Chapitre 25 DIX-NEUF MOIS EN FRANCE
De Neuf-Brisach, où il est très heureux, J.-B. Barrès en mai 1808 est brusquement envoyé à Rennes.
14 juin. – Pour gagner Rennes, j’eus trente-cinq jours de marche ou de séjours. Le voyage fut heureux, tranquille et sans incident, les hommes se conduisirent bien, mais je m’ennuyais beaucoup, à cause de mon isolement, surtout dans les lieux d’étape, où j’étais obligé de vivre et me promener seul.
Aussitôt arrivé à Rennes, je fis les visites d’usage, pour connaître les personnes avec qui je devais vivre. A mon âge, les rapports de bonnes relations s’établissent vite, surtout quand on est à peu près du même grade et qu’on a les mêmes années de service. Le soir du deuxième jour, j’étais comme en famille et me réjouissais du repos que j’allais prendre. Mais mon étoile ou les événements voulaient que tous ces projets ne fussent qu’illusoires. Le lendemain 16, on reçut l’ordre de faire partir, dans les vingt-quatre heures, toutes les troupes valides de la légion pour Napoléonville (Pontivy).
Je fus désigné pour être officier-payeur du bataillon, faire provisoirement les fonctions d’adjudant-major et prendre le commandement d’une compagnie. C’était beaucoup trop pour un jeune sous-lieutenant de quatre mois, mais je fus tellement pressé d’accepter par le chef de bataillon, le commandant du dépôt et le commissaire des guerres chargé de l’administration de la légion, que je me laissai accabler d’honneurs et d’ouvrage. Le chef de bataillon, M. Dove, sortait de la Garde, où je l’avais connu capitaine. Cette circonstance et quelque chose en moi qui lui plut me valurent cette préférence et la confiance qu’il m’accordait. Tout le restant de cette journée et une partie de la nuit furent employé à habiller et armer nos jeunes conscrits, établir les contrôles, faire la situation, les bon-comptes, toucher une quinzaine de solde, etc. La nuit fut pour moi une nuit de travail.
Le 3 juillet, je reçus l’ordre de partir le 4 avec tout mon bataillon, pour Belle-Ile-en-Mer.
Le 6 juillet, arrivé à Quiberon, qui est un triste et sale village dans les terres, je vis pour la première fois la mer, dans toute son étendue, sa beauté et ses divers aspects. Je passai une partie de la soirée sur les bords, pour la contempler dans toute son immensité et étudier quelques-unes de ses merveilles et de ses productions.
Le lendemain 7, le détachement fut embarqué sur des chasse-marée, stationnés dans le port de Portaliguen, qui est à peu de distance du bourg de Quiberon. Quand on se fut assuré que le passage était libre, que la traversée pouvait se faire sans danger, la mer et la marée étant bonnes, on hissa les voiles et on mit le cap sur Palais, chef-lieu et port de l’île. Après trois heures de navigation, nous abordâmes, sans avoir été remarqués par les Anglais et sans accident. Je craignais d’être malade du mal de mer, mais j’en fus quitte pour la peur. Il n’en fut pas de même chez les soldats ; ils étaient presque tous dans un état de prostration si complet, que si nous avions été abordés par une chaloupe ennemie, ils n’auraient pas pu faire usage de leurs armes, que j’avais eu la précaution de faire charger avant l’embarquement.
Notre arrivée étant connue, je trouvai tous les officiers du 3ème bataillon sur le quai pour me recevoir. Leur accueil fut très cordial.
Dix-sept jours après, le 3ème bataillon partit en entier pour l’Espagne. On me prit une centaine d’hommes pour le compléter. Je restai seul avec mes deux compagnies, fortes encore de 220 hommes, pour les instruire, les discipliner et les administrer. L’embarras que cela me donnait, et le désir que j’avais de faire campagne comme officier, me firent bien regretter de ne pas pouvoir suivre mes camarades. Je me séparai d’eux et surtout de quelques uns, dont les caractères me plaisaient, avec une véritable affliction. (De ces vingt officiers, je n’en ai revu que deux, le commandant, qui était devenu colonel, et un sous-lieutenant, capitaine. Tous les autres étaient morts en 1814.)
