‹ Souvenirs d'un officier de la Grande ArméeChapitre 51 sur 66 · 28 JUILLET

28 JUILLET

A huit heures du matin, l’ordre arriva de prendre les armes, et de récupérer les emplacements de la veille. A neuf heures, je pris position sur le péristyle du Panthéon, et envoyai des postes à tous les débouchés de la place. Je voulus aussi étendre mon influence sur d’autres points éloignés, mais l’insurrection faisait tant de progrès, les intentions devenaient si hostiles, que je dus, pour ne pas exposer inutilement la vie de mes hommes, renfermer mon action défensive au terrain que j’occupais.

Peu d’heures après, les bandes insurrectionnelles devinrent plus nombreuses, plus arrogantes, plus hideuses, en quelque sorte, par leur monstrueuse composition. Elles étaient toutes armées de fusils d’infanterie, ou de chasse, qu’on avait pris dans les dépôts de la garde nationale, aux mairies, ou chez les sergents-majors, qui les conservaient depuis le licenciement en 1827 ; d’autres provenaient de la troupe, qu’on avait désarmée dans les postes, ou des pillages exécutés chez les armuriers de Paris. Ceux qui n’avaient pas de fusils étaient armés de pistolets, sabres, fleurets démouchetés, haches, faux, fourches ou bâtons ferrés. Des drapeaux, noirs ou tricolores, apparaissaient avec des inscriptions incendiaires. Des vociférations, des provocations, des menaces, des cris sinistres, se faisaient entendre dans toutes les directions, mais toujours à des distances respectueuses de la troupe. Calme et majestueuse dans sa force contenue, celle-ci laissait passer, sans s’émouvoir, ces flots populaires qui ne cessaient de crier : « A bas la garde, à bas les gendarmes, à bas le roi, à bas les Bourbons, à bas les ministres ! » et puis après : « Vive la Charte, la République, la Ligne ! » selon qu’ils étaient dirigés par des hommes plus ou moins anarchiques, plus ou moins civilisés. En même temps, la générale battait dans toutes les rues, le tocsin sonnait à toutes les églises, le gros bourdon de la cathédrale faisait entendre sa voix puissante, et tous ensembles appelaient aux armes. On dépavait les rues, on les barricadait, on accumulait les pavés dans les étages supérieurs des maisons pour arrêter la marche des troupes et assommer les soldats. Dans le centre de Paris, on se battait à outrance, on égorgeait, on massacrait tout ce qui se défendait, tout ce qui résistait. De la position que j’occupais, j’entendais distinctement la fusillade, le long sifflement des boulets, dont plusieurs passèrent par-dessus nous, tirés de la place de Grève pour abattre le drapeau tricolore qui flottait sur une des tours de Notre-Dame. C’était un spectacle terrible et grand, celui d’une nation qui se réveille pour briser ses fers, et demander compte du sang qu’on lui fait verser. Tout en étant l’adversaire d’un mouvement révolutionnaire que je devais combattre, je ne pouvais cependant m’empêcher d’admirer l’énergie de ces Parisiens efféminés, qui défendaient leurs droits avec un courage digne de cette grande cause.

Ma position devenait d’un instant à l’autre plus difficile. J’étais entouré d’adversaires qui me craignaient encore, ou qui me ménageaient. Ma position toute militaire, presque inattaquable les faisait réfléchir. De mon côté, je ne me dissimulais pas qu’attaqué vivement, je ne devais pas tarder à succomber, par le peu d’hommes que j’avais avec moi, par le grand nombre des combattants que j’aurais eu sur les bras, au premier coup de fusil, sans espoir de secours, sans retraite, et sans aucune chance de succès, soit pour le triomphe de la cause que je devais défendre, soit pour l’honneur de nos armes. Je cherchai dès lors à agir avec prudence, pour éviter tout ce qui pouvait troubler cette espèce de neutralité qui s’était établie naturellement entre les deux partis. J’engageai le peuple à se retirer, ou du moins à se tenir toujours à l’autre extrémité de la place, dans la rue Saint-Jacques, à ne pas chercher à détourner mes soldats de leur devoir, ainsi qu’à éviter de me mettre dans la dure nécessité de faire usage de mes armes. J’étais souvent écouté, mais souvent aussi il fallait marcher sur eux, la baïonnette croisée, pour les obliger à laisser la place libre.

