Chapitre 15
« Aujourd’hui 7 avril 1818, j’ai été appelé au lit de mort du nommé Hudoux, ancien secrétaire de la commission militaire sous la Terreur. Ce malheureux m’a supplié, pour la paix de sa conscience, de rédiger par écrit, dans les plus petits détails, le récit qu’il m’a fait d’un des crimes de sa vie dont l’histoire importe grandement à une personne actuellement vivante, puisqu’elle doit tirer cette personne de l’erreur où elle est sur sa véritable condition.
« Pour condescendre à la volonté de Hudoux, j’ai donc écrit ce qui suit ; j’affirme la parfaite conformité de ce récit avec celui du brocanteur. Mes souvenirs personnels me représentent fidèlement plusieurs des faits qui sont rapportés ici et dont j’ai été le témoin, dans la journée du 18 pluviôse de l’an II. Les pièces y annexées que je me suis procurées sur les indications de Hudoux, non moins que la gravité qu’emprunte ce récit à l’heure où il a été fait, en garantissent encore la sincérité. »
La pièce était signée :
« SÉBASTIEN MARTEAU,
« Chanoine de l’église cathédrale. »
À la suite on lisait :
« Le 18 pluviôse an II, on guillotina des suspects à Angers. Le fait était des plus communs en ce temps-là : la populace, avait besoin de voir du sang tous les jours, pour s’assurer qu’elle régnait encore. Trente-deux prisonniers, détenus depuis plusieurs mois dans les bâtiments de l’ancien grand séminaire, au pied de la tour Saint-Aubin, furent conduits devant la commission militaire. Avant dix heures du matin, ils étaient tous interrogés, condamnés et réintégrés dans la prison.
« À cette époque, la plupart des prêtres d’Angers, mes collègues, étaient morts, déportés ou en fuite. Un très petit nombre se tenaient cachés, comme moi, dans la ville. Confiné dans une chambre, au quatrième étage, dont la fenêtre donnait sur la chaussée Saint-Pierre, je sortais peu en plein jour, de peur d’être découvert. Cependant, lorsque j’apprenais que des prisonniers devaient être exécutés, il m’arriva plusieurs fois de me mêler à la foule, sous un costume d’emprunt, afin de pouvoir absoudre les malheureuses victimes, pendant le trajet de la prison au lieu du supplice.
« Le 18 pluviôse au matin, je me souviens qu’un domestique de la maison où je logeais m’avertit qu’il y aurait de nombreuses exécutions dans la journée. Je sortis vers midi, déguisé, et je me rendis au grand séminaire, où les condamnés étaient détenus. Quand j’arrivai, il y avait déjà dans la rue des hommes et des femmes qui attendaient. Les portes de la prison étaient ouvertes, et nous apercevions à quelques pas, dans la cour intérieure, les prisonniers réunis par groupes. Quelques-uns nous regardaient d’un air hautain, comme pour nous braver ; la plupart pleuraient. Ils se disaient adieu les uns aux autres.
« Dans un angle un peu à l’écart, se tenait une femme. C’était Mme la comtesse de la Tremblaye, dont le mari se battait en Vendée, où il devait succomber glorieusement un an plus tard. J’ignorais alors qui elle était, mais en la voyant je fus saisi d’une pitié profonde ; car, seule de toutes les infortunées qui allaient mourir, elle portait un petit enfant dans ses bras.
« L’interrogatoire de la pauvre châtelaine n’avait pas été long. Noble, riche et femme de chouan, elle était condamnée d’avance. À la suite de son nom, le secrétaire de la commission militaire, Hudoux, avait écrit sur le registre, en guise de jugement : « A un mari parmi les brigands, suspecte à ce titre ; est de plus propriétaire de 20 000 livres de rentes, égoïste, par conséquent. G. »
« La pauvre brigande était enceinte quand on l’avait jetée en prison ; elle venait d’accoucher quand on la condamna, et maintenant elle regardait avec angoisse son enfant, qu’elle serrait contre sa poitrine. La petite créature, pénétrée par le brouillard, glacée par le vent, cria. La mère tressaillit. Je l’entendis qui disait :
« – Pauvre ange de Dieu, tu as froid ! »
« Elle s’aperçut que les vêtements de sa fille étaient mal attachés ; alors elle s’agenouilla, et, avec un soin infini, l’enveloppa de nouveau dans ces lambeaux de mouchoirs et de robes dont son amour ingénieux et patient avait fait de petits langes.
