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Chapitre 10

Revenue de son évanouissement, la jeune fille répara le désordre de ses vêtements, et, toute tremblante encore d’émotion, sortit. Elle descendit la ville, passa la Maine, et entra chez sœur Doctrovée par la porte toujours ouverte du jardin.

Dans ce jardin, dont les massifs régulièrement disposés et dessinés par une bordure de buis figuraient, de chaque côté de l’allée, une croix de Saint-André, quelques espèces de fleurs, les mêmes tous les ans, s’épanouissaient : des résédas, des giroflées brunes et surtout des passeroses, plante aimable qui n’a jamais fini de fleurir, et qui meurt ayant encore des boutons, comme nous des projets. C’est là que la bonne sœur Doctrovée se promenait les soirs d’été avec sœur Apolline ; l’une, pleine d’enthousiasme pieux, et l’autre de souvenirs, elles causaient de leurs pauvres, des misères de cette vie, de Dieu, dont leurs saintes âmes voyaient sans doute les anges, dans la nuit bleue, voler d’une étoile à l’autre, et souvent, bien souvent, du Ronceray qui les avait abritées toutes deux, belle alors et florissante abbaye, avec ses grandes richesses, sa vie paisible, ses vastes dépendances qu’animait l’activité silencieuse des sœurs, sa basilique dont les trois nefs, frémissantes depuis sept siècles sous le vent des cantiques sacrés, s’étaient pénétrées à la longue du parfum de l’encens, et sa crypte, plus ancienne encore, où l’on voyait la statuette en bronze de Notre-Dame, et, sortant d’un mur, la ronce merveilleuse qui rampait à ses pieds sans se flétrir jamais ; murailles écroulées à présent, cloîtres abandonnés, église profanée dont la tempête et la pluie noircissaient les pierres et achevaient de faire une ruine, c’est-à-dire une grande infortune oubliée, quelque chose comme une tombe sans nom, devant laquelle le peuple passe sans s’arrêter et sans se souvenir.

La sœur Apolline, qui avait vu Stéphanette arriver, alla prévenir sœur Doctrovée, pendant que la jeune fille pénétrait et s’asseyait dans le parloir, petite salle carrée que meublaient six chaises de paille, et dont les murs, blanchis à la chaux, n’avaient pour ornement qu’un crucifix en plâtre bronzé. La bonne sœur se fit attendre un peu ; elle était très occupée : c’était l’heure où elle recevait ses pauvres. Par la porte du parloir, restée ouverte, Stéphanette entendait le murmure de tout un petit monde d’enfants, de femmes, de vieillards à jambes traînantes, réunis dans la grande salle voisine, et, par moments, la voix douce et, claire de sœur Doctrovée qui leur parlait.

« Ah ! c’est vous, femme Gerbot ? Vous m’amenez votre Susanne ? Quelle grande fille déjà ! Elle a pris bien de la force depuis trois mois ; ce sera une brave ménagère, vous verrez… Sœur Apolline, allez donc me chercher les deux chemises de toile que j’ai mises de côté pour cette enfant. Ma sœur, ma chère sœur, ajoutait-elle en haussant la voix, – car la tourière était déjà loin, – il y a dans l’office une bouteille de vin vieux qu’on m’avait apportée quand j’étais malade ; allez donc la chercher aussi pour le mari de la Gerbot, qui a les fièvres tierces… Est-il un peu mieux, votre homme, la Gerbot ? Vous lui donnerez mon vieux vin ; seulement, s’il est dans ses mauvais jours, vous ne lui direz pas d’où cela vient, pour qu’il ne se mette point à jurer. Au revoir, la Gerbot ; au revoir, Susanne. »

Sœur Doctrovée passait ainsi d’un groupe à l’autre, parlait aux uns doucement, aux autres fermement, toujours avec à-propos, donnait à tous, et tous se retiraient en bénissant la sainte fille, en qui se reconnaissait la tendresse prudente de la Providence.

Quand elle eut fait le tour de la grande salle, elle se dirigea vers le parloir ; Stéphanette entendit les pas légers de la sœur, le petit grillotis du rosaire pendu à ses côtés, puis la religieuse apparut avec son bon sourire, ses yeux vifs, sa guimpe blanche et ses deux ailes de colombe.

