‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 41 sur 66 · BARRES EST MIS EN DEMI-SOLDE

BARRES EST MIS EN DEMI-SOLDE

Montlouis. – Le 15 octobre 1820, l’inspecteur général, M. le maréchal de camp Vautré, commença ses opérations. Elles durèrent huit jours. Comme les années précédentes, je fus proposé pour chef de bataillon et invité à dîner par lui. Je fus aussi proposé pour la croix de Saint-Louis.

Le 17 décembre, le même général Vautré revint. A son arrivée, il demanda si je lisais encore le Constitutionnel. Le colonel, commandant de la place répondit : « Oui. » Il mentait. Il aurait dû dire non et que depuis septembre l’abonnement était expiré. Il aurait dit la vérité. Il le savait bien, puisque nous le lisions ensemble (lui, le colonel, un chef de bataillon et dix capitaines), mais il eut peur et se tut. Sur cette affirmation, le général dit : « Barrès paiera pour les autres. Je le faisais passer au 19ème de ligne (légion de la Gironde), il ira en demi-solde. »

Ce dialogue, je l’ignorais. Il y eut un dîner. Tous les officiers étaient tristes, parce qu’on savait déjà les noms de plusieurs d’entre nous qui changeaient de corps ou étaient renvoyés en demi-solde. J’étais de ce nombre. On me le laissa ignorer longtemps, mais enfin on finit par me l’apprendre. J’étais loin de penser qu’une semblable mesure pût jamais m’atteindre. J’avais rendu de si grands services ; ma conduite privée et militaire avait été si exempte de blâme, sous tous les rapports, que je restai confondu, anéanti.

Le lendemain, je voulus voir le général ; il me fit dire de rester tranquille dans mon intérêt. Ainsi j’étais condamné sans avoir été entendu. Je fus chez le colonel, qui eut l’air de me plaindre beaucoup. Chez le lieutenant-colonel, je trouvai plus de manifestation de regret et d’indignation. Mais comme je le connaissais faux, je ne me fis pas beaucoup d’illusion sur la sincérité de ses démonstrations. (En voici une preuve : lui ayant exprimé l’inquiétude que j’avais que mon frère, vicaire général de l’archevêque de Bordeaux, pût croire que j’avais commis quelque acte déshonorant dans ma carrière militaire, il lui écrivit une lettre de quatre pages pour lui faire mon éloge. Quinze jours après, il réclama cette lettre.) Heureusement que je trouvai dans l’expression des regrets de la presque totalité de mes camarades, dans leur bonne affection, quelques consolations à ma profonde douleur.

Ce qui m’affligeait le plus dans cette brutale disgrâce, c’était de voir que ce colonel qui, pendant cinq années, m’avait comblé de bons procédés, donné des preuves sincères d’attachement, deux compagnies d’élite à commander, proposé pour chef de bataillon et pour la croix de Saint-Louis, choisi entre tous mes camarades pour remplir des fonctions dans les conseils de guerre, dans les places, dans l’administration, me sacrifiait pour complaire à un général qui voulait donner la preuve de son dévouement aux Bourbons en sacrifiant l’existence et l’avenir des anciens officiers, ses compagnons de l’Empire.

Le 25 décembre, au matin, je fis mes adieux, le cœur bien gros, les yeux pleins de larmes, à tous les officiers réunis. Ces derniers moments furent très touchants. Plusieurs m’accompagnèrent jusqu’à Prades. A Perpignan, le 27, je trouvai plusieurs de nos camarades du 1er bataillon, qui était en garnison à Collioure depuis un mois, venus pour m’accueillir. Pendant le déjeuner qu’ils m’offraient, le général Vautré me fit demander.

Je trouvai chez lui le colonel O-Mahony, qui me parut assez embarrassé. Le général me dit d’un air assez dégagé, en m’abordant :

– J’ai appris avec surprise, mon cher capitaine, que vous étiez très chagrin de la mesure que j’avais prise à votre égard, et que je vous avais condamné sans vous avoir entendu ; ce qui pouvait vous faire croire que j’avais agi avec passion et d’après des rapports qui m’auraient été faits contre vous, à mon arrivée, dans le but de vous nuire. Détrompez-vous ; voici une note ministérielle où votre nom figure avec plusieurs autres.

Je pris connaissance de ce document, émané du ministère de la Guerre, qui portait en tête : Noms des officiers sur lesquels on prendra des renseignements.

