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Chapitre 6

Le premier rayon de lumière qui pénétra, le dimanche matin, par une lézarde de la fenêtre, dans la chambre de M. de la Hansaye, le trouva éveillé.
Il avait très peu dormi, et, durant les longues heures de la nuit, son esprit, préoccupé des événements du soir, avait fait beaucoup de chemin.

Les premières heures de cette veille n’avaient point appartenu à la saine raison. Libre de parler, puisqu’il ne parlait qu’à lui-même, le marquis avait exhalé son indignation, fulminé des anathèmes ; il s’était rappelé dans les moindres détails la conversation qu’il avait eue avec Jean, se répétant à lui-même les réponses qu’il avait faites, les renforçant à chaque fois d’arguments nouveaux, et à maintes reprises il avait conclu en disant : « Jamais, jamais, je ne consentirai à m’occuper, de près ou de loin, d’une pareille billevesée. »

Peu à peu la tendresse profonde qu’il avait pour Jean reprit sa place dans cette âme d’où elle avait été un instant chassée par une invasion de colère, et il sembla au marquis que les paroles dédaigneuses et dures dont il s’était servi n’étaient point de nature à ramener son neveu.

« Je me suis emporté, se dit-il, j’ai été trop loin, et ce petit Trémière, qui a du cœur, car il a beaucoup de cœur ce garçon-là, s’est montré, en vérité, moins jeune que moi. Feu l’abbé Grellepois, mon précepteur, avait bien raison : quand la colère me prend, je ne sais plus ce que je dis. Il m’a répondu très dignement ; il n’était pas dans son droit, loin de là ; mais j’étais un peu sorti du mien. Cet enfant est hors de sa voie. Notaire, notaire, un Trémière ! Ses aïeux étaient maréchaux de France, et lui, avec la plume qu’ils portaient à leur chapeau, flottant au vent, glorieuse, ralliant les troupes comme un étendard les jours de bataille, il griffonne des rôles dans une étude de province. Ah ! misère du temps ! Il faut avouer aussi que cette Stéphanette est une bien jolie fille, oui, bien jolie. Comme elle ressemble à ma pauvre sœur ! »

M. de la Hansaye avait eu une sœur cadette, mariée au comte de la Tremblaye, et qui était morte peu de temps après son mariage, et sans laisser d’enfant, sur l’échafaud révolutionnaire. Lors de sa visite chez le brocanteur, il avait été frappé de la ressemblance de Stéphanette avec cette jeune femme, dont l’image lui était si chère et si souvent présente. Cette comparaison et les souvenirs du passé qu’elle évoquait l’absorbèrent bientôt entièrement, et son esprit se complut, pendant longtemps, à rapprocher ces deux figures de femmes, dont l’une, entrevue la veille, encore vivante et jeune, semblait prêter à l’autre, ensevelie dans la mort, les couleurs de la vie. Il arrive souvent ainsi que notre âme, pour échapper à l’obsession d’une idée, s’attache au premier rêve qui passe et se laisse aller à la dérive, avec la pleine conscience qu’elle s’égare, par lassitude et par peur de retomber sous l’empire de ses préoccupations premières, qu’elle sent confusément rôder autour d’elle.