« Qu’avez-vous, ma chère enfant ? dit-elle, vous avez encore pleuré. »

Et, debout près de la jeune fille, elle écouta son récit, joignant parfois les mains en signe de compassion, et la pitié se mêlait sur son visage à la sérénité qu’elle n’altérait point.

Stéphanette lui raconta tout : l’amitié de Jean, les longues appréhensions qu’elle avait eues avant d’y répondre, le consentement de l’oncle et le bonheur qu’elle en avait ressenti, puis l’affreuse scène du matin, le secret du brocanteur, la promesse que son père avait voulu lui arracher de tout révéler elle-même à son fiancé, le refus qu’elle avait opposé, et le coup terrible auquel elle avait par miracle échappé.

« Ô ma sœur ! dit la pauvre fille en levant sur sœur Doctrovée son visage baigné de larmes, est-ce que vous n’avez pas horreur de moi, maintenant que vous connaissez mon père ? Est-ce que vous saviez qui j’étais quand vous m’avez prise, toute petite, pour m’apprendre à lire ?

— Oui, mon enfant, répondit la sœur.

— Et tout le monde savait cela, excepté moi ?

— Non, peu de gens le savent, au contraire. Ces événements ne sont pas loin de nous ; mais peu de temps suffit pour que beaucoup de choses s’oublient. Un grand nombre de ceux qui ont vu ces jours funestes sont déjà morts ; d’autres ne se souviennent plus du rôle que votre père y a joué ; d’autres enfin ne reconnaissent pas votre père, maintenant qu’il a vieilli et qu’il n’est jamais désigné que sous son prénom, « le père Jérôme », ou bien ils ne l’ont jamais revu, tant il prend de précautions pour se cacher à tous les regards. Je ne me m’étonne pas que lui, halluciné par le remords, croie voir partout des témoins de sa vie, des accusateurs qui le poursuivent de leur mépris ou de leur haine ; mais cela n’est pas, je vous l’assure. Bien que son nom soit resté tristement célèbre dans cette ville, bien peu de personnes pourraient dire s’il existe encore un être vivant qui porte ce nom-là.

— Vous voyez bien que je ne puis plus, après tout cela, rester avec lui dans cette maison, dans cet enfer ? Je veux venir ici avec vous, ma sœur, Vous aider à servir vos pauvres et oublier tout le reste.

— Non, dit gravement sœur Doctrovée, il faut rester. C’est un rude devoir que le vôtre, pauvre petite ; mais vous devez l’accomplir. Votre place est auprès de cet homme, qui est votre père quand même ; soyez l’expiation près de la faute, peut-être Dieu compensera-t-il et pardonnera-t-il. Voulez-vous perdre cette espérance, et croyez-vous que vous puissiez trouver auprès de moi une mission qui vaille celle-là ?

— Et puis-je avouer cette honte à Jean, lui dire que je suis indigne de lui, lui dire cela, moi ? »

Sœur Doctrovée resta pensive un instant.

« Cela vaudrait mieux, dit-elle.

— Non, jamais je ne pourrai, jamais !

— Vous le ferez, mon enfant, quelque pénible que ce soit et bien que vous n’y soyez pas obligée. Vous serez loyale jusqu’à dire l’infamie qui vous atteint, forte jusqu’à briser vous-même le lien qui vous était cher si vous faites cela, vous aurez un mérite immense,… et, ajouta-t-elle, qui sait si Dieu ne réserve pas à cette épreuve courageusement subie une récompense aussi grande que le sacrifice ? Mais ne le faites pas pour cela, faites-le pour Lui. »

À ce moment, sœur Apolline vint chercher sœur Doctrovée pour aller voir un malade qui se mourait, et la religieuse quitta le parloir en hâte.

Stéphanette reprit le chemin de la rue de l’Aiguillerie. Quand elle franchit de nouveau le seuil de la maison de son père, qu’elle s’était promis de ne plus revoir, elle était résolue à faire tout ce que lui avait dit de faire sœur Doctrovée.

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