« Mais l’enfant ne se consolait pas, et pleurait toujours. Parmi tant d’autres plaintes qui s’échappaient de ce lieu de misère, la mère n’entendait que celle-là. Le souvenir de son opulence d’autrefois passa peut-être comme un éclair dans son âme, et elle pensa qu’il était bon d’être riche pour vêtir chaudement les petits enfants, car elle dit amèrement :
« – Je t’ai tout donné, ma pauvre petite, je n’ai plus ni chemise ni bas ; je n’ai plus rien pour te couvrir. »
« Et, cachant sa tête dans ses mains, elle fondit en larmes,
« Près d’elle, il y avait une jeune femme du peuple qui portait sur les épaules un châle de laine brun. Cette femme avait un visage commun, embelli par une résignation divine ; d’une main elle égrenait un chapelet, de l’autre elle entourait la taille d’une toute jeune fille, qui se pressait contre elle en disant :
« – Cache-moi, Manette, cache-moi, ils veulent me prendre. »
« Mme de la Tremblaye s’approcha d’elle et lui dit :
« – Donnez-moi votre châle pour ma fille, elle a si grand froid, et je n’ai rien pour la réchauffer. »
« Manette aussitôt détacha le châle de ses épaules :
« – Prenez, dit-elle, je n’en ai que faire ; je pars aussi, moi, madame. »
« La mère ne répondit pas : un éclair de joie l’illumina ; elle saisit rapidement l’étoffe ample et chaude, y roula son enfant, noua les deux extrémités avec une sorte de coquetterie instinctive, et, radieuse, serra dans ses bras la petite créature réchauffée et consolée.
« Elle n’entendit pas les portes qui s’ouvraient, les geôliers qui appelaient, les prisonniers qui se levaient : sa fille n’avait plus froid, et la mère souriait. Deux membres du comité révolutionnaire arrivèrent. Ils donnèrent des ordres.
« Le cortège se forma dans la cour de la prison. Deux charrettes étaient destinées à porter les condamnés malades ou trop faibles. Les portes s’ouvrirent, et les trente-deux victimes s’enfoncèrent entre deux rangs de patriotes armés de sabres et de piques, au milieu de la foule qui les attendait. Une tempête de cris, de menaces, d’injures, les accueillit. Des bras d’hommes et de femmes se levèrent pour frapper. Il y eut un temps d’arrêt dans la marche.
« Quand la colère de la populace se fut un peu calmée, le cortège reprit sa route. Mme de la Tremblaye avait été jetée dans la dernière voiture qui fermait le cortège. Elle était debout, appuyée aux montants. Son enfant dormait dans ses bras. À ses pieds étaient assises Manette et sa maîtresse, jeune fille d’une admirable beauté. Sur le devant, couché en travers, à l’extrémité des brancards, un vieux gentilhomme, survivant de la bataille de Fontenoy, gémissait douloureusement. Épuisé par l’âge et la maladie, son corps était ballotté par les cahots de la voiture, et parfois, quand la secousse était forte, sa tête allait heurter la roue et revenait tachée de sang et de boue. Alors le peuple riait.
« Nous traversâmes lentement les rues étroites et obscures de ce quartier, la rue du Bon-Sens, la rue de la Constitution, la rue de l’Harmonie ; enfin le cortège déboucha sur la place de la Guillotine, nouvellement construite sur l’emplacement de trois cimetières.
« Le soleil, vainqueur du brouillard, illumina soudain la place et la foule bariolée qui se pressait autour de l’échafaud.