Peu de jours suffirent pour me mettre en bonnes relations avec les officiers de ces corps, et avec presque toute la bourgeoisie de la ville, et cela dans de si bons termes que, chez eux, je me croyais chez moi. Ce fut une existence bien douce, dont j’appréciai tout le charme. Pas un dîner de famille ou d’amis, pas une partie de campagne ou de pêche dont je ne fisse partie.
Les généraux ne furent pas moins bien pour moi. Je mangeai souvent chez eux et surtout chez le général de division Quentin, original, bizarre, capricieux, mais au fond excellent homme. Il m’avait pris en amitié, me choyait, me boudait, et, quand j’étais un jour sans aller chez lui, il m’envoyait chercher, en me disant, quand j’arrivais à son quartier général, comme il appelait sa maison : « Monsieur, j’ai un meilleur caractère que vous ; j’oublie bien vite les torts des autres, comment se fait-il que vous n’oubliez pas les miens, si j’en ai ? » Je fus, trois mois, son aide de camp par intérim. Ce fut souvent plus qu’une corvée. La première fois qu’il m’invita à dîner, c’était peu de jours après mon arrivée. J’étais de garde au poste. Sur le port, l’aide de camp M. de Bourayne, vint me dire que le général m’invitait à dîner pour 2 heures précises et de m’y trouver exactement, car il se mettait à table, sans attendre cinq minutes ses convives. J’observai que j’étais de service, que je ne m’appartenais pas. Il me répondit : « Venez quand même, j’en préviendrai le général Roulland. » A 2 heures, j’étais dans sa salle à manger. Il me dit d’un ton assez sec : « Que venez-vous faire ici ? – Dîner, mon général. – Comment dîner ? N’êtes-vous pas de service ? Pensez-vous que je sois capable de détourner un officier de remplir ses devoirs ? – Mais je ne suis venu que parce que vous me l’avez fait dire par votre aide de camp. – Mon aide de camp a trop de tact pour avoir exécuté une semblable mission. »
Je ne savais plus que répondre. Je commençai à gagner la porte, fort mécontent de cette réception, lorsque je m’écriai, moitié riant, moitié boudant : « Puisque je suis invité, je reste. – Voilà qui est bien audacieux pour un sous-lieutenant, me dit-il, mais puisqu’il est un des braves d’Austerlitz, qu’il a été à Iéna, Eylau, Friedland, il faut bien lui pardonner. »
Il me plaça à son côté et me fit toutes sortes d’amitié. Il se moqua beaucoup de mon embarras et de la piteuse figure que je fis pendant un moment. Du reste, cette réception presque brutale était bien faite pour intimider un jeune officier qui ne connaissait pas encore les allures de son chef supérieur. Dans d’autres circonstances, il voulut bien renouveler ce genre de pasquinades, mais cela ne prenait plus.
Dans le courant du mois de septembre, plusieurs officiers venant de la réforme arrivèrent pour prendre le commandement des compagnies et du détachement. Le capitaine, qui eut cet avantage à cause de son ancienneté, était l’être le plus étrange au moral et au physique, le plus ivrogne, le plus triste militaire que jusqu’alors j’avais vu. Heureusement que mes fonctions d’officier-payeur me plaçaient en quelque sorte au-dessus de lui. C’était un septembriseur. Dans un de ses moments d’ivresse, il m’avait parlé de ces affreux événements comme un témoin actif. C’était un grand maigre, sec, vieux, à la figure à moitié coupée par une tâche lie de vin, d’un dégoûtant aspect. Sa femme, car il était marié, n’était ni plus jeune, ni plus sobre, ni moins hideuse que lui. Ah ! l’affreux couple, l’ignoble ménage, le honteux chef !
