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Chapitre 9

Il était grand matin. Les moineaux pépiaient sur les gouttières. Ils se disaient les uns aux autres : « Belle journée ! – voyez donc ! – Pas un nuage ! – l’aurore est douce, – et Dieu est bon ! »

C’est du moins, ce que crut comprendre Stéphanette. Elle alla à la fenêtre, et regarda du côté de Saint-Maurice, pour voir l’heure à la grande horloge. Il était cinq heures. Les cloches sonnaient la première messe. L’énorme masse de la nef, les toits attenants de l’évêché, les pignons des maisons voisines, étaient encore dans l’ombre. Mais, le long des hautes flèches de la cathédrale, les dents de pierre qui font saillie et montent jusqu’au faîte s’empourpraient sous les feux du soleil levant. On eût dit que l’aube capricieuse et prodigue avait suspendu deux guirlandes de roses aux clochers de la vieille église.

Stéphanette ne perdit pas de temps à contempler ces jolies fleurs de lumière : les pauvres filles comme elle n’ont pas le loisir d’admirer. Elle se hâtait de s’habiller, car la reconnaissance envers Dieu débordait de son cœur, et elle avait résolu d’aller à la messe. L’église n’était pas loin ; mais il fallait être revenu assez tôt pour que le brocanteur ne remarquât pas l’absence, et que la tâche quotidienne n’en souffrît aucun retard.

Elle fut bientôt prête. Sa robe de serge noire serrée à la taille, bien simple et bien propre, ses deux tresses de cheveux bruns tombant jusqu’au bas de la nuque, relevés et attachés sur le sommet de la tête, faisaient ressortir la blancheur de son teint. Elle ouvrit la porte pour descendre.

À peine avait-elle fait un pas sur le palier de l’escalier, qu’elle se trouva face à face avec son père. Il lui fit signe de rentrer dans la chambre, entra lui-même, et ferma la porte. Il avait sa mauvaise figure : dans ses yeux gris des lueurs jaunes passaient, comme des éclairs ; un rire nerveux arquait sa bouche. Quant cet homme riait, c’est qu’il n’était plus maître de lui. La jeune fille savait cela. Retirée au fond de l’appartement, elle suivait avec une attention inquiète les gestes de son père.

Il se dirigea d’abord vers la fenêtre, s’assura qu’elle était fermée, puis vint à elle à pas rapides, les bras croisés, tournant le dos à la lumière.

« Oui-dà, dit-il, tu faisais meilleure figure hier soir.

— Quand cela ?

— Quand vous causiez, ton amoureux dans la rue, toi à la fenêtre, car je vous ai vus.

— Quel mal y trouvez-vous ? Il n’est d’ailleurs guère demeuré.

— Assez pour te dire : « Fiancés, ma Phanette, fiancés ! » N’est-ce pas ?

— Eh bien ?

— Eh bien ! C’est aller trop vite. Et moi, je ne compte donc plus ici ?

— Oh ! fit-elle douloureusement, vous ne voulez pas ?

— Non.

— Jamais vous ne m’avez empêché de le voir, de lui parler, de l’aimer, et j’ai cru…

— Est-ce que je m’occupe de toi ? » interrompit le brocanteur.

À ce mot cruel, la pauvre fille baissa la tête.

« Alors, dit-elle, laissez-moi libre.

— Non, j’ai besoin de quelqu’un pour me servir et je te garde.

— Père, reprit Stéphanette d’une voix suppliante, et elle posa sa main blanche sur l’épaule du hideux vieillard, qui se retira un peu, j’étais si heureuse, ne détruisez pas mon bonheur, le premier que j’ai eu… »

Il se mit à rire d’un méchant rire cassé.

Stéphanette ajouta :

« Je vous ai servi dès ma petite enfance…

— Dès ta petite enfance, en effet… »

Une vision étrange passa sans doute en ce moment dans l’esprit du brocanteur, car il ne put achever, ses yeux devinrent fixes et effrayants, et sa figure entière se contracta.

« Oui, reprit la jeune fille, je vous ai toujours servi, je vous ai toujours obéi même en des choses qui m’ont coûté parfois ; j’ai vécu seule avec vous, comme il vous plaît vivre…

— Damnation ! s’écria le vieillard, comme il me plaît vivre ! Ne vois-tu pas que nous vivons comme des maudits ? »

Elle ne répondit pas.

Il reprit avec une animation croissante :

« Tu ne vois donc pas qu’on nous hait, qu’on nous méprise, qu’on nous fuit ? Tu ne vois donc pas que j’ai peur de tout le monde, et que tout le monde a peur de moi ? Je ne sors jamais le jour, je ne sors que la nuit, comme un hibou ; je suis condamné aux ténèbres ! L’as-tu remarqué ? As-tu remarqué que j’évite le feu des réverbères, que je me détourne des passants, que ceux qui me rencontrent me regardent comme on regarde une vipère qu’on va écraser ? As-tu remarqué tout cela ?