– Eh bien ! mon général, avez-vous pris des renseignements sur mon compte ? Il me dit que oui. Alors un dialogue très vif s’établit entre lui et moi, où je réfutai victorieusement toutes les accusations qu’il me portait.

– Si j’étais seul avec vous, mon général, vous pourriez ne pas me croire, mais le colonel est là qui m’entend et qui peut dire si je mens.

A chaque réponse que je faisais je disais au colonel :

– Est-ce vrai ?

Celui-ci était bien forcé de dire oui. Du reste, la principale accusation un peu sérieuse, c’était d’avoir été abonné au Constitutionnel.Mais quand je lui exposai que le colonel, un chef de bataillon et cinq ou six autres capitaines l’étaient aussi, cela le déconcerta et embarrassa beaucoup le colonel. C’est alors que je lui dis :

– Si jamais je suis rappelé à faire partie de l’armée et que je sois tué au service du roi, viendra-t-on demander sur mon cadavre si je lisais le Constitutionnel ou le Drapeau blanc.

Il me répondit vivement et comme entraîné par mon apostrophe :

– Je suis convaincu que les lecteurs du premier firent toujours mieux leur devoir que les lecteurs du second.

Une autre fois je lui dis :

– Comment se fait-il, mon général, que vous m’ayez proposé pour chef de bataillon, il y a deux mois, et que je ne sois pas même bon aujourd’hui à servir dans l’armée ?

– Cela est vrai, mais alors je ne savais pas que vous fussiez un libéral.

Il me fit lire les notes qu’il m’avait données à cette époque, en me disant :

– Vous voyez que vous étiez bien dans mon esprit et que vous l’êtes encore, car je vous donne ma parole d’honneur qu’avant qu’il soit vingt jours vous serez replacé.

Je sortis satisfait, moins de ce que j’avais l’espoir d’être réintégré dans mon grade, que d’avoir prouvé que j’avais été calomnié, mal jugé et abandonné par mon protecteur naturel.

Une heure après, je montais en voiture pour Montpellier. Tous les officiers qui m’avaient invité à déjeuner m’accompagnèrent jusqu’au bureau de la voiture. Le capitaine, après m’avoir embrassé avec toute l’effusion d’un cœur chaud et aimant, et sitôt que je fus hors de vue, se rendit chez le général. Il y trouva l’aide de camp qui demanda après moi. Il lui dit que j’étais parti.

– Ah ! mon Dieu ! tant pis, le général vient de le placer au 15ème régiment d’infanterie légère.

– C’est bien, dit le bouillant Guinguené, dans trois heures, je vous le ramènerai.

Il fut à la poste aux chevaux, en monta un et se faisant précéder d’un postillon, il dit : « Ventre à terre jusqu’à la rencontre de la voiture qui vient de partir. » Deux heures après, il était à la portière de ma voiture, où il me dit : « Descendez, j’ai ordre de vous ramener à Perpignan. »

Absorbé dans mes douloureuses réflexions, je crus rêver quand je le vis auprès de moi. Après quelques explications, je montai derrière le postillon et nous galopâmes vers la ville. Le contentement que j’éprouvai de ce retour à une meilleure appréciation de ma conduite militaire et privée était bien loin d’égaler la peine que j’avais ressentie en apprenant la fatale injustice, mais je triomphais un peu de mes lâches dénonciateurs.

Nous étions près de Salus quand je fus sommé de descendre de voiture. Le temps était affreux ; la pluie tombait à torrent, en sorte que quand nous arrivâmes à Perpignan nous étions horriblement mouillés et crottés. Malgré cela nous descendîmes de cheval à la porte du général et montâmes chez lui. En me voyant, il vint à moi, me serra cordialement la main, en me disant :

– Vous voyez que je ne garde pas toujours rancune.

Une inclination fut ma seule réponse. Il me dit ensuite :

– Vous pourrez partir quand vous voudrez pour Périgueux où est le 15ème léger, j’ai déjà donné avis de votre admission.

J’observai qu’il me serait pénible d’arriver au régiment avant que l’organisation y fut faite, ma présence devant être désagréable à ceux qui pourraient se trouver dans la position où j’étais il y a quelques jours.

– Rassurez-vous, me répondit-il, vous ne déplacez personne, vous remplacez un officier qui demande sa retraite, et ceux qui doivent partir le sont déjà. Du reste vous rejoindrez quand vous voudrez, je vous donnerai une autorisation pour cela.

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