A tout instant, des orateurs de carrefour, des mandataires du peuple, se présentaient pour me parler, pour haranguer de loin mes troupes, qui riaient de leur tournure grotesque, et de l’originalité de leur langage, qui ressemblait fort à celui de leur prédécesseur, le sans-culotte Père Duchesne, de sanglante mémoire. D’autres fois, c’étaient les chefs des attroupements de passage qui désiraient connaître mes opinions, mes sentiments, qui venaient me tâter, pour tâcher de m’entraîner dans leur rébellion. Beaucoup d’entre eux, c’étaient les mieux élevés, me priaient de ne pas faire couler le sang français, le sang de mes concitoyens et de mes subordonnés, et autres propos aussi sages qu’humains, mais qui souvent aussi étaient dépourvus de sens commun. Je leur répondais, chaque fois, que bien positivement je ne commencerais pas, mais que je me défendrais vigoureusement si l’on m’attaquait ; que je voulais avoir la place entièrement à ma disposition, et que, quoi que l’on fît, je n’abandonnerais jamais mon poste, qu’au besoin je me réfugierais dans l’église, et m’y retrancherais de manière à braver tous les efforts de l’émeute. Plusieurs fois, je fus menacé personnellement ; j’eus des pistolets ou des poignards sur la poitrine, pour m’intimider, mais ces violences ne m’en imposaient pas. Je répondais tranquillement qu’on pouvait me tuer, mais que j’avais derrière moi des vengeurs qui sauraient bien faire repentir les assassins. Les hommes sensé se retiraient en criant : « Vive le commandant ! » les fougueux, les ultra-révolutionnaires, avec colère et menaces. Ces scènes populaires et démagogiques se renouvelaient à chaque instant ; à toute minute, j’étais obligé de me porter en avant de ces bandes, presque toujours hideuses, pour les empêcher d’approcher mes soldats, et pour entendre leurs harangues. Il fallait y répondre, souvent les ménager, pour ne pas voir arriver le malheur que je voulais éviter, même au risque de me compromettre aux yeux du pouvoir.

Ma position déjà délicate s’aggravait par le voisinage de la prison militaire de Montaigne, où quatre cents bandits étaient en pleine insurrection, depuis le matin, pour s’évader et se joindre à l’émeute parisienne. J’avais détaché cent hommes pour les contenir. C’était une grande force de moins, pour moi, qui n’avais plus que cent cinquante soldats sous mon commandement direct. Je courais encore le danger de me voir enlever mon détachement ou de le laisser massacrer. J’étais dans une bien grande perplexité : abandonner les prisonniers à eux-mêmes, c’était les envoyer sur les bords de la Seine où se décidait la question du droit divin ou de la souveraineté du peuple, c’était envoyer un vigoureux renfort aux Parisiens. Je résolus, dans l’intérêt même des citoyens armés, pour ne pas laisser déshonorer leur victoire par des auxiliaires aussi criminels que mauvais soldats, de les conserver dans cette position à tout prix. Avant la nuit, ils avaient brisé plusieurs portes et étaient parvenus jusqu’à celle de la cour, qu’ils allaient enfin franchir, lorsque le capitaine qui commandait le détachement les prévint que si, à la troisième sommation, ils n’étaient pas rentrés dans leurs dortoirs, il ferait tirer sur eux. Cette menace ne les arrêta pas ; ils continuèrent à démolir le bâtiment, avec plus de fureur encore. Enfin, après la troisième lecture de la loi martiale, en présence d’un commissaire de police, le capitaine ordonna le feu. Un homme fut tué, et cinq blessés tombèrent à la première décharge dirigée contre la porte. On entra aussitôt dans le bâtiment, la baïonnette croisée, et tout rentra dans l’ordre pour le reste de la nuit.

