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Chapitre 13

Jean était depuis dix-huit mois dans les gardes du corps, lorsqu’un incident, qui fit sur lui une profonde impression, le détermina à se séparer de ses camarades.
Parmi les jeunes gentilshommes qui l’entouraient, riches, heureux, insouciants, accourus de tous les coins de la France pour mettre au service du roi leurs personnes élégantes et leurs épées toutes neuves, il avait su, quoique pauvre et, dans le principe, un peu gauche, se faire une place honorable. On l’estimait, on le tenait pour un noble cœur, et sa tristesse, qu’il dissimulait d’ailleurs autant qu’il le pouvait, avait été respectée jusqu’alors. Ses camarades ne lui en avaient jamais demandé la cause, et Jean n’était pas homme à raconter dans une salle des gardes l’histoire de sa vie. Il ne parlait guère des autres et jamais de lui-même.

Un soir de février 1818, une vingtaine de jeunes gens des gardes étaient réunis dans une salle du premier étage du café Valois, situé dans les galeries du Palais-Royal, et où les royalistes se donnaient de préférence rendez-vous. La compagnie était joyeuse et charmante. Que de beaux noms et que de jolies têtes ! C’étaient d’Anteroche, Vintimille, la Jarente, Cicé, Saint-Luc, Sabran, Hercé, Castries, Argentré, Chaumont, et dix autres, aussi nobles, aussi fiers de leurs vingt ans, de leurs galons, de leurs moustaches et du sang ardent qui coulait dans leurs veines. Ils étaient assis autour d’un punch qui flambait dans un grand bol argenté. La flamme bleue courait d’un bord à l’autre de la coupe, frissonnante, dégageant un parfum délicieux. Eux regardaient, riaient, s’interpellaient. Les bons mots se croisaient dans l’air ; c’était un bruit de voix claires, de chansons fredonnées, de cliquetis d’armes, de talons frappant le plancher.

Jean de Trémière se trouvait dans la salle, parmi eux ; mais sa pensée était ailleurs. La joie bruyante des autres avait éveillé en lui une tristesse plus amère que de coutume ; il avait d’abord essayé de lutter ; mais bientôt, s’abandonnant tout entier à la domination des souvenirs, il s’était retiré à l’écart, dans un angle, et sans rien voir, sans rien entendre, il regardait par la fenêtre les passants et les étoiles.

Le punch fut éteint. Une première fois les verres furent remplis jusqu’au bord. On but au roi, et les vitres furent secouées des cris de : Vive le roi ! que poussèrent les jeunes gardes. Plusieurs autres santés furent portées, les têtes s’échauffèrent. L’un des buveurs s’aperçut que le verre de Jean était encore plein, et que le jeune homme ne faisait nulle attention à tout ce qui se passait autour de lui.

« Messieurs, dit-il, je vous dénonce Trémière, qui ne boit pas.

— C’est vrai, c’est vrai, répondirent plusieurs voix ; il a l’air triste à lui seul comme une troupe de corneilles.

— Qu’est-ce que tu as, Trémière ?

— Il a monté la garde la moitié de la nuit, dit Cicé.

— Son concierge lui a donné congé, dit Vintimille.

— Non, dit Sabran avec un léger accent méridional ; moi je sais ce qu’il a : il est amoureux.

— De qui ? de qui ? demandèrent tous les camarades.

— D’une duchesse douairière, repartit d’Anteroche ; je le connais, c’est un antiquaire.

— Trémière, veux-tu que je nomme ta belle ? » dit Sabran.

Jean, un peu ému et nerveux, répondit en essayant de rire :

« Si tu peux, Georges.

— Eh bien, mes amis, voici ce qui m’est arrivé. Il y a trois jours je relevais de garde notre ami Trémière, à six heures du soir, aux Tuileries. Au bout d’une demi-heure, je commençais à m’ennuyer furieusement ; je cherchai une inspiration en regardant le mur, et j’aperçus une inscription, gravée à la pointe de l’épée. Après l’avoir écrite on l’avait bien grattée, mais j’ai pu la rétablir ; comme Champollion, j’ai fait des prodiges d’étude et de patience qui me rendent digne de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et j’ai lu un nom, un nom de femme, un joli nom gothique ; il y avait, je vous le donne en mille, mes amis ; il y avait écrit : Stéphanette !

— Ah ! ah ! crièrent-ils tous.

— Qu’as-tu à répondre, Trémière ? dit Cicé, est-ce toi qui es l’amoureux de Mlle Phanette ?

— Phanette de Romanin, dame de Brulx, présidait une cour d’amour au XIIe siècle, repartit Sabran. N’est-ce pas vrai, vous autres du Midi ? »

Deux ou trois voix répondirent : « Oui, oui ! »

À ce mot de Stéphanette, Jean s’était levé ; il n’essayait plus de rire. Sa physionomie exprimait un mélange de douleur et de colère.

« Laissons cela, je vous prie, messieurs », dit-il.

Mais ses camarades ne comprenaient pas la cruauté qu’ils commettaient.

Ils insistèrent. Ces têtes folles se piquèrent au jeu.

Sabran remplit les verres des vingt jeunes gens.

« Mes camarades, dit-il, je porte la dernière santé. Allons, Trémière, lève ton verre avec nous. »

Jean leva son verre, espérant qu’il ne serait plus question de lui.

« Je bois, dit l’impitoyable Sabran, à la belle Stéphanette ! »

Jean, d’un mouvement violent, jeta sur le plancher son verre, qui se brisa en mille pièces.

« Elle est morte ! » s’écria-t-il.

Et, se frayant un passage parmi ses camarades stupéfaits, il sortit, afin de cacher les larmes de colère et de chagrin qui l’étouffaient.

Cet incident lui fut extrêmement pénible. Sa résolution fut prise à l’instant.

Je quitterai les gardes du corps, pensa-t-il ; on m’y connaît trop à présent, et je prendrai du service dans un régiment actif.

Quelques jours après, en effet, grâce à la protection de plusieurs personnages influents à la cour, dont il s’était attiré l’estime, Jean de Trémière était nommé lieutenant aux grenadiers de la garde, à Paris.

Quand il annonça cette nouvelle à son oncle, il ne lui raconta pas la scène qui avait motivé son changement de corps, et fit valoir seulement auprès du vieillard, que la vérité eût inutilement ému, le désir qu’il avait d’avancer et de faire campagne, si l’occasion s’en offrait.

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