« Il y avait là tous les habitués de la guillotine, sans-culottes en carmagnoles, tricoteuses, orateurs du club de l’Ouest, vainqueurs de la Bastille auxquels les Vendéens avaient donné le goût des gloires tranquilles, voleurs de bijoux qui dépouillaient les corps palpitants des suppliciés, et, mêlés à cette tourbe immonde, quelques membres de la commission militaire et du comité révolutionnaire, en grand costume, le chapeau à plumes sur la tête, l’épée au côté et l’écharpe tricolore au flanc.
« Quand les prisonniers se furent arrêtés, un grand silence se fit. La première victime fut appelée.
« C’était le vieux gentilhomme. En montant les marches de l’échafaud, la force lui revint. Son visage se colora d’une dernière indignation ; il se retourna et, mettant la main sur sa poitrine, il cria d’une voix retentissante :
« Vive le roi ! »
« La rumeur qu’il avait provoquée n’était pas encore apaisée, qu’il n’était déjà plus.
« Un second nom fut appelé, puis un troisième.
« L’exécuteur allait vite en besogne. Les prisonniers, serrés les uns contre les autres, regardaient leurs rangs s’éclaircir et priaient.
« Mme de la Temblaye ne voyait pas la mort qui la touchait. Elle berçait son enfant.
« Un homme dit près de moi :
« – Qu’a donc cette chienne d’aristocrate ?
« – C’est une mère, tu vois bien », répondit une femme, et elle ajouta : « Que va-t-elle en faire ? »
« Mme de la Tremblaye l’entendit. Elle tressaillit. Qu’allait-elle faire de son enfant ? Elle l’avait apportée parce qu’elle n’avait personne à qui la confier, parce qu’elle voulait être sa mère jusqu’à la fin. Mais à présent ?
« Avec une énergie superbe elle embrassa la frêle créature, et, la présentant à la femme qui venait de parler :
« – Prenez ma petite Phanette, dit-elle, pour l’amour de Dieu, et élevez-la. Tenez, ajouta-t-elle plus bas, voici une bague de diamants que j’ai pu garder ; acceptez-la, cela vous aidera. »
« Un instant, je crus que la femme allait accepter. Elle paraissait attendrie, mais elle regarda autour d’elle : les visages féroces que ses yeux rencontrèrent lui firent peur, car je la vis prendre la bague et repousser l’enfant avec colère en disant :
« – C’est bien assez des siens, sans aller se compromettre à élever ceux des brigands ! »
« Tout espoir était perdu.
« La pauvre mère se retourna. Elle aperçut sa belle compagne de tout à l’heure debout à côté de l’instrument du supplice. Le bourreau lui coupait sa longue chevelure d’or. Manette était près d’elle. « Au revoir, mademoiselle », dit la servante. La jeune fille ne dit rien ; mais, devenue pâle comme un lis, elle regarda autour d’elle la foule, les rues, le ciel plein de lumière, et dans ce regard il y avait toutes les angoisses et tous les regrets de la jeunesse qui meurt dans l’illusion de la vie.
« Manette mourut après sa maîtresse.
« Puis le bourreau appela : « La Tremblaye » Mme de la Tremblaye regarda le bourreau : c’était encore Hudoux. Les hommes du métier étaient las ; ils refusaient de tuer. Lui s’était offert pour les remplacer, et par-dessous sa carmagnole on voyait passer un bout de l’écharpe que portaient les membres de la commission militaire. La jeune femme monta les marches, s’agenouilla sur la dernière, leva les yeux au ciel, et doucement, dans un élan sublime de foi, elle déposa son enfant, toujours enveloppée dans le châle de la pauvre Manette, aux pieds de Hudoux. Lui ne comprit pas ce qu’elle faisait. Elle se laissa couper les cheveux sans rien dire, l’œil attaché jusqu’à la fin, avec une infinie tendresse, sur ce petit paquet brun, immobile sur les planches de l’échafaud. Je récitai la formule de l’absolution, et je la bénis.
