‹ StéphanetteChapitre 15 sur 22 · Chapitre 14

Chapitre 14

Un matin de printemps de cette même année deux femmes, qui revenaient du marché, descendaient en causant la place Sainte-Croix.
« Tu es sûre qu’il est très malade ? disait l’une.

— Oui, répondait l’autre. La voisine d’en face l’a vu par la fenêtre qui se tordait en criant comme un possédé.

— C’en est un, ma chère, et un vrai.

— Tenez, avant-hier, justement le jour où ça lui a pris, ma cousine, qui passait dans la rue, à la brune, a vu de la flamme rouge sortir de la cheminée.

— Ce n’est pas bon signe. Sa fille le soigne ?

— Oui, et toute seule. Personne autre n’ose approcher. Vous comprenez, ma chère, un homme pareil ! Ce n’est pas moi qui voudrais le soigner.

— Ni moi non plus. Au revoir, la Gerbot.

— Au revoir. »

Les deux femmes se séparèrent : l’une descendit la rue Baudrière, l’autre prit la rue Saint-Laud.

Le brocanteur Hudoux était, en effet, très malade. Une fièvre intense l’avait saisi, puis le délire était venu et ne l’avait plus quitté.

On était au matin du troisième jour. Aucun mieux ne s’était produit. Stéphanette soignait et veillait son père.

Assise près de la cheminée, où brûlait un feu de sarments, à demi engourdie par la fatigue de deux nuits sans sommeil, elle écoutait la respiration haletante du malade couché au fond de la chambre, dans un lit à grands rideaux jaunes. Quelque courageuse qu’elle fût, la jeune fille se sentait envahir peu à peu par une sorte de frayeur à laquelle échappent rarement les personnes les plus braves, lorsqu’elles demeurent seules, pendant de longues heures, au chevet d’un homme en délire.

Le délire du brocanteur était effrayant.

Par moments, des visions étranges passaient dans son esprit et le secouaient de la torpeur où il était plongé. Il se redressait en sursaut, les menaçait, leur adressait des paroles incohérentes au milieu desquelles Stéphanette discernait des aveux qui la faisaient frissonner, et qui jetaient une lueur sinistre sur le passé de cet homme.

Vers trois heures de l’après-midi, Hudoux eut un accès plus fort et plus long que les autres. Il se redressa brusquement, se tourna du côté du mur, et leva les bras en l’air en poussant un cri sauvage. Une effrayante vision le hantait : toutes les victimes qu’il avait faites au temps de la Terreur, multitude de tous les âges, rappelées par le remords du fond de leurs tombeaux, passaient une à une devant le moribond. Ces ombres légères, visibles pour lui seul, sortaient de la ruelle comme des brouillards que le vent chasse le matin sur la face des marais, et montaient lentement jusqu’au ciel de lit, qu’elles traversaient sans effort. Elles se succédaient sans intervalle, de sorte que les pieds de l’une touchaient la tête de celle qui suivait.

Lui, hagard, le corps penché en avant, il les nommait à mesure, chacune par leur nom, sans hésiter, avec une effrayante lucidité de mémoire. On eût dit qu’il appelait le registre de la commission militaire : « Jacqueline Jacquier, fusillée, disait-il ; Hersende Vogle, guillotinée ; la Haie-des-Hommes, guillotiné ; Alfred Bart, fusillé ; la belle la Sorinière, guillotinée. »

Si ces fantômes s’évanouissaient pour un instant, si Stéphanette parvenait à le faire se recoucher, dans son sommeil il croyait voir, accroupis en face de lui, deux démons aux yeux de chèvre qui le regardaient en ricanant, et de leurs pattes velues attiraient lentement à eux les draps du lit.

La liste était longue. Stéphanette écoutait, épouvantée. Tout à coup le malade se mit à trembler de tous ses membres et s’écria : « Pourquoi viens-tu aussi ? » d’un ton si douloureux, que Phanette se leva et vint s’agenouiller auprès de lui.

« Père, couchez-vous, dit-elle ; ce n’est rien.

— Comment, rien ? Ta mère, Phanette, ta mère ! Vois-tu comme le rideau tremble ?

— C’est le vent qui passe sous la porte, mon père.

— Et ses yeux qui éclairent toute la chambre ?

— C’est la flamme du sarment, là-bas.

— Pourquoi viens-tu me tourmenter aussi ? répétait le misérable. Tu vois bien qu’elle n’est pas morte ; qui en veut ? personne ! Eh bien, ni moi non plus ! Je l’ai jetée, c’est vrai ; mais elle vit encore, la voilà. Toi seule tu es morte, ta belle tête a roulé, blanche et rouge. »

Et le brocanteur ferma les yeux, se renversa en arrière, et retomba sur le lit en murmurant :

« Ayez pitié de moi !

— Courez vite chercher le prêtre, dit sœur Doctrovée, qui venait d’entrer et qui avait entendu ces derniers cris du moribond, courez vite : il le recevra peut-être maintenant, s’il n’est pas trop tard. »

Elle s’approcha de Hudoux. Il était inerte ; tous les muscles de son corps étaient violemment tendus, il respirait encore faiblement.

Le prêtre arriva.

C’était un vieux chanoine du chapitre de Saint-Maurice, l’abbé Sébastien Marteau, qui pendant la révolution s’était caché à Angers et depuis se tenait à la disposition des curés de la ville pour les suppléer en cas de besoin. Le curé de la paroisse étant absent, il était venu.

« Laissez-nous seuls », dit-il aux femmes.

Il s’assit auprès du lit, attendant que Hudoux sortît de cette espèce de léthargie, car il espérait qu’à la suite de cette crise la raison reviendrait au malade.

En effet, au bout de quelque temps, celui-ci ouvrit les yeux. Il aperçut le prêtre à son chevet et parut étonné, mais aucune colère ne se trahit sur son visage. Il voulut parler, et ne put pas. Il secoua la tête, et de la main fit un geste qui signifiait : « À quoi bon ? » L’abbé se pencha au-dessus de cet homme autrefois si terrible, accablé à présent par la mort.

« Ne désespérez pas, mon frère, dit-il. Dieu pardonne tout. »

Le brocanteur recouvra peu à peu la parole et toute sa raison. Il se confessa ; puis il parla longuement au prêtre, qui à sa demande prit des notes sous sa dictée.

Sœur Doctrovée et Stéphanette rentrèrent alors dans la chambre.

« Monsieur l’abbé, dit Hudoux, vous me promettez de lui remettre cela quand je serai mort, n’est-ce pas ?

— Je vous le promets », répondit le prêtre.

Il se retira. Le malade s’endormit.

Hudoux vécut encore deux jours.

Deux personnes seulement suivirent son cercueil : le prêtre et sœur Doctrovée.

Le lendemain, l’abbé Marteau remit à Stéphanette un rouleau de papier soigneusement cacheté. Ce rouleau contenait diverses pièces manuscrites, dont la plus importante est rapportée ici.

q

Page 1