Dans ce temps là, je fus envoyé en cantonnement avec une section dans le village de Banger, au centre de l’île. Je profitai de mon isolement pour inviter une bonne partie de mes connaissances du chef-lieu à venir dîner dans ma triste solitude. Je leur annonçai l’arrivée d’une caisse de vin de Bordeaux que le père d’un conscrit de ma compagnie, que j’avais fait caporal, m’avait envoyée. Ils furent exacts au rendez-vous, et le dîner fut bon pour la saison et la localité, mais ce qui fut mieux, c’est qu’on y but non seulement le contenu de ma caisse, mais autant de vin ordinaire, qui était encore du bordeaux, du frontignan, du punch, etc. Et alors, je dus louer des charrettes, les camper dessus, et puis, fouette cocher. Ils arrivèrent chez eux dans un état déplorable, ensevelis dans une couche de boue à les rendre méconnaissables. Je fus plusieurs jours sans oser aborder leurs femmes, qui étaient furieuses contre moi. On rit beaucoup de la colère des unes et de la triste figure des autres. Ce repas pantagruélique me fit beaucoup d’honneur, parce qu’on ne pouvait pas s’imaginer qu’un jeune sous-lieutenant ait pu faire perdre la raison à des têtes si vénérables, à des hommes si recommandables par leur position et leur âge.
Janvier 1809. – J’étais encore dans ce village, quand une grosse tempête se fit sentir sur les côtes de l’île et probablement dans bien d’autres lieux du continent. La mer bouleversée était effrayante à voir ; les vagues, monstrueuses. Leur choc contre les rochers de la mer sauvage, au sud de l’île, ressemblait à des décharges incessantes de batterie ; les flots brisés s’éparpillaient dans les airs et faisaient sentir leur amertume à plus d’une demi-lieue. Les plus vieux marins ne se rappelaient rien de semblable. C’était le 6 janvier, jour des Rois ; j’étais invité à dîner en ville chez un capitaine des canonniers garde-côtes sédentaires. Au moment où j’allais me mettre en route, mon toit de chaume fut enlevé ; je fis transporter mes effets dans une maison voisine et partis avec un sous-officier. En nous cramponnant mutuellement, nous arrivâmes en bon port à notre destination, mais en entrant dans la maison où j’étais attendu, je trouvai toute la famille et beaucoup d’étrangers en larmes. Une des cheminées de la maison avait été renversée et était arrivée presque en bloc dans la salle à manger, avait écrasé la table où le couvert était mis, et nous nous serions trouvés dessous, si j’étais arrivé quinze à dix-huit minutes plus tôt, car on n’attendait que moi pour servir. Personne ne fut atteint, mais la maison n’était presque plus habitable. La façade avait été fortement ébranlée, deux planchers étaient enfoncés, les meubles brisés, etc.
Cette tempête, qui avait ébranlé l’île, se fit aussi sentir, jusqu’aux couches les plus profondes de la mer ; le lendemain et les jours suivants nos postes retirèrent de la mer plus de cent pièces doubles et ordinaires de vin de Porto. Ces beaux et forts tonneaux cerclés en fer étaient recouverts d’une couche très épaisse de madrépores, huîtres, bernicles et autres coquillages de ces parages. Après les avoir débarrassés de cette enveloppe marine, on lut sur tous le mot « Malborough » On se rappela alors qu’en 1794 un vaisseau de guerre anglais de ce nom avait coulé dans la baie de Quiberon. Il est probable que la carcasse était restée intacte jusqu’à la tempête du 6 janvier, qu’elle fut brisée ce jour là, et que les tonneaux n’étant plus retenus furent jetés non seulement sur les côtes de Belle-Ile, mais aussi sur toutes celles de la Bretagne, car on opéra le sauvetage à douze ou quinze lieues de la baie. Ce vin était parfait et se vendait bien. Le détachement eut, pour sa part de prise, plus de 300 francs, qui lui furent payés par l’Administration des douanes. J’eus aussi la mienne comme officier de détachement.