« Un instant après, la mère était au ciel.
« Alors Hudoux aperçut cette petite masse brune étendue près de lui, développa l’étoffe, découvrit l’enfant.
« – Pas gênée, la brigande, dit-il. Voyez donc, citoyens, le beau cadeau qu’elle vient de me faire. »
« Il éleva la petite fille au-dessus de sa tête, de sorte que toute la foule put la voir.
« – Qui en veut ? » cria-t-il.
« Des rires féroces éclatèrent autour de lui. Une voix cria même :
« – À la guillotine !
« – Non, c’est trop petit, dirent quelques femmes ; ne lui faites pas de mal. »
« Mais personne n’osa prendre l’enfant.
« La colère saisit le bourreau.
« – J’ai encore de la besogne à faire, cria-t-il ; qui veut cette vermine ? »
« Personne ne répondit.
« – Personne n’en veut ? Eh bien ! Ni moi non plus ! »
« Il balança un instant la pauvre petite autour de sa tête, et de toute la force de son bras la jeta comme une pierre par-dessus la foule. Elle rasa le bois de la guillotine, effleura les têtes des spectateurs des premiers rangs ; puis elle tomba rapidement vers le sol. Elle allait s’y briser, quand, à l’endroit même où elle devait toucher terre, une femme étendit son tablier. L’enfant y roula.
« Déjà Hudoux ne regardait plus de ce côté, il s’était remis à travailler.
« Je tâchai vainement de rejoindre, à travers la foule, la femme qui emportait l’enfant. Plus tard, et à diverses reprises, je pris des informations, j’essayai de la découvrir. Mes recherches furent inutiles. Cette femme, Hudoux me l’a nommée, c’était sa femme, qui valait un peu mieux que lui, sans valoir beaucoup plus.
« Quand elle avait vu que l’enfant allait s’écraser sur le sol, à ses pieds, une sorte d’instinct maternel s’était ému en elle, et elle avait tendu son tablier.
« C’est de la sorte que Stéphanette entra dans la maison de Hudoux. Elle y demeura parce que la femme ne voulut pas se défaire d’elle, et surtout parce que les membres de la commission militaire, instruits de la barbarie de leur collègue, menacèrent de le dénoncer à Paris, s’il ne consentait pas à élever l’enfant qu’il avait voulu tuer.
« Plus tard, à la mort de la femme Hudoux, – Stéphanette avait alors huit ans, – l’ancien secrétaire de la commission militaire, devenu brocanteur dans la rue de l’Aiguillerie, garda cette jeune fille, qui lui rendait déjà beaucoup de services, et qui devait sous peu lui éviter les frais d’une domestique. D’ailleurs il eût risqué, en la chassant, d’attirer sur lui l’attention de la police du premier consul. Mais il conserva une haine que le temps ne put diminuer contre cette enfant, dont la vue lui rappelait deux crimes à la fois. Jamais il ne lui révéla sa véritable naissance. Dans une circonstance récente, Hudoux m’a avoué qu’il l’avait contrainte à déclarer elle-même, à l’oncle d’un jeune homme qui la recherchait en mariage, qu’elle était la fille de l’ancien secrétaire de la commission militaire.
« Mais, en face de la mort, touché de repentir, il a voulu rendre à cette personne son véritable état, et m’a prié de raconter ces faits, qui prouvent qu’elle ne s’appelle en aucune façon Hudoux, mais bien Stéphanette de la Tremblaye, fille de Mme la comtesse de la Tremblaye, morte le 18 pluviôse an II, et qu’elle est nièce propre, si je ne me trompe, de M. le marquis Merlin de la Hansaye, qui demeure à la Merlinière. »
Tel était le récit rédigé par l’abbé Marteau. Diverses pièces manuscrites y avaient été jointes par les soins du digne chanoine, entre autres la copie de l’interrogatoire de Mme de la Tremblaye et celle de l’acte de naissance, dans la prison du grand séminaire, de la petite Stéphanette.
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