La chaleur pendant cette journée fut excessive. Les hommes placés sur le péristyle du Panthéon, exposés pendant huit heures à l’action dévorante du soleil, furent accablés d’une soif qui les fatigua beaucoup. J’eus soin de leur faire donner de l’eau, acidulée avec du vinaigre, pour mieux les désaltérer et les empêcher d’être malades. Quelques habitants apportèrent du vin ; je l’aurais reçu avec reconnaissance, en tout autre circonstance ; mais dans celle-ci je craignais l’ivresse, les transports au cerveau, et les désordres que cela pouvait amener.

Par l’intermédiaire d’inoffensifs bourgeois qui m’étaient dévoués, j’avais conservé quelques relations avec le colonel et avec la caserne de Mouffetard, où étaient déposés tous les magasins d’habillement, les approvisionnements, les armes, les munitions de guerre, les archives du corps, etc. Ces moyens de communications finirent par me manquer, en sorte que je ne sus plus ce qui se passait, hors de l’enceinte que j’occupais. Je ne reçus jamais aucun argent de l’autorité, aucun avis, aucune instruction pour me guider ; j’étais entièrement livré à moi-même, ce dont, du reste, je me félicitai, pouvant me diriger d’après mes propres inspirations.

J’étais seul en armes, dans toute cette partie de Paris. Exceptés la place du Panthéon et quelques dépôts de régiments, bien barricadés dans leurs casernes, le peuple était maître de toute la rive gauche de la Seine. C’était dans le Paris de la rive droite que se livrait la bataille. Tous les postes, qu’on avait eu la sottise de ne pas faire rentrer dans leurs corps, avaient été, dès le matin, enlevés, désarmés, massacrés. La poudrière des Deux-Moulins était prise, les dépôts d’armes des mairies pillés, en sorte que la rébellion avait acquis dans la soirée une supériorité incontestable sur les défenseurs d’un trône qui, à l’entrée de la nuit, était irrévocablement perdu.

Vers dix heures, j’appris, par des hommes sur qui je pouvais compter, qu’on devait tenter un coup de main sur ma caserne, pour enlever les armes et la poudre qui s’y trouvaient ; que les troupes stationnées dans l’intérieur devaient se retirer sur les Tuileries, quand l’émeute ne gronderait plus autant. Tout paraissait assez calme devant moi et autour de moi. Les scènes affligeantes de la journée étaient terminées, mais ce pouvait bien être un calme trompeur, précurseur d’un orage qui pouvait fondre sur moi d’un instant à l’autre. Des barricades formidables s’élevaient entre la place et ma caserne, et dans toutes les rues qui conduisaient sur le boulevard extérieur. Ma présence sur cette place devenant inutile, je me décidai, d’après tout ce que j’apprenais, à sortir au plus vite de cette souricière, et à me retirer dans mes casernes Mouffetard et de Lourcine, soit pour veiller à leur conservation, soit pour y attendre la fin des événements.

Avant de commencer mon mouvement de retraite, j’envoyai couper les principaux débouchés des rues où je devais passer et faire suspendre la construction des barricades, pour effectuer en ordre cette évacuation volontaire. Je laissai, pour la garde de la prison militaire de Montaigne, ma compagnie et une section de voltigeurs. Tout s’opéra dans le plus profond silence, et avec la régularité d’une marche en retraite. Nous fûmes partout respectés et même favorablement accueillis sur notre passage. Les habitants de ces quartiers, moins agités que dans le centre de Paris, étaient intéressés à nous ménager ; il n’y avait que les exaltés, les forçats libérés dont le faubourg Saint-Marceau abonde, et les ivrognes qui pouvaient mettre obstacle à notre rentrée, pour faire naître des désordres, et quelques uns pour en profiter.

A onze heures du soir, j’étais rentré dans ma caserne. Immédiatement, les compagnies qui appartenaient à la caserne Lourcine rentrèrent de même chez elles. J’organisai mes moyens de défense, et distribuai les officiers et les soldats sur tous les points nécessaires, soit pour éviter toute surprise, soit pour repousser toute attaque de vive force. Je défendis expressément de commander le feu, et de rien faire sans avoir pris mes ordres.

