une panne d’auto m’y fit rester pendant cinq heures.

«Mon petit jeune homme respirait, il reprenait même assurance, car, je l’ai dit, ce n’est pas le sang-froid qui lui fait défaut. Alors je fus précis:

«--J’ai bien connu votre frère, un fort garçon, n’est-ce pas? Comment va-t-il maintenant?

«C’est à ce moment-là que le faux Christian perdit la tête, complètement. Du moins je l’ai cru. En vérité, il a pris le meilleur parti: faire de moi son confident. Il m’a presque joué, comprends-tu? «Écoutez, monsieur, j’ai confiance en vous. Je vois bien qui vous êtes. Je vais tout vous avouer, etc...» Et il m’a conté ce qu’il lui a plu, une histoire assez obscure où il y a du vrai certainement: il fuyait un fiancé...

--Que son père voulait lui faire épouser...

--Ah! c’est l’histoire que l’on t’a donnée! Elle n’est pas variable.

--Ça te surprend?

--Oui, une femme, même la plus sotte, quoi qu’on dise, sait garder les secrets qui lui tiennent à cœur. Si Christiane t’a servi cette histoire-là, à toi aussi, il y a des chances pour que ce soit une fable... Ou bien, alors, le secret de polichinelle... Car on affirme qu’elles sont malignes; c’est inexact: elles le sont bien plus qu’on ne le croit généralement.

--Et qu’est-ce que tu as fait ensuite?

--Je l’ai aidée à faire signer ses papiers. Comme je n’avais pas remis le télégramme du vrai Christian à Prénonne, comme celui-ci m’avait mal reçu la veille, j’ai conseillé au faux Christian d’arriver tard, à la nuit, au bateau... Prénonne, tout entier à sa colère, ne le remarquerait point... En effet, il ne s’est aperçu du subterfuge que le lendemain.

--Vous risquiez de manquer le courrier.

--Non, nous étions à quelques mètres pour surveiller la manœuvre.

--Tu lui as montré le télégramme de son frère, à Christian?

--C’était nécessaire. Mais je l’ai remis dans ma poche. C’est une arme.

--Contre qui?

--Contre lui, d’abord. Contre Prénonne ensuite, qui, d’ailleurs, se doute de toutes ces machinations et que le vrai Christian est malade comme il le fut déjà. A la faveur de cette perte de la mémoire, sa sœur a dû prendre ses papiers, son état civil et sa place... Voilà tout ce que je suppose...

Nous étions arrêtés devant une grande maison avec grilles, jardin et perron. Des chats se poursuivaient en bondissant dans les basses branches d’un buis. Williams sonna à la porte de cette villa.

--Je vais coucher à l’hôtel Britannia. On n’y est pas mal. A vingt mètres d’ici, à ta gauche, tu trouveras l’hôtel de l’Alliance. On y est mieux. Tu prendras une chambre pour passer ta première nuit d’Égypte, et aussi celles qui suivront..., car...

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