— Oui, dit Stéphanette, mais je n’ai pas compris.

— Tu n’as pas compris, tu n’as rien deviné, béate que tu es, confite dans tes patenôtres ! Tu ne t’es pas demandé, sans doute, ce qu’il pouvait y avoir entre ces aristocrates, ces bourgeois, ces calotins et moi ? Je vais te le dire, je vais t’apprendre qui je suis et qui tu es, et après cela…

Il n’acheva pas sa pensée. Il s’avança vers sa fille, qui, toute tremblante, s’était assise sur un prie-Dieu. Il allait s’asseoir à côté d’elle, quand il aperçut, au-dessus de sa tête, un crucifix pendu à la muraille.

« Pas ici, dit-il d’une voix rauque : celui-ci n’a rien à faire dans cette histoire-là. Viens ailleurs. »

Il l’entraîna plus loin, la fit agenouiller entre lui et le mur et debout, penché au-dessus d’elle qui pleurait, il lui parla à voix basse. De temps à autre il détournait la tête, comme s’il avait eu peur qu’on ne vînt. Quelle affreuse confidence lui faisait-il donc ? ?

« Ce n’est pas possible », murmurait-elle, et ses mains jointes se tordaient.

Il s’arrêta un instant dans son récit ; la voix lui manquait ; elle le regarda à la dérobée, avec effroi, comme une victime qui veut échapper et se leva à moitié pour s’enfuir. Mais il la saisit par le bras, et la rejeta violemment contre le mur.

« Pas encore, dit-il.

— J’espérais que ce serait tout, répondit-elle faiblement.

— Non, ce n’est pas tout. L’oncle de ce damoiseau, le marquis, doit venir ici aujourd’hui, n’est-ce pas ? »

Elle fit un signe de tête affirmatif.

« Il vient pour avoir des renseignements ?

— Oui.

— Eh bien ! C’est toi qui les lui donneras. Je veux que tu lui apprennes toi-même ce que je t’ai dit, que tu lui dises tout…, entends-tu bien, tout !»

Alors Stéphanette se leva ; elle se redressa de toute sa taille : ses yeux étaient secs, sa figure prit une expression d’énergie hautaine, et elle lui répondit en le regardant droit en face :

« Non, monsieur, vous n’avez pas le droit de me torturer ainsi ; j’ai assez de porter votre honte, c’est à vous de l’apprendre aux autres… J’étouffe ici ! » cria-t-elle.

Avant que son père eût pu l’arrêter, elle s’était élancée vers la porte et l’avait ouverte. Elle allait s’échapper, et son pied se posait déjà sur la première marche de l’escalier de bois qui conduisait dans la rue, quand le brocanteur se précipita sur elle. Dans sa colère il avait saisi par le pied un petit guéridon, le premier objet qu’il avait trouvé à sa portée, et le faisait tourner autour de sa tête. En l’apercevant, Stéphanette eut peur et sentit la force l’abandonner. Lui, porta un coup terrible en avant ; mais, soit qu’il fût trompé par l’obscurité de l’escalier, soit que la colère rendît sa main mal assurée, il frappa sur la rampe de chêne. Le pied du guéridon ploya comme un arc, puis, se redressant, revint en arrière avec une telle violence que la tablette atteignit au front le misérable et lui fit une large entaille. La colère arracha d’affreux blasphèmes au brocanteur.

Sa fille ne les entendit pas. Elle était tombée évanouie. Ses pieds pendaient sur les marches de l’escalier, son corps était étendu sur le palier. La tête, dans la chute, avait rencontré le mur et s’était légèrement inclinée de côté. Une pâleur livide couvrait son visage, qu’éclairait à peine, à travers les vitraux poussiéreux et jaunes de la fenêtre, la lumière encore faible du matin. On eût dit une de ces martyres chrétiennes dont la pudeur et la grâce composaient encore l’attitude suprême au milieu des défaillances de la mort.

Le brocanteur s’accroupit sur les dernières marches de la volée d’escalier conduisant à l’étage supérieur, et se mit à essuyer avec un mouchoir le sang qui coulait de son front. Un tremblement convulsif agitait tout son corps. Il regardait la jeune fille avec une, expression de haine, d’effroi, et une fixité extraordinaire, comme un homme qui voit passer entre lui et l’objet qui l’a frappé tout un drame évoqué subitement.

« II me semble voir encore la mère », dit-il.

Ses dents claquaient. Il se leva, enjamba le corps de Stéphanette, et descendit dans la boutique.

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