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Chapitre 18

Le lendemain, M. de la Hansaye fit, comme il était convenu, un projet de lettre à Jean. Dès qu’il eut achevé de l’écrire, il n’eut rien de plus pressé que de le montrer à Stéphanette, afin d’avoir son avis. Le marquis prévenait d’abord son neveu qu’un événement considérable s’était passé à la Merlinière, événement heureux d’ailleurs, dont il fallait remercier Dieu. Après ce préambule, destiné, dans les intentions du marquis, à préparer Jean, il racontait tout simplement les choses comme elles avaient eu lieu. Stéphanette ne fit pas de grandes corrections : elle adoucit quelques mots, trouva une transition et supprima une vingtaine de points d’exclamation. Il y avait un passage où le marquis avait écrit : « Elle est plus jolie, plus ravissante encore qu’autrefois. » Elle fit bien une petite moue :

« Oh ! mon oncle ! »

Mais ce fut tout. La phrase resta.

Quand ils eurent lu, relu, corrigé, ponctué cette pièce importante, le marquis regarda sa nièce d’un air triomphant :

« Sais-tu à quoi je pense, Stéphanette ?

— À quoi, mon oncle ?

— À la surprise de Jean quand il recevra cette lettre. Je le vois d’ici, ce cher enfant ; car, tu sais, il est toujours le même, impétueux, primesautier ; même au physique il n’a pas changé, m’a dit mon ami de Rieux, qui l’a vu à Paris, sauf qu’il a maintenant de grandes moustaches de mousquetaire et une mine de gentilhomme-soldat à faire rêver !… Enfin je le vois d’ici. Tu le vois comme moi, n’est-ce pas ? Il rentre de la parade, poudreux, fatigué, il s’apprête à remonter chez lui, au quatrième étage de la rue des Blancs-Manteaux. « Une lettre pour vous, mon lieutenant, lui crie le ce concierge. – Donnez. » Il regarde l’enveloppe : « C’est de mon vieil oncle, dit-il négligemment. Bah ! Je sais d’avance ce qu’il y a dedans : Rien de nouveau, je t’aime toujours bien ; c’est le résumé de toutes ses lettres. Voyons tout de même », ajouta-t-il en montant l’escalier, et il brise le cachet. Ah ! Stéphanette, le vois-tu qui lit, qui dévore, qui pâlit, qui s’attendrit ? Allons, allons, mon petit Jean, remettons-nous ; c’est la joie, n’est-ce pas, qui te trouble ainsi, mon beau lieutenant ? »

Stéphanette écoutait sans mot dire, les yeux baissés. Elle poussa un grand soupir.

Il n’eut rien de plus pressé que de lui montrer la lettre.

« Tu penses à la réponse qu’il fera, Stéphanette ?

— Je vous assure, mon oncle…

— Mais oui, mon enfant, tu y penses ; moi aussi, j’y pense, et je suis tout à fait tranquille. J’ai mes pressentiments. Mon plan est fait, mais tu ne le connaîtras qu’après…, tu verras, tu verras… J’ai la tête brisée. Cette narration française m’a fatigué. Ma foi, je la recopierai et je l’enverrai demain. Pour me remettre, je vais faire le tour de mes terres, de ton domaine, ma petite Stéphanette. Mon seigle a de la barbe, m’a dit Baptiste, et mon blé va fleurir. J’y vais voir. Viens-tu avec moi ?

— Impossible, mon cher oncle. J’ai promis à la pauvre Gillette, du Chemin-Cadet, de lui donner demain cette petite robe d’enfant à laquelle je travaille. Si vous voulez, dans une heure j’irai vous attendre au retour, sous la tonnelle du jardin.

— C’est cela, à bientôt, ma Stéphanette.

— À bientôt, mon oncle. »

Elle se mit de suite à l’œuvre, et son oncle, qui passa un instant après le long de la fenêtre du salon, pour apercevoir une fois encore cette jeune fille qui tenait maintenant une si grande place dans son cœur, la vit penchée sur une robe de grosse laine brune où sa main blanche piquait l’aiguille.

Stéphanette était seule depuis quelques minutes à peine, quand le facteur, – qui n’était pas attendu, – passa dans la cour, traversa la maison et entra dans la cuisine.

Gothon apparut à la porte du salon, une lettre à la main.

« Mademoiselle, c’est une lettre pour M. le marquis,

— Et mon oncle vient de sortir ! Donnez-moi cette lettre, Gothon, je la lui remettrai. »

Gothon, qui n’eût pas été fâchée de connaître les sentiments de sa jeune maîtresse, ajouta d’un air mystérieux :

« Elle est de notre Jean, mademoiselle.

— Et qu’importe, Gothon ? répondit la jeune fille d’un ton ferme. Je n’ai pas à m’inquiéter de la correspondance de mon oncle. Laissez la lettre ici, sur la table. »

La vieille servante se retira confuse.

Stéphanette se remit au travail. Mais la lettre était là, tout près, à portée de la main, qui la tentait. Il semblait à la jeune fille que cette lettre était un être vivant qui la regardait, pendant qu’elle baissait la tête.

Un rayon ardent s’en échappait, qui la brûlait au visage. Quelque chose comme un souffle lui disait : « Regarde-moi donc, je suis tout près de toi, c’est Jean qui m’a écrite. Pourquoi pas ? »

Elle jeta un regard furtif de ce côté, et rougit comme si elle avait mal fait.

« Que je suis folle ! pensa-t-elle, il n’y a pas d’indiscrétion à cela. Je sais de qui est la lettre ; quel mal peut-il y avoir à constater que le timbre est bien de Paris et l’écriture de M. de Trémière ? »

Quelques minutes de cette logique, et elle céda. Elle se leva, laissa tomber la petite robe brune qu’elle ourlait, et prit la lettre. Sa main tremblait un peu. L’enveloppe était large et le papier bleu. D’un côté, l’adresse du marquis, écrite à la hâte, en caractères irréguliers, fantastiques ; de l’autre, un cachet noir avec un casque de chevalier, une plume flottant au vent, et, dans l’intérieur de l’arc qu’elle décrivait, ces trois mots : Point ne repose, la devise des Trémière.

Stéphanette regarda longtemps cette lettre, comme si elle eût voulu lui arracher son secret. Un dialogue mystérieux, et comme à distance les âmes peuvent en avoir, s’établit entre elle et celui qui l’avait signée. Quelle scène du passé évoquait donc ce pli de papier noirci ? Stéphanette voyait-elle Jean, tout jeune et timide, à cette heure, aube matinale et délicieuse, où pour la première fois ils s’étaient rencontrés ? Le voyait-elle, petit clerc affairé, passant sous sa fenêtre et lui disant, d’une voix que la joie faisait trembler : « Fiancés, ma Phanette, fiancés ! » ou bien dans ce jour d’épreuve et d’angoisse horribles où, contrainte de briser elle-même son pauvre cœur et le cœur de son fiancé, elle avait vu Jean s’enfuir, désespéré, au bras de M. de la Hansaye ? Était-ce le passé qui lui revenait en mémoire, avec cette douceur amère qui nous attendrit si vite, ou bien l’avenir qui la tourmentait, ce lendemain dont nous voudrions savoir s’il s’appelle joie ou douleur ? Avait-elle un pressentiment que sous ce cachet noir sa destinée était écrite ? Avait-elle peur qu’un malheur nouveau ne vînt la frapper, comme la première fois, en pleine espérance, et la briser pour jamais ?

Deux larmes tombèrent des yeux de Stéphanette sur la lettre de Jean.

« C’est fini, je sens que je ne pourrai plus travailler aujourd’hui », murmura-t-elle.

Elle sortit du salon, tenant toujours à la main la lettre du jeune homme, et se dirigea vers le jardin pour y attendre son oncle.

Cette lettre qu’elle emportait, et dont elle ignorait encore le texte, contenait ceci :

« Mon cher oncle,

« Vous m’avez prié à plusieurs reprises et bien aimablement, dans vos dernières lettres, de demander un congé. J’en ai un, et j’accours à la Merlinière pour y passer un mois. Je serai rendu, sans doute, presque en même temps que cette lettre : je prends le courrier qui l’emporte ; mais je dois m’arrêter quelques heures à la Flèche pour accompagner un de mes camarades convalescent, qui m’a fait promettre de ne point le quitter jusqu’à ce qu’il ait rejoint sa famille. Cela me retardera d’une demi-journée, et peut-être de beaucoup moins, car pendant que ces mots dormiront au bureau de poste ou s’en iront vous trouver à pied à la Merlinière, je voyagerai grand train sur la route d’Angers. Je suis bien joyeux, mon cher oncle, à la pensée de vous revoir, et je vous embrasse.

« JEAN DE TRÉMIÈRE,

« Lieutenant aux grenadiers de la garde. »

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