‹ StéphanetteChapitre 6 sur 22 · Chapitre 5

Chapitre 5

Le samedi soir, vers cinq heures, Jean prit la route de la Merlinière.
Une visite à la Merlinière, c’était une date, une fête délicieuse dans sa vie. Il allait à grands pas, car le soleil baissait déjà. La chaleur était grande encore, mais on sentait passer par moments la brise fraîche du soir qui commençait à battre de l’aile.

Le marquis l’attendait à l’extrémité de l’avenue, d’où l’on découvrait le chemin jusqu’à une portée de fusil. Il s’était assis sur l’herbe nouvellement fauchée, semée par endroits de quelques poignées de foin sec échappées aux faneurs, et où mille fleurs, mille plantes, renaissaient de leurs tiges coupées, infatigables comme nos espérances.

Lui, si gai d’ordinaire, il était triste et inquiet.

Sa visite chez le brocanteur avait réveillé de lointains et pénibles souvenirs dans son âme.

Une préoccupation cuisante s’y mêlait : comment expliquer la conduite de Jean ? Qu’y avait-il entre cette jeune fille et lui ? D’où se connaissaient-ils ? Que signifiait ce regard qu’ils avaient échangé ? Rien de mal sans doute, puisque Jean ne s’était pas caché du marquis, ni la jeune fille de son père. Mais encore que voulait-il dire ?

M. de la Hansaye s’était perdu en hypothèses.

N’ayant pu deviner, il voulait savoir et était résolu à s’expliquer en toute franchise avec Jean.

Il ne voulut pas cependant que son accueil se ressentît de ses préoccupations intimes, et, du plus loin qu’il aperçut son neveu, il lui cria :

« En retard, mon neveu ! »

En le voyant venir, la moustache au vent, l’air fier et de bonne humeur, il pensait :

Ô jeunesse ! Comme il est devenu grand et fort ! Avec un petit bout d’épée relevant cet habit-là, on le prendrait pour un mousquetaire en congé. Est-il possible qu’avec cet air de prince, ce Trémière n’ait pas le cœur d’un gentilhomme !

« Si je suis en retard, la faute en est toute à Mlle Furondeau, dit le jeune homme en embrassant le marquis.

— C’est invraisemblable ! Je connais cette demoiselle pour l’avoir vue chez monsieur son père : un nez rouge et lisse, une santé tapageuse et l’esprit des affaires. Mon neveu, j’ai la vanité de croire que vous n’avez pu me faire attendre pour elle ?

— L’aventure est invraisemblable, en effet : Mlle Furondeau a été malade. Son père m’a prié d’aller, avant de venir ici, chercher un médecin. Comme je suis un clerc modèle, j’y suis allé, et me voici.

— Tu t’expliqueras avec Gothon. Je crois l’entendre gronder d’ici, comme un orage qu’on ne voit pas.

— Ah ! mon oncle, que c’est beau la Merlinière ! s’écria Jean, que la perspective d’une semonce de Gothon n’effrayait pas beaucoup. Plus de Furondeau, plus de minutes, d’expéditions, de grosses, de rôles, d’enregistrement ! Partout la bonne campagne souriante, et mon oncle souriant aussi. »

Le marquis souriait, en effet, à ces éclats de joie sonore qui le tiraient de ses rêves.

« Tiens, des violettes ! Vous en avez encore ? Et des pentecôtes ! Voilà une fleur bien mal nommée : on la trouve dès l’avril, et on la retrouve encore au mois d’août. Et vos pommiers ? Vous n’aurez pas une pomme, cette année, comme d’habitude, mon oncle ; les pommiers ici sont des arbres à fleurs. Vous rappelez-vous ?

— Enfant ! dit le marquis, allons, vite, donne-moi ton bras, et au logis. »

Ils furent bientôt arrivés devant la porte de la Merlinière. Jean l’ouvrit avec fracas, et traversa le corridor qui conduisait à la cuisine, bâtie en prolongement derrière la maison. Il allait pour saluer et apaiser sa vieille amie Gothon. Celle-ci, bien que ravie de voir son petit Jean, prit un air grognon qu’elle prenait à la moindre occasion, et qui lui avait assuré une entière domination sur Baptiste.