Après être rentré en ville et avoir habité quelque temps la citadelle, je fus détaché à la batterie de Belle-Fontaine, peu éloignée du Palais, où je venais prendre mes repas et passer une partie de mes journées. Le logement que j’habitais ne pouvait contenir que mon lit, une chaise et une petite table ; mais il était situé dans un site charmant, précédé d’un délicieux petit parterre, et battu par la mer, où je descendais de ma petite chambre pour prendre des bains à marée basse. Quand elle était haute et agitée, elle arrivait jusqu’à la croisée.
Le 1er septembre, nous reçûmes l’ordre de partir le 6 pour Locminé, et j’entrevis que j’irais en Espagne. Malgré tout le plaisir que je trouvais dans cet aimable et excellent pays, qui m’avait fait connaître tant de braves gens, je ne fus pas fâché de le quitter. J’étais blasé de cette vie molle, tranquille et assoupissante. Mon âme avait besoin de se retrouver dans une sphère d’activité plus en rapport avec mon âge, et de prendre un peu de la gloire et des périls de mes camarades.
Ces jours derniers furent employés à régler les comptes avec chacun, à emballer les effets des magasins, à faire la remise des lits, des fournitures diverses, du casernement, et autres détails aussi fastidieux que nécessaires, et puis à faire des adieux touchants, sincères et bien sentis par moi et par tous ceux avec qui je vivais depuis longtemps dans cette douce intimité. Le général Quentin, toujours extraordinaire dans tout, me vit partir avec regret. Je me séparai aussi de lui avec peine, malgré que son originalité ne fût pas toujours agréable ; à la fin, je m’étais tellement habitué à ses folles bizarreries, que je ne m’en occupais plus et que je vivais avec lui comme presque avec un de mes égaux. Il enrageait de ne pas être comte ou baron ; de ne pas être à la tête d’une division active, en Espagne ou ailleurs. Le ministre de la Guerre avait beau lui dorer la pilule, en lui disant que l’Empereur l’avait placé à l’avant-garde de l’Empire, cela ne lui suffisait pas. Que de lettres il m’a dictées, pour se plaindre de l’oubli où on le laissait ! Que de fois il m’a fait part de l’insulte qu’on lui faisait, en méconnaissant ses capacités militaires. Un jour, il reçoit un paquet où l’adresse portait : à M. le général de division Quentin, à l’armée d’Espagne. Il se croit nommé, se fait couper la queue qui avait deux pieds de long, vend sa batterie de cuisine, prend pension dans un hôtel et se dispose à partir. « Aussitôt ma nomination arrivée, me disait-il, j’écrirai pour te faire nommer mon aide de camp. » Je le remerciai bien sincèrement de cet honneur, auquel je ne tenais pas du tout… Je le laissai bien découragé et sentant sa fin ou sa disgrâce. Au fond, c’était un excellent homme, mais avec beaucoup d’esprit, manquant de tenue et de jugement.
Il était un autre homme que je voyais moins souvent, mais qui m’était aussi très attaché, c’était le père du général Bigarri, mon capitaine dans la Garde. Parler à ce bon vieillard, qui était commissaire des guerres, de son fils et de son gendre, quartier-maître au 16ème léger, c’était le faire revivre, c’était lui rappeler toutes ses affections. Aussi étais-je un de ses bons amis.
J’ai beaucoup parlé de Belle-Ile, mais si j’avais voulu consigner dans ce journal toutes les particularités de ma vie militaire et privée, pendant ces quatorze mois de séjour, il y faudrait un volume. Le souvenir de cet heureux pays ne s’effacera jamais de ma mémoire. Ses fêtes, ses rochers, ses bons habitants y tiendront toujours une très bonne place.
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