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Chapitre 8

Stéphanette était heureuse. Elle s’en étonnait comme d’une chose nouvelle. Son enfance avait été maltraitée, et sa jeunesse était misérable. Toute petite, son père la battait souvent et ne la caressait jamais. De bonne heure elle avait senti, avec cet instinct d’enfant qui ne se trompe pas, qu’elle n’était pas aimée, qu’on la trouvait de trop dans cette maison où elle vivait seule avec lui. Quand elle riait, et c’est un besoin de rire à cet âge, il la frappait ; quand elle pleurait, il l’enfermait ; quand elle s’approchait de lui, il la repoussait ; par bonheur elle n’avait jamais été malade, car il l’aurait laissée mourir. Ne fallait-il pas qu’elle aidât Margot à faire le ménage, Margot, une vieille ignoble qui la battait aussi !

C’était pitié de voir la pauvre petite revenir le matin du marché, chargée d’un gros panier dont le poids faisait pencher tout son corps de côté. Elle allait devant Margot, n’osant s’arrêter de peur des coups. Le reste du jour, il fallait coudre, balayer, éplucher les légumes. Elle voyait avec envie les autres enfants qui jouaient, car elle ne jouait jamais.

Stéphanette avait grandi, Margot n’était plus là. Son père semblait avoir pris son parti de la voir s’élever, Elle était si bonne, si économe, si laborieuse, qu’il n’avait guère d’occasions de s’emporter contre elle. Toujours silencieux, replié sur lui-même, assis à la même place obscure de la grande salle, il laissait sa fille aller, venir, vendre les plus rares de ses marchandises aux amateurs les plus fidèles, sans jamais paraître s’occuper ni d’elle ni d’eux. Pour un léger oubli, pour la moindre faute de Stéphanette, la colère saisissait le brocanteur, une colère farouche, qui l’agitait comme un accès d’épilepsie. Elle fuyait alors, pour ne pas être tuée.

La jeune fille avait compris qu’il y avait eu dans la vie de cet homme un drame auquel elle avait été mêlée, et que la haine de son père pour elle datait de là. Elle savait de plus, à n’en pas douter, que cet événement mystérieux avait eu lieu au temps de la Révolution. Elle avait remarqué en effet, le soin extrême avec lequel le brocanteur cachait son nom et se dérobait lui-même aux regards des personnes, nombreuses alors, qui avaient vu ces temps-là. Le soir, quand il sortait, – le brocanteur ne sortait jamais le jour, – il s’enveloppait, même en été, dans un grand manteau vert, à collet relevé, dans lequel son visage disparaissait jusqu’aux yeux. La rencontre d’un passant lui était désagréable : il faisait de longs détours pour éviter certaines rues, et cherchait pour s’y promener les quartiers les plus sombres et les moins peuplés de la ville.

Stéphanette n’en savait pas davantage.

Qui donc l’eût renseignée ? Elle n’avait aucune amie de son âge ; et la seule personne qui se fût occupée d’elle en ce monde, et qui l’aimât, la sœur Doctrovée, questionnée par elle à ce sujet, s’était renfermée dans la plus absolue réserve.

Sœur Doctrovée était une ancienne religieuse, de la célèbre abbaye bénédictine du Ronceray. Recueillie et élevée par la dernière abbesse, Mme Léontine d’Esparbez de Lussan Bouchard d’Aubeterre, dont elle était proche parente, reçue, toute jeune encore, en qualité de novice, elle portait, depuis un an à peine, l’anneau d’or des dames du Ronceray, quand la terrible liberté révolutionnaire ordonna aux religieuses de renier leurs vœux ou de sortir du cloître.

Des trente filles du Ronceray, pas une ne céda. Elles furent dispersées. La splendide abbaye fut démolie à moitié, et pillée de fond en comble.

Sœur Doctrovée acheta peu de temps après, dans la rue Vauvert, une grande maison avec un grand jardin, dépendances du couvent également abandonné du Calvaire, et s’y retira en compagnie de sœur Apolline, vieille religieuse prudente et dévouée, qui avait été tourière au Ronceray. Ces deux saintes filles vécurent là pendant toute la Révolution, visitant et recevant les pauvres, soignant les malades, adorées de la population du quartier, protégées par les patriotes les plus avancés, auxquels elles faisaient l’aumône à l’occasion. Elles ne quittèrent même pas l’habit de leur ordre, que des personnes, assurément bien intentionnées, leur conseillaient de laisser, et continuèrent de porter la robe noire à longue queue, à larges manches doublées d’une toile blanche plissée en forme de surplis, qui donnait aux demoiselles du Ronceray, dit le P. Hélyot, un air de chanoinesses.

Parmi les innombrables bonnes œuvres de sœur Doctrovée, une des meilleures fut sans doute le soin qu’elle prit d’instruire la petite Stéphanette, et de lui apprendre avant toutes choses qu’il y avait un ciel, une espérance pour les désespérés, et que Dieu avait fait les bonnes sœurs pour les petits enfants qui n’ont ni père ni mère. Sœur Doctrovée qui n’ignorait aucune misère, avait connu celle-là ; elle s’était fait aimer de l’enfant, l’avait attirée chez elle. Peu à peu Stéphanette avait pris l’habitude de se rendre tous les dimanches, les seuls jours qui fussent en partie libres pour elle, dans la rue Vauvert, et là elle étudiait, elle causait, elle jouait avec sœur Doctrovée et sœur Apolline. Elle rapportait aussi des livres qu’elle lisait, et des devoirs qu’elle faisait chez son père à la veillée. Le brocanteur la laissait faire. La jeune fille avait reçu de la sorte une instruction bien supérieure à celle des enfants de son âge et de sa condition ; mais elle avait surtout appris, à l’école de sœur Doctrovée, la résignation et le courage qui lui étaient si nécessaires.

Cette âme était donc préparée à tous les devoirs, à tous les sacrifices, mais nullement au bonheur, quand Stéphanette connut Jean.

Elle se crut longtemps le jouet d’une illusion, et n’accepta qu’avec crainte la pensée qu’elle était aimée. Elle avait peur de ces inconnues qui s’appelaient la joie et l’espérance, et qui frappaient à sa porte pour la première fois.

Lorsque Jean lui annonça que le marquis consentait à son mariage, elle se sentit tout à coup rassurée, libre d’aimer ; la vie lui parût belle et l’avenir brillant : elle crut à son bonheur.

Voilà pourquoi elle avait eu ce divin sourire.

Les rêves chantèrent toute la nuit dans son cœur, et le matin, quand elle s’éveilla, elle souriait encore.

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