— Ah ! vous voilà, dit-elle, ce n’est pas malheureux.

— Ma bonne Gothon ! » fit Jean d’un air suppliant.

Il n’en fallut pas davantage pour dérider la brave fille, qui se pencha vers lui.

« Mon petit Jean, il y a des croquettes au riz. Surtout n’en parlez pas à M. le marquis. »

Baptiste fendait du bois à côté de la cuisine. Nu-tête sous le soleil, armé d’un énorme maillet de frêne aux rebords éclatés, il frappait des coups terribles sur une culée de chêne grimaçante et boueuse, qui tenait encore bon, bien qu’elle eût dix coins d’acier dans le corps. Il s’arrêta un instant, essuya de son bras la sueur de son front, et s’inclina tout d’une pièce.

« Bonjour, monsieur Jean.

— Bonjour, Baptiste. »

Le dîner fut court. Le marquis ne manqua pas de s’exclamer quand Gothon, triomphante, apporta des croquettes, et Jean, de son côté, eut un étonnement de bon goût quand le marquis lui présenta, dans un panier d’osier, les dernières cerises et les premiers raisins de son domaine.

En se levant de table, M. de la Hansaye dit à Jean :

« Allons nous promener dans l’avenue. »

Le soleil venait de disparaître. Dans l’air, d’une merveilleuse limpidité, flottait une lumière diffuse qui s’attachait aux objets comme une impalpable poussière d’or, et les offrait aux yeux dans un éclat adouci. Un vent léger soufflait par moments, l’herbe était blanche de rosée, les mille bruits du jour s’apaisaient, et au-dessus des futaies du parc, dans l’azur où pas une étoile n’apparaissait encore, la lune levait sa corne fine.

Ils marchèrent quelque temps côte à côte sans se parler. Puis, le marquis s’arrêtant brusquement :

« Jean, dit-il, que signifient ces signes d’intelligence que vous avez échangés, l’autre jour, cette jeune fille et toi ?

— Que je l’aime », répondit Jean.

M. de la Hansaye ne s’attendait pas à ce coup droit. Il eut un frémissement de surprise et de colère.

« Tu dis ?

— Que je l’aime.

— Toi, le chevalier Jean de Trémière, tu aimes la fille d’un brocanteur ?

— Oui, mon oncle, moi, dixième clerc chez Me Furondeau, notaire royal.

— Et pour l’épouser, je suppose ? »

Jean releva la tête qu’il avait baissée, regarda fixement son oncle, et lui répondit d’une voix très ferme :

« En doutez-vous ?

— Et le nom de cette belle ?

— Stéphanette.

— Stéphanette qui ?

— Stéphanette Jérôme.

— C’est vrai, j’avais oublié que le vieux s’appelle le père Jérôme. Et cette fille t’aime sans nul doute ?

— Nous nous aimons tous deux.

— Comment le sais-tu ?

— Elle me l’a dit.

— Je vois que vous êtes allé loin dans la voie des confidences, reprit le marquis, dont la voix tremblait.

— Plus loin que vous ne pensez, mon oncle, car je lui ai promis le mariage. »

Le marquis n’y put tenir.

