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Chapitre 16

Quand elle eut pris conseil de sœur Doctrovée, quelques jours après la mort de Hudoux, Stéphanette résolut d’aller trouver le marquis à la Merlinière.
Elle partit un matin, à pied. Au premier carrefour, ne sachant quelle route était la bonne, elle avisa un mendiant qui mangeait, assis au soleil sur le revers d’un talus.

C’est un pauvre, pensa-t-elle, il doit connaître le chemin.

En effet, le mendiant connaissait la Merlinière.

« C’est bien facile d’y aller, mademoiselle, dit-il. Prenez cette route-ci, et, quand vous serez au village, tournez à côté de l’église à main gauche, par une petite voyette. L’aubépine y fleurit tout du long ; quand vous n’en verrez plus, vous serez rendue. »

Stéphanette suivit cette indication. Après trois quarts d’heure, elle arriva au village et tourna par le chemin vert plein d’oiseaux chanteurs, bordé d’aubépins dont des essaims de papillons et de mouches faisaient, du vent de leurs ailes, tomber les fleurs fragiles. Elle s’arrêta avant d’entrer dans l’avenue, pour se remettre un peu de la fatigue du voyage, et s’assit sur une de ces grosses pierres de quartz piquées d’étoiles brillantes que les cantonniers abandonnent le long des chemins, les ayant, après essai, réputées incassables.

Stéphanette était bien émue.

Comment le marquis allait-il l’accueillir ? Ne la repousserait-il pas tout d’abord et sans vouloir l’entendre, dès qu’il la reconnaîtrait ? S’il consentait à l’écouter, que penserait-il du récit de l’abbé Marteau et des autres pièces qu’elle lui montrerait ? L’avenir pour elle, le repos, le droit d’aller partout la tête haute, dépendaient de la réponse qui serait faite. Et combien de chances il y avait que cette réponse fût un renvoi dédaigneux ! M. de la Hansaye ignorait sans doute que sa sœur fût devenue mère en prison, et puis quelles révoltes d’amour-propre et de bon sens n’aurait-il pas à vaincre, avant d’avouer pour une fille de sa race celle qu’il avait connue servante dans la maison déshonorée d’un misérable, celle qui elle-même s’était nommée à lui Stéphanette Hudoux, celle qu’il avait appelée « pauvre enfant », par pitié, pour ne dire de sa pensée que le moins blessant !

Je ne serai jamais que cela pour lui, pensait-elle, une pauvre enfant dont le malheur l’émeut.

Stéphanette regardait devant elle, vaguement, sans remarquer les magnificences de ce printemps qui éclatait partout, dans le ciel d’un bleu pâle où flânaient quelques petits nuages blancs, dans la verte fraîcheur des haies, des saules fleuris, des champs d’orge et de colza qui bordaient la route, dans les beaux lointains de bois encore sombres, que colorait par endroits la pourpre vive des jeunes pousses de chênes. L’air était tiède et chargé d’humidité. Le parfum des feuilles mortes se mêlait au parfum des feuilles nouvelles, comme le souvenir se mêle dans l’âme à l’espérance qui naît.

Une autre pensée, pénible et douce, entra dans l’âme de Stéphanette et s’y fixa. Cette maison qu’elle apercevait entre les arbres, Jean y avait passé son enfance. Le souvenir de Jean, qu’elle avait tant de fois repoussé comme une rêverie cruelle et dangereuse, elle ne le repoussa pas, et elle sentit avec d’amères délices que son cœur se dilatait, que son ancien amour allait la ressaisir, qu’elle n’avait pu ni l’étouffer ni le chasser, mais l’écarter seulement, et qu’il reprenait à cette heure possession d’elle-même.

Sous les ombrages là-bas, songeait-elle, il a pensé à moi, il a parlé de moi avec son oncle, avec mon oncle. C’est joli, cette Merlinière. S’il avait su ce que je sais ! Dire que j’étais peut-être noble comme lui, libre d’être à lui, digne de lui. L’aurais-je donc aimé de la sorte, si j’eusse été ce qu’on a cru ? À présent encore tu l’aimes, malheureuse Stéphanette, comme au premier jour, davantage ; tu l’aimes, et tu ignores si tu peux l’aimer. Où est-il ? Après deux ans se souvient-il encore ? Est-il même vivant ?

« Je veux savoir tout cela, dit-elle en se levant, et j’irai. »

Elle entra dans l’avenue.

À l’autre extrémité M. de la Hansaye se promenait, soignant ses massifs de rosiers avec Baptiste. Il vit de loin une forme noire qui s’avançait vers eux.

« Qui cela peut-il être, Baptiste ?

— Je ne sais pas, monsieur le marquis, il passe tant de monde par ici ! »

Il passait bien une demi-douzaine de personnes, par mois, dans l’avenue.

« C’est sûrement une femme, reprit le marquis ; et pas une fermière, elle marche légèrement ; elle est en deuil. Qui cela peut-il être ? »

Il rentra précipitamment, prévint Gothon de recevoir si on le demandait, et n’ayant pas le temps de faire toilette, il donna un coup de brosse à son habit, refit les plis de son jabot, s’assit dans un fauteuil du salon, près de la fenêtre, avec une certaine recherche d’attitude, et prit un livre.

Un instant après Gothon ouvrit la porte, et la jeune femme entra.

Elle avait baissé son voile.

Le marquis se leva et s’inclina.

Stéphanette s’assit en face de lui et releva son voile.

Il la reconnut aussitôt ; car depuis deux ans, le seul changement qui se fût produit en elle, c’est qu’elle avait embelli, et le visage du vieillard se chargea de tristesse. Cependant il ne laissa paraître aucun mécontentement ; mais il attendit, les yeux fixés sur elle, qu’elle parlât. Elle, de son côté, le considérait avec un mélange d’attendrissement et de frayeur, si troublée qu’elle ne s’apercevait pas qu’elle n’avait encore rien dit. Enfin elle tira de sa poche le rouleau de papier qui contenait le récit de l’abbé, et le tendit au marquis.

« Monsieur le marquis, dit-il, un homme qui vient de mourir a laissé ceci pour vous et pour moi. Je l’ai lu, voulez-vous bien le lire ?

— Voyons, mademoiselle », répondit M. de la Hansaye.

La jeune fille baissa la tête. Le marquis commença de lire.

Dès les premiers mots, une grande émotion s’empara de lui. Il faisait effort pour ne point la laisser paraître. À plusieurs reprises il interrompit sa lecture, et Stéphanette sentit son regard s’attacher sur elle avec une attention extraordinaire.

Tout à coup le papier tomba des mains du marquis. Stéphanette leva timidement les yeux. Elle vit, ô joie suprême ! Le vieillard qui pleurait, et lui tendait les bras, et se levait déjà pour courir à elle. Elle le prévint et lui sauta au cou.

Ils demeurèrent longtemps embrassés, confondant leurs larmes.

†

Ils causaient depuis plus d’un quart d’heure, ravis, la main dans la main, quand Stéphanette s’aperçut qu’elle avait encore dans sa poche les pièces qui appuyaient le récit de l’abbé Marteau.

« Monsieur, dit-elle, je vais vous montrer les pièces.

— C’est inutile, ma jolie nièce, répondit M. de la Hansaye ; ta meilleure pièce, c’est ton visage. Tu lui ressembles tellement à ta pauvre mère, que je n’ai pas besoin d’autre preuve. Puisqu’elle a laissé une fille, cette fille ne peut être que toi. »

Puis, voulant faire partager à toute la maison la joie qui débordait de son cœur :

« Gothon, Baptiste, cria-1-il, venez voir ma nièce ! »

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