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Chapitre 12

Deux mois plus tard, au commencement de septembre, le chevalier Jean de Trémière était nommé garde du corps de Louis XVIII et recevait l’ordre de partir pour Paris. M. de la Hansaye n’avait eu qu’à demander cette faveur pour l’obtenir de suite… Son nom, ses longs services, ses anciennes relations, lui donnaient quelque crédit à la cour, et la satisfaction qu’il eut d’en recevoir la preuve fut, pour le vieillard, un grand adoucissement au chagrin qu’il éprouvait de se séparer de son neveu.

Au jour marqué, le marquis, Jean-Baptiste et Gothon, partirent à pied de la Merlinière pour se rendre à Angers, où le jeune garde du corps devait prendre la diligence. Ces quatre personnages étaient divisés en deux groupes : en tête, le marquis, marchant à pas relevés, causant batailles et embuscades, le teint vermeil, un grain de poudre dans la cervelle, le verbe haut, débordant de conseils sur la tactique et le maniement du mousqueton, et, près de lui, Jean, grave et un peu fier de se trouver, pour la première fois, en vrai chevalier de Trémière.

Derrière eux venaient Baptiste et Gothon. Gothon trottinait, essoufflée, s’essuyant alternativement le front et les yeux.

Elle portait à la main un paquet enveloppé d’une serviette fine nouée par les quatre coins. Elle n’était pas d’humeur endurante, la pauvre Gothon, ce jour-là moins qu’un autre, et rien ne l’impatientait plus que de voir, à côté d’elle, marcher à grandes enjambées son camarade Baptiste souriant, triomphant, indifférent à tout ce qu’elle lui disait, les yeux fixés sur l’uniforme bleu à parements rouges et à galons d’argent qui étincelaient à dix pas devant lui. De temps à autre, Baptiste, qui portait les bagages du jeune garde du corps, c’est-à-dire quelques chemises, quelques livres dans un cabas de crin noir, et une belle paire de bottes neuves pendues par une ficelle aux poignées du cabas, s’arrêtait et donnait un coup de revers de manche sur la tige des bottes du chevalier, que ternissait la poussière de la route. C’était à recommencer tous les cent mètres ; Gothon le laissait derrière elle en grommelant. Ces deux bonnes gens étaient, comme toujours, d’avis contraire : Gothon dolente de voir partir Jean, Baptiste ravi d’escorter un garde du corps de « Sa Majesté le roi », comme il disait.

Quand ils débouchèrent de la rue Baudrière sur le quai Royal, d’où partait la diligence de Paris, on attelait les chevaux, et la bâche de la voiture était déjà bouclée.

Il y avait là, autour de l’immense berline à trois corps, tout un monde de facteurs, de postillons, de voyageurs effarés courant après des colis égarés, et surtout de parents, d’amis, de connaissances ou de simples curieux, qui encombraient la voie : car rien ne gêne un départ comme ceux qui ne partent pas. On s’embrassait, on criait, les chevaux piaffaient, on s’entendait à peine.

« Arrivez donc, monsieur, c’est vous qui avez une place d’intérieur pour Paris ? dit le contrôleur au jeune homme.

— Oui, monsieur.

— Vous êtes en retard, la place est prise par une dame ; il n’y a plus de place que là-haut, sous la bâche.

— J’y monte, répondit Jean.

— Et pour vos bagages, mettez-les où vous voudrez, ajouta le demi-fonctionnaire, grognon ce jour-là comme un fonctionnaire tout entier, la bâche est bouclée. »

Jean se prit à sourire, en regardant le cabas et la paire de bottes.

« Je les mettrai sous moi », dit-il.

L’heure de la séparation était venue. Le marquis embrassa son neveu à deux reprises ; Baptiste s’enhardit jusqu’à tendre la main à son jeune maître, après lui avoir donné ses bagages qu’il époussetait furieusement depuis quelques minutes, et Gothon, qui n’en pouvait plus de fatigue et d’émotion, remit à son petit Jean le paquet qu’elle portait depuis la Merlinière.

« Tiens, mon petit Jean, dit-elle, c’est pour toi. »

Elle n’en put dire plus long, et détourna la tête pour cacher ses larmes.

« Au revoir, et merci, ma bonne Gothon », répondit le jeune homme, qui, ses bagages d’une main, et tenant de l’autre la courroie de cuir qui pendait du sommet de la voiture, grimpa lestement jusqu’à la banquette supérieure, et prit la dernière place libre, du côté opposé à celui par où il avait monté.

