CHEZ L’ARCHEVEQUE DE BORDEAUX
Barrès se met en route vers Périgueux, et s’arrête pendant le trajet, à Bordeaux, pour voir son frère.
A Agen, trois voyageurs montèrent dans la diligence, l’un très partisan du magnétisme, un autre très versé dans la littérature anglaise, et enthousiaste de Lord Byron et de Walter Scott, dont j’entendais parler pour la première fois, et le troisième, un rédacteur en chef d’un journal libéral de Bordeaux, qui s’était rendu à Agen pour prier le préfet de ne pas lui faire l’honneur de composer un jury exprès pour lui, vu qu’il se contenterait de celui qui serait chargé de juger les assassins et les voleurs. Il était poursuivi pour délit de presse, pour avoir demandé la démolition de la fameuse colonne du 12 mars qui était une insulte à la France. La conversation très spirituelle de ces trois hommes me fit supporter agréablement l’ennui d’un long séjour en lourde diligence.
Après avoir pris un logement, je fus à l’archevêché voir mon frère aîné, vicaire général. Il avait été successivement élève de l’Ecole normale et professeur de littérature à l’Ecole centrale. Sous l’Empire, il avait été deux fois candidat au Corps législatif, et chevalier de la Légion d’honneur. En 1817, alors qu’il était secrétaire général de la préfecture du Puy, il s’était dégoûté du monde, et était allé se réfugier dans un séminaire pour y prendre les ordres.
Il me présenta à l’archevêque. Ce bon vieillard, aussi respectable par ses vertus que par son grand âge, exigea de moi, comme un devoir qui m’était imposé, d’aller dîner tous les jours chez lui, tant que je resterais à Bordeaux. C’est ce que je fis. A table, il ne voulut pas qu’on parlât métier, malgré les cinq ou six prêtres qui s’y trouvaient habituellement. Il fallait lui parler guerre, batailles, et autres récits de ce genre. Il n’admettait pas que d’autres que moi lui versassent à boire. Enfin ce saint homme, comme on l’appelait dans la maison, me fit promettre, après m’avoir donné sa bénédiction, que dans les beaux jours du printemps je reviendrais le voir et que j’irais habiter sa belle maison de campagne qui lui avait été donnée par l’Empereur Napoléon. Il me dit que quand il fut nommé chevalier du Saint-Esprit, on avait voulu lui faire quitter sa croix d’officier de la Légion d’honneur, dont il était toujours décoré, mais qu’il s’y était refusé en disant que celui qui la lui avait donnée savait bien ce qu’il faisait.
Pendant les quatre jours que je restai dans cette ville, je fus tous les soirs au spectacle, où je vis jouer plusieurs opéras nouveaux, qui me firent d’autant plus de plaisir que j’en étais privé depuis longtemps et qu’ils étaient bien représentés. Dans les Voitures versées, musique de Boieldieu, il y a une scène où trois jeunes femmes en grande toilette se trouvent réunies. Elles avaient chacune une couronne, l’une bleue, la deuxième blanche et la troisième rouge, et placées dans cet ordre. Quand elles parurent, elles furent applaudies. En 1815, les actrices et leurs admirateurs auraient été mangés vifs, c’est le mot, car je ne pouvais pas me rappeler sans effroi la soirée que j’y avais passée à cette époque. Quel changement en si peu d’années ! Après le spectacle, j’allais passer le reste de ma soirée avec des chanoines. On y buvait d’excellent vin de Bordeaux, et on y causait fort gaiement.
J’eus le plaisir de visiter dans tous les détails un bateau à vapeur, le premier que je voyais et nouvellement construit.
De Grenoble où il assiste, le 24 août 1822, à une grande cérémonie militaire et civile pour la translation des cendres de Bayard, Barrès revient, en 1823, tenir garnison à Paris.
Le 3 juillet, nous fûmes présentés à Monsieur, comte d’Artois, et à Mme la duchesse de Berry, près de laquelle était le duc de Bordeaux. Le lendemain, 4, le roi nous reçut. Le 15 août, nous bordâmes la haie sur le quai de la Cité (quai Napoléon) pour le passage de la procession du vœu de Louis XIII, où se trouvaient Monsieur et les princesses de la famille royale.
Le 25 août, je fus reçu chevalier de Saint-Louis par le colonel Perrégaux, et immédiatement après nous allâmes présenter nos hommages à Louis XVIII, à l’occasion de la fête. Tous les officiers de la garde royale, de la garnison et de la garde nationale, se réunirent dans la grande galerie du Louvre avant de défiler devant le trône. Le roi, affaissé par l’âge et la maladie, la tête pendante sur ses genoux, ne voyait ni ne regardait rien. C’était un cadavre, devant lequel on passa sans s’arrêter. Il était entouré d’une cour splendide, par la richesse des costumes, la variété des couleurs, la beauté des broderies, la multitude et l’éclat des décorations. Nous pûmes croire qu’avant peu de jours nous assisterions à des funérailles royales. Elles n’eurent lieu pourtant que l’année suivante.
Séjour dans le Nord, à Dunkerque, Lille, Gravelines. Au camp de Saint-Omer, des grandes manœuvres permettent à Barrès de faire apprécier l’instruction et la tenue de ses troupes. Première tentative faite pour établir une communication directe entre Dunkerque et la côte anglaise par bateaux à vapeur : l’entreprise ne réussit pas, faute de passagers. Rencontre de deux officiers anglais qui avaient gardé Napoléon à Sainte-Hélène. « Tout ce qu’ils me racontaient me navrait de douleur et m’attachait à eux, en même temps que je les maudissais d’avoir contribué pour leur part à river ses fers. » Barrès a l’occasion de passer en Belgique, à Ypres, avec ses camarades, en uniforme. « Nous fûmes salués avec respect par tous les habitants que nous rencontrâmes et engagés à déjeuner. Ils nous prouvèrent qu’ils se rappelaient qu’ils avaient été Français du grand peuple. » De là, il est envoyé à Nancy, où l’attendait l’événement qui allait transformer sa vie.
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