« Mais vous perdez la tête, s’écria-t-il, monsieur Jean de Trémière ! Savez-vous que quand on porte un nom comme le vôtre, illustré par l’histoire, on n’en dispose pas comme on veut ? Les huit lettres de ce nom-là, on les trace sur la poitrine d’un ennemi, à la pointe de l’épée, on les ensevelit dans un cloître ; mais jamais, entendez-vous, jamais on ne les écrit sur l’enseigne d’une boutique ! C’est le seul bien qui vous reste ; y tenez-vous donc si peu, que vous consentiez à le jeter à la première fille qui passe ? Avez-vous pensé que vous n’aviez que vingt ans, que vous étiez sans fortune et sans moyen d’en gagner, et qu’enfin moi, je ne consentirais jamais à être complice d’une pareille folie ? Lorsque je vous ai recueilli et élevé, Jean, j’ai mis toute ma tendresse et tous mes soins à vous former au sentiment de l’honneur, estimant que vous auriez toujours un rang dans le monde avec cela. Je vous ai prêché d’exemple aussi. Je ne m’attendais pas à un pareil résultat, et je ne comprends pas encore comment vous avez pu même concevoir l’idée d’une union extravagante et impossible comme celle-là. »

Jean était devenu très pâle. Il répondit d’une voix qu’il s’efforçait de rendre calme :

« Monsieur le marquis, le souvenir de vos bontés m’est toujours présent, et il est inutile de me les rappeler pour que je sache ce que je vous dois de respect et d’affection. Je n’oublie pas non plus vos enseignements, et je crois y rester fidèle tout en aimant cette jeune fille, qui n’est pas seulement admirablement belle, mais bonne, pieuse et malheureuse. Ce n’est pas elle, c’est moi qui ai voulu cette union ; c’est moi qui l’ai recherchée ; c’est moi qui, voyant cette femme noble de cœur, n’ai pas cru déroger en lui offrant, comme hommage à tant de vertus, la noblesse des Trémière. Maintenant j’avoue que j’ignore sa famille, qui doit être médiocre. J’avoue également que je me suis très peu occupé de notre établissement, comme on dit. Si elle possède autant que moi, nous n’aurons rien à nous deux. Mais j’ai assez de courage pour gagner ma vie n’importe où, et le sentiment de l’honneur que vous m’avez enseigné est assez vivant en moi pour que je ne m’avise pas, croyez-le, de mendier un secours de qui que ce soit. D’ailleurs, rassurez-vous : j’ai mis une condition à notre mariage, et si vous vous étiez moins hâté de me condamner, vous l’auriez sue plus tôt : c’est que vous y consentiriez. Je ne veux pas, bien que je sois libre de le faire, aller contre votre volonté. Je vous ferai, si vous l’exigez, le sacrifice de mon amour et du bonheur de ma vie, et même alors je ne me tiendrai pas quitte de reconnaissance envers vous. À présent c’est à vous de décider.

— Ainsi, rien ne peut te faire céder, reprit le marquis, si je ne me jette en travers ?

— Rien », dit le jeune homme.

M. de la Hansaye ne s’était point attendu à rencontrer une résolution aussi arrêtée. Il ne se sentait pas assez maître de lui-même pour prendre parti sur-le-champ. Après un moment de silence, il répondit donc simplement :

« Cette affaire est grave, Jean, beaucoup plus grave que je ne pensais ; j’y aviserai. »

La conversation ne pouvait continuer sur ce sujet, et cependant l’oncle et le neveu étaient encore trop émus pour pouvoir causer d’autre chose.

Ils reprirent donc, d’un accord tacite, le chemin de la Merlinière, et, poursuivant tous deux le cours de leurs pensées, ils entrèrent dans le salon sans avoir échangé un seul mot de plus.

Le marquis était extrêmement agité. Il s’assit dans un fauteuil, y demeura quelques secondes, se leva, marcha vers deux ou trois chaises qui n’étaient pas à leur place et les rangea bruyamment le long du mur, en grommelant contre le désordre de la maison. Il voulut allumer du feu, et saisit sur la cheminée une poignée de chènevottes soufrées. De ses mains enfiévrées il les serrait si fort, qu’elles s’émiettèrent entre ses doigts.

« Maudites chènevottes, dit-il. Et ce sont les dernières. J’ai toutes les malchances, ce soir. »

Il s’approcha de la table pour y prendre un livre. Il le prit si gauchement, qu’il renversa l’encrier. Un flot noir coula sur les dalles blanches du salon.

« Gothon, cria-t-il, Gothon, encore un malheur ! »

Gothon parut. Elle vit tout de suite qu’il n’y avait pas que l’encrier qui fût à l’envers dans la maison, et sa bonne figure devint anxieuse, car rien ne trouble ceux qui aiment bien comme un malheur dont ils ignorent la cause. Son maître se promenait et se démenait en grondant ; Jean, près de la fenêtre, feuilletait un énorme in-folio, si rapidement qu’il n’y prenait évidemment aucun intérêt. Gothon le remarquait bien.

« Qu’ont-ils donc ce soir ? » se demandait la bonne fille.

Elle alla sur la pointe du pied, sans bruit, éponger les dalles du salon, se retira de même ; mais, avant de fermer la porte, elle dit aussi doucement qu’elle put :

« Si monsieur le marquis voulait se chauffer un brin, il y a du feu dans la cuisine, et l’air commence à être dur ce soir.

— Au fait, dit le marquis, cela vaut mieux que de rester ici. »

Il se dirigea vers la cuisine. Jean l’y suivit.

Gothon s’était déjà remise à son tricot. Tous les soirs, elle s’asseyait ainsi d’un côté de la cheminée, Baptiste s’asseyait de l’autre, et ces deux bonnes gens, été comme hiver, les pieds au feu, causaient. Ils causaient, c’est-à-dire qu’ils échangeaient quelques paroles, d’un ton sentencieux, soit que ce peu de mots suffît à l’expression de leurs pensées, soit qu’ils fussent trop absorbés pour en dire plus long, l’une par ses aiguilles, l’autre par les paniers d’osier qu’il tressait.

Cette place au foyer leur était devenue chère et comme nécessaire. Le vaste manteau de la cheminée les enveloppait d’une atmosphère chaude et discrète. C’était un manteau de cheminée comme on n’en fait plus ; il abritait tout un monde de choses à sa taille : des chenets de fer forgé, hauts de deux coudées, pesants comme des charrues, et qui, sans plier, recevaient à la Noël des billes entières de cerisier ou de hêtre ; un tournebroche monumental, qu’aucune prodigalité d’huile n’avait pu empêcher de chanter à sa façon ; des chapelets de saucisses, un languier, des jambons énormes qui fumaient ; la longue carabine de Baptiste accrochée dans un coin, sans compter les grillons qu’on eût dit d’une race particulière, tant leur cri-cri était fort et continu.

De temps à autre, entre deux syllabes, Baptiste attisait le feu ; un peu de flamme, un peu de fumée s’en échappaient ; des milliers d’étincelles montaient en se poursuivant ; la plupart se perdaient dans la suie ; d’autres, plus hardies, plus heureuses, s’élevaient jusqu’au faîte de la cheminée, se répandaient à l’air libre en gerbes folles, et s’évanouissaient respectueusement en face des étoiles de la nuit.

Quand il avait remis les pincettes à leur place, Baptiste achevait son mot.

« Il ne fait réellement pas chaud ce soir, dit le marquis en entrant.

— Je le disais bien à monsieur le marquis », répondit Gothon.

Les deux serviteurs écartèrent un peu leurs chaises du foyer pour faire place à leurs maîtres. Baptiste ne disait rien. Il avait les mains sur les genoux, le corps en avant, les yeux sur la flamme. Baptiste méditait.

Tout à coup, sans faire un mouvement, sans lever les yeux du point qu’il fixait, il commença d’une voix lente :

« C’est comme un jour, du temps de la grande guerre, nous étions, M. le marquis et moi, assis sur une pierre, près de la Nic-aux-Corvins, quand un failli bleu…

— Bon, dit le marquis, voilà Baptiste qui commence une histoire. »

Et Baptiste raconta, avec d’interminables digressions, une de ses histoires de chouannerie. Elle durait encore, quand M. de la Hansaye se leva et se retira dans sa chambre.

q

Page 1