Quand il eut mis son cabas sous la banquette et rangé son épée le long de ses jambes, le chevalier voulut voir ce qu’enveloppait la serviette blanche que, de la chaussée, Gothon couvait encore des yeux. Il dénoua les coins et trouva une bourriche d’osier pleine des plus belles pêches de la Merlinière, veloutées, parfumées, veinées d’or pâle ou de vermillon ; sur le couvercle, un bouquet de roses blanches et de roses rouges.

« Oh ! les belles fleurs et les belles pêches, Gothon ! »

Le visage de Gothon s’épanouit.

« Vous n’en trouverez pas comme cela dans votre Paris, monsieur Jean », répondit-elle.

À ce moment, une jeune fille, vêtue de deuil, passa près de la voiture. Elle allait rapidement, sans tourner ni lever la tête, indifférente à tout. Jean la vit et tressaillit. Il ne put détacher ses yeux de cette soudaine apparition, et quand la voiture s’ébranla, quand les clameurs de la foule, se mêlant aux claquements sonores des fouets, saluèrent le départ de la diligence, M. de la Hansaye remarqua tristement que son neveu ne répondait pas aux derniers adieux de son vieil oncle, et, les yeux fixés en avant, regardait une forme svelte et noire qui s’éloignait le long des berges de la Maine.

Quelques jours s’écoulèrent, bien longs pour les habitants de la Merlinière. Enfin le facteur apporta une lettre timbrée de Paris.

« Oui, Gothon ; oui, Baptiste ; oui, mes enfants, s’écria le marquis, assis devant la cheminée de la cuisine, une lettre de Jean, la première depuis près de deux semaines qu’il est parti, l’ingrat ; on va voir s’il ne nous a pas trop oubliés. Asseyez-vous donc, facteur, et buvez un coup de vin. C’est un beau jour : une lettre de Jean !

— Je parierais qu’il est déjà malade dans son grand Paris, ce pauvre cher enfant ! murmura Gothon.

— Que non, dit Baptiste ; moi je suis sûr qu’il a déjà été remarqué par Sa Majesté le roi.

— Taisez-vous donc, reprit le marquis en déployant la lettre, voici ce qu’il écrit. »

Et le bon vieillard lut tout haut et lentement :

À Monsieur,

« Monsieur le marquis de la Hansaye,

« à la Merlinière, près Angers.

« Mon cher, oncle, depuis huit jours que je suis à Paris, je n’ai pu trouver le temps de vous écrire : mon équipement, les visites à mes chefs, les exigences du service, ne m’ont pas laissé un instant de liberté.

« J’ai été présenté au roi le lendemain de mon arrivée. Quelle émotion, mon cher oncle ! En vérité, si c’était à recommencer, je n’oserais jamais. Et pourtant le roi a été bien aimable pour moi. Il était dans son cabinet de travail, assis devant un grand bureau ; un de ses ministres, M. le duc de Richelieu, je crois, lui lisait un rapport.

« J’entre. Le roi se détourne. Je reste immobile, ne pouvant plus marcher.

« – Eh bien ! monsieur, dit le roi, qui s’aperçoit de mon trouble, avancez donc : comment ! un de mes gardes du corps aurait peur ? »

« L’esprit et le mouvement me reviennent à la fois ; je lui réponds :

« – Ah ! Sire, si c’était l’ennemi ! »

« Le roi sourit.

« – Monsieur, me dit-il, vos aïeux ont bien « servi les miens : êtes-vous le dernier Trémière ?

« – Oui, Sire.

« – Ce serait dommage, reprend le roi en souriant de nouveau. Dites au marquis Merlin, votre oncle, qu’il est un brave et que je le remercie du beau garde du corps qu’il m’envoie. »

« Et le roi me fait signe de nie retirer. »

« Dites au marquis Merlin qu’il est un brave, et que je le remercie, répéta M. de la Hansaye ravi. Ah ! Baptiste, que ça fait du bien d’entendre dire ça !

— Il n’a rien dit de moi, dit Baptiste, mais c’est tout comme, car il sait bien que j’ai toujours suivi monsieur le marquis, pas vrai ? Vive le roi ! cria le vieux chouan en se redressant de toute sa taille.

— Paix, Baptiste, paix, continuons. »

« Mon oncle, c’est bien beau un roi. Quand le nôtre m’a regardé avec son grand air, j’ai senti battre mon cœur comme si j’étais à la bataille, et j’ai pensé : s’il le fallait, je mourrais pour lui avec plaisir. Mon oncle, il y a des imbéciles qui disent qu’un roi n’est qu’un homme ; ceux-là n’en ont pas vu. Moi qui viens d’en voir un, je vous dis que c’est bien plus qu’un homme, et que j’ai cru voir en lui le résumé de la patrie, la patrie elle-même, noble, puissante et douce.

« J’ai été de service au palais, hier le 15 septembre, pour la première fois. À onze heures, Sa Majesté s’est rendue à la messe, avec les princes et princesses. La foule, qui l’attendait à passer, l’a acclamé. Ce peuple, qui a salué de ses vivats tant de gouvernements, semblait cependant sincère et naturel dans sa joie, comme un buveur qui s’est longtemps grisé de grosse bière et d’eau-de-vie, et qui revient avec plaisir au vin franc de nos coteaux. Dans la journée, il y a eu parade militaire dans la cour des Tuileries par la 4e légion de la garde nationale, le 2e et le 5e régiments de la garde royale, un régiment de cuirassiers, je ne sais plus lequel, les lanciers de la garde et un escadron d’artillerie. C’était superbe. Monsieur, et les princes ses fils étaient à cheval. Ils ont parcouru les rangs et félicité les troupes. J’ai aperçu, à l’une des fenêtres de la galerie de Diane, la jeune duchesse de Berry. Toute cette famille est militaire, même les femmes.

« Enfin, pour vous donner une idée de toutes les belles choses que j’ai vues hier, sachez, mon cher oncle, qu’au Champ-de-Mars, le soir, devant une foule immense, miss Élisa Garnerin s’est élevée en ballon, avec sa jeune sœur.

« Vous avez sans doute appris déjà que la Chambre a été dissoute par ordonnance du 5 septembre. On crie beaucoup ici contre cette mesure ; moi, je n’ai pas d’avis sur ce point, n’étant qu’un jeune garde du corps, qui attend sa moustache et ses galons à pousser.

« Ma vie nouvelle, active et bruyante, me convient à merveille. Je me sens soldat depuis des générations. Elle a surtout pour moi un inappréciable avantage, c’est qu’elle m’empêche de penser à bien des choses qu’on sent pleurer au fond de son cœur. Oh ! le passé, mon oncle, ce passé d’hier, je sais qu’il est de mon devoir de l’oublier ; l’honneur même le commande, et cependant je ne puis. Priez pour moi, car je suis quelquefois bien malheureux. Mais ne parlons pas de cela. Parlons de vous et de la Merlinière.

« Comment va Gothon ? Comment va Baptiste ? Baptiste ne m’a pas fini sa dernière histoire. Il en était à ce moment où Sans-Peur, de Marans, ayant surpris un bleu dans le champ du Grand-Écobu, le rapporte au bivouac par le fond de sa culotte. Je veux savoir la fin. Ce sera pour quand je reviendrai, n’est-ce pas ? »

« Toujours bien honnête, monsieur Jean », dit Baptiste.

« Au revoir, mon cher oncle ; croyez que je n’oublie rien ni personne d’Angers, que je me souviens surtout de vous, de vos exemples, de vos leçons, et que toute mon ambition est de rester digne de mon oncle Merlin, que j’embrasse de tout mon cœur.

« JEAN »

« Cher enfant ! » dit le marquis, et il resta pensif plusieurs minutes, partagé entre des sentiments divers, pendant que Gothon grognait de plaisir dans l’arrière-cuisine, et que Baptiste, un peu troublé par tant de belles choses, debout sur le seuil, affectait de regarder le temps pour dissimuler son émotion.

« Facteur, dit le marquis, buvez un second coup pour votre peine, et rapportez-nous souvent des lettres comme celle-là. »

Le facteur continua d’apporter, toutes les trois semaines environ, la lettre attendue de Paris. Les lettres de Jean étaient généralement d’allure militaire, courtes, affectueuses, tristes parfois, et, toujours bien reçues par le marquis, elles étaient soigneusement conservées dans une boîte de bois de couleur chocolat, qui fermait à clef : une rareté à la Merlinière.

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