Au cours de cette nuit, j’eus des nouvelles des deux autres bataillons et quelques détails sur leurs opérations de la journée. Le sang avait coulé dans le premier, malgré toutes les mesures prises pour éviter ce malheur. Il en coûtait tant de faire feu sur ses concitoyens, et de défendre, par de si cruels moyens, une cause réprouvée par tous les hommes amis de leur pays, qu’il fallut des motifs bien puissants pour porter le colonel Perrégaux, un des militaires les plus humains que j’aie connus, à sortir de la ligne de modération qu’il s’était tracée. Voici comment la chose advint.

Le premier bataillon était depuis plusieurs heures à l’entrée de la rue de la Monnaie, sur le prolongement du Pont-Neuf, gardant les quais et cette rue, lorsqu’il reçut l’ordre d’aller dégager un bataillon de la garde royale et deux pièces de canon, qui se trouvaient bloqués dans le marché des Innocents. Il suivait en colonne les rues de la Monnaie et du Roule, sans résistance, franchissant les barricades sans opposition, les habitants s’empressant de se rendre aux prières et à la puissance des raisons que le colonel donnait pour remplir sa mission, sans effusion de sang. « Retirez-vous, leur criait-il, je ne tirerai point sur vous ; jamais ma bouche ne donnera de semblables ordres. » On répondait : « Vive le colonel, vive le dieu de la prudence ! » Mais arrivé à la rue Saint-Honoré, il n’en fut plus de même ; on parlementa en vain, on ne put s’entendre. Dans la chaleur de la discussion, survint un officier de gendarmerie et quelques gendarmes qui, placés entre les 1er et 2ème pelotons, firent feu avec leurs pistolets contre les défenseurs des barricades placées aux points d’intersection des quatre rues. Dès lors tout fut perdu, une vive fusillade s’engagea de part et d’autre, les barricades furent enlevées à la baïonnette, et le bataillon se trouva bientôt sur le marché de la rue des Prouvaires. Là, la résistance fut si vigoureuse que, malgré la bonne contenance et l’extrême bravoure des troupes, on fut forcé d’aller reprendre en combattant la position d’où on était parti. Cette affaire coûta la vie à un lieutenant (M. Mari) et à huit soldats ; deux officiers et vingt soldats furent grièvement blessés. Un sergent fut tué d’un coup de pistolet par une mégère, qui sortit d’une allée pour commettre ce guet-apens. Le colonel fut longtemps le point de mire des tireurs embusqués, mais sa bonne étoile ne voulut pas qu’il soit atteint au corps, ses habits seuls furent troués. Son cheval reçut cinq balles, et s’abattit avec son cavalier, en passant par-dessus une barricade, qu’il franchit en avant des carabiniers.

Pendant ce temps, le 3ème bataillon, placé sur le marché aux fleurs, y resta toute la journée dans une position aussi critique que les deux bataillons, mais n’ayant point d’ennemis armés devant lui. Le commandant Maillard reçut par trois fois l’ordre du général Taton en personne, de faire feu sur les aboyeurs qui l’entouraient. Il refusa avec fermeté, en disant qu’il ne le ferait qu’autant qu’on tirerait sur lui. Le général se retira furieux, la menace à la bouche, et le cœur rempli de vengeance. Grâce à la prudence et au grand sang-froid du commandant, ce même général et les bataillons de la garde, qui occupaient l’Hôtel de Ville et la place de Grève, purent dans la nuit opérer leur retraite avec sécurité. Si le commandant avait obéi aux ordres irréfléchis du général, il aurait infailliblement perdu la position : toutes les croisées de ce marché étaient pourvues d’hommes armés, qui auraient tiré à coup sûr ; le bataillon aurait été décimé, la place perdue, et les communications entre la Grève et les Tuileries interceptées.

A deux heures du matin, les deux bataillons purent bivouaquer dans le jardin des Tuileries. A cette heure, le drapeau tricolore flottait sur les neuf dixièmes de Paris.

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