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Chapitre 11

Vers deux heures de l’après-midi, M. de la Hansaye, qui avait quitté dès le matin la Merlinière, sortit de chez son ami le baron de Rieux et s’achemina vers la rue de l’Aiguillerie. Ses soixante-cinq ans avaient encore bon air dans son costume ancien régime. Son jabot de fine batiste gaufrée, son gilet à fleurs, sa culotte de soie noire, ses bas bien tirés, disaient hautement qu’il avait déjeuné en ville. Son manteau seul était moderne : c’était une pièce de drap bleu foncé, ample comme une tente-abri, et qui n’eut jamais, pour la coupe, l’épaisseur, l’envergure, d’autres frères que les manteaux qu’on voit dans les images sur le dos des grenadiers de la retraite de Russie. Il faisait vaillamment son service, par la neige, par la pluie, et depuis longtemps déjà, sans qu’il y parût. Le marquis l’avait emporté, car le temps était pluvieux.

Il allait d’un pas mesuré, réfléchissant à ce qu’il allait dire.

Tout d’abord, pensait-il, j’interroge le bonhomme ; j’ai mes entrées dans la boutique, on m’y connaît, et il me sera facile, sans en avoir l’air, de le questionner sur sa famille, sur les amis qu’il a dans la ville, sur ses petites affaires de fortune ; mais cela n’est que secondaire : l’important, c’est de parler à la jeune fille, c’est de voir si elle a vraiment autant de jugement que de beauté. Je trouverai bien le moyen de l’entretenir à part, pendant quelques minutes au moins ; elle devinera sans doute pourquoi je suis venu ; mais je ne m’avancerai pas, je me tiendrai sur la réserve ; je ne viens pas faire une demande, corbleu ! Pas encore, je viens prendre des renseignements. Ma visite ne sera probablement pas longue ; elle sera trop longue encore pour mon pauvre Jean, qui doit m’attendre chez Me Furondeau. Il est convenu qu’il m’y attendra ; mais je parierais bien l’opulence de mes ancêtres contre une coquille de Saint-Jacques que je le verrai, au bout de dix minutes, apparaître, au coin de la rue et guetter ma sortie. Impatiente, heureuse jeunesse !

Ce disant, il arriva devant la boutique, et ouvrit la porte.

Stéphanette était assise à gauche, près de la fenêtre. Au bruit que fit le marquis en entrant, elle se leva, et M. de la Hansaye aperçut la silhouette de la jeune fille, qui se détachait sur le fond lumineux des vitres ; mais il ne vit pas son visage : elle ne s’était pas détournée, sachant trop bien qui entrait. Il alla droit au brocanteur, qui se tenait, selon sa coutume au fond de sa boutique, dans un coin sombre, entre deux meubles. Le brocanteur avait la tête entourée de bandes de toile dont les effilures tombaient en franges jusque sur ses yeux, et que maculaient quelques gouttes de sang.

« Vous vous êtes blessé ? demanda poliment le marquis.

— Oui, répondit-il d’un ton maussade, je suis tombé d’une échelle.

— Je suis d’autant plus contrarié de cet accident, reprit M. de la Hansaye, qu’ayant une heure ou deux à passer en ville, je venais vous demander de visiter vos curieuses collections ; vous m’auriez raconté l’histoire de vos trésors : un vieil amateur comme moi aurait eu le droit de vous la demander, je suppose ?

— Ce n’est pas pour ça que vous venez, reprit le brocanteur.

— Comment donc ? dit le marquis, à qui le sang monta au visage.

— Non, vous veniez prendre des renseignements. Ce n’est pas la peine de vous cacher. Ma fille vous les donnera ; moi je ne puis pas parler, je suis malade. »

Et du doigt il désignait, avec une expression de méchanceté telle que le marquis en fut frappé, sa fille, toujours debout à l’extrémité de la salle.

M. de la Hansaye était à la fois piqué de l’accueil peu obligeant qu’il recevait, étonné qu’on sût ce qu’il venait faire, déconcerté dans ses plans d’attaque. Il eut grande envie de s’en aller. Il surmonta cependant cette impression.

C’est un rustre de la pire espèce, se dit-il ; j’irai quand même jusqu’au bout de ma mission.

Il traversa la salle et s’arrêta à quelques pas de la jeune fille, sans qu’elle se détournât, sans qu’elle parût même s’apercevoir de son approche. Elle était vêtue de noir. Le marquis remarqua que ses mains, qu’elle appuyait sur une petite table placée devant elle, comme pour se soutenir, tremblaient, et que sa respiration était haletante,

« Mademoiselle, dit-il, c’est à vous que je vais m’adresser à présent, puisque votre père m’en donne la permission. »

Un sanglot étouffé lui répondit seul.

M. de la Hansaye, ne comprenant rien à cette scène, regardait alternativement la jeune fille et son père. Après quelques instants ;

« Je m’aperçois, dit-il, que je suis de trop ici, mademoiselle ; je vous demande pardon, et je me retire. »

Il s’éloignait déjà quand, d’une voix faible et brisée par l’émotion, elle lui jeta ces mots :

« Je m’appelle Stéphanette.

— Je le savais, mademoiselle, répondit le marquis en revenant sur ses pas, c’est un fort joli nom.

— Stéphanette Hudoux ! » cria-t-elle.

Puis elle se laissa tomber sur un fauteuil, cacha sa tête entre ses mains, et fondit en larmes.

Le sacrifice était consommé.

Hudoux ! Quel nom, et quels souvenirs il rappelait ! Hudoux, le secrétaire de la commission militaire qui, sous la Terreur, avait envoyé tant de malheureux à la mort, dont la cruauté froide n’avait jamais connu la pitié, qui n’interrogeait que pour condamner ; Hudoux, l’ami de Carrier, l’homme qui riait aux exécutions, qu’on avait vu plusieurs fois, quand les bourreaux, lassés, refusaient de faire leur affreux métier, prendre leur place et guillotiner lui-même ses victimes ; Hudoux, qui, sur le registre de la commission, avait, le 18 pluviôse an II, marqué de la lettre fatale le nom de Mme de la Tremblaye, la belle et charmante sœur du marquis.

Toute cette horreur passa comme un coup de tonnerre dans l’âme du gentilhomme. Il avait cru ce misérable mort, enfoui avec les années qu’il avait ensanglantées, et il le retrouvait vivant, et il venait de lui parler, et il était chez lui, et son neveu aimait sa fille.

La colère, l’indignation, l’effroi, le poussèrent hors de la maison. Il s’enfuit plutôt qu’il ne sortit. Mais son dernier coup d’œil tomba sur Stéphanette, accablée, brisée de douleur, innocente des crimes de son père dont elle portait la honte, et cette vue lui fit pitié.

« Malheureuse enfant ! » murmura-t-il.

Dehors, à vingt pas de la porte, son neveu l’attendait, sous la pluie qui tombait fine et serrée. La figure de Jean s’assombrit, quand il put distinguer les traits bouleversés du vieillard.

« Eh bien ! mon oncle ? fit-il.

— Pauvre petit ! » répondit le marquis, et il l’embrassa en pleine rue ; puis il jeta un coin de son manteau sur l’épaule de Jean, passa son bras sous celui du jeune homme, et, se penchant vers lui, de sa voix la plus douce :

« Viens », dit-il.

Ils prirent la direction de la Merlinière, serrés l’un contre l’autre, formant une seule masse brune au milieu de la chaussée, et, à travers les vitres de la boutique, Stéphanette, les yeux baignés de larmes, les regardait s’éloigner dans le brouillard.

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