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Chapitre 19

Jean ne s’était pas trompé dans ses prévisions : sa lettre n’était pas depuis une demi-heure à la Merlinière, qu’il arrivait lui-même. Une voiture l’avait ramené de la Flèche. À une lieue d’Angers environ il s’était fait arrêter sur la route, et de là, par les chemins de traverse qui lui étaient demeurés familiers, en vingt minutes il avait atteint la vieille maison.

Baptiste piquait des reines-marguerites dans un massif, près de la porte d’entrée. Gothon, assise au soleil, tricotait, non loin de lui. Tout à coup elle entendit un pas rapide sur le sable de l’allée. Elle leva la tête.

« Seigneur Dieu, cria-t-elle, c’est mon petit Jean ! »

À cette exclamation, Baptiste, qui travaillait à genoux, face au mur, se détourna, et, en apercevant le lieutenant, laissa de stupeur tomber les jeunes plants qu’il tenait. Il se leva aussi vite qu’il put, se découvrit, et, souriant d’un air bien bête et bien affectueux :

« Oh ! notre maître ! » dit-il.

Jean serra la main de ces deux braves gens.

« Oui, mes chers amis, c’est votre Jean qui revient, bien joyeux, je vous assure. Voyons, Baptiste, regarde-moi. Tu as vieilli, mon bonhomme. Mais toi, Gothon, tu as rajeuni de dix ans. Ce n’est pas étonnant tu n’as plus que mon oncle à nourrir. Mon oncle est à la maison ?

— Non, monsieur Jean, répondit Gothon. Il n’y a personne à la maison. M. le marquis est à faire le tour de ses champs. S’il avait su !

— Il n’a donc pas reçu ma lettre ?

— Elle est arrivée comme il venait de partir.

— La chose est sans conséquence, ma chère Gothon ; ne te désole pas. »

En parlant ainsi, Jean de Trémière regardait tout autour de lui, étonné de certaines nouveautés qu’il remarquait.

« Ah çà ! Baptiste, il n’y a plus d’herbe dans les allées ! Que sont devenues les traditions, mon ami ? On jurerait les allées des Tuileries.

— Celles où Sa Majesté le roi se promène, pas vrai ? dit Baptiste ; c’est que nous avons aussi une petite reine ici. »

Le jeune homme n’entendit pas très bien ou ne comprit pas. Il répondit :

« En effet, tu piques des reines-marguerites. Mon oncle ne les aimait pas autrefois. On change donc de goûts même à son âge ? »

Il ouvrit la porte de la maison et entra. Gothon et Baptiste entrèrent derrière lui. Gothon, toujours curieuse, voulait être témoin des surprises de son jeune maître. Baptiste suivait, sans savoir pourquoi.

Dans le corridor, Jean aperçut une ombrelle. Il ne put s’empêcher de rire.

Avoir fait la guerre des géants, pensa-t-il, et finir avec une ombrelle ! Il faut que mon oncle ait bien vieilli.

C’est à peine s’il reconnut le salon.

« Quel ordre ! comme tout cela brille ! dit-il ; des bouquets partout ; des rubans aux rideaux ! Mais elle est devenue coquette, ma pauvre Merlinière, comme si une jeune femme l’habitait ! Mes compliments, Gothon.

— N’est-ce pas, monsieur Jean, que tout s’est embelli depuis ce temps-là ? Tenez, voilà justement un mois aujourd’hui que tout ce bonheur nous est arrivé. »

Jean ne répondit pas. Il venait d’apercevoir le métier à tapisserie de Stéphanette.

« Qu’est-ce que cela, Gothon ?

— C’est son métier à tapisserie.

— Est-ce que mon oncle s’amuse à faire de la tapisserie à présent ? Décidément…

— Oh ! non, monsieur, c’est le métier de mademoiselle.

— De mademoiselle ? reprit le lieutenant stupéfait, de quelle mademoiselle ?

— Monsieur Jean sait bien.

— Mais non.

— Monsieur Jean veut plaisanter, dit Gothon.

— Je ne plaisante pas le moins du monde.

— Comment ! C’est vrai que vous ne savez pas ?

— Je ne sais rien du tout. Qu’est-ce qu’il y a donc ici ? » demanda le lieutenant, d’un ton d’impatience.

Gothon, atterrée, regarda Baptiste, et tous les deux s’enfuirent vers la cuisine. Elle avait cru que Jean était instruit du retour de Stéphanette. Elle avait trop parlé. Qu’allait-il arriver ? Que dirait le marquis ? Qu’allait faire son jeune maître ?

Jean, stupéfait des réticences de Gothon, étourdi par ce mot qu’elle avait lancé : « Mademoiselle », mécontent d’un pareil accueil, rappela Baptiste.

Baptiste apparut à la porte du salon, pâle, embarrassé, tournant son chapeau dans ses mains.

« Je saurai bien ce que tout cela signifie, s’écria Jean. Où est mon oncle ?

— M. le marquis doit être maintenant dans le jardin, monsieur Jean », dit Baptiste.

Le lieutenant sortit en courant. Son épée sonnait sur ses talons.

« Mon pauvre Baptiste, dit Gothon quand le vieux domestique rentra dans la cuisine, tu n’en fais jamais d’autres : c’est mademoiselle qui est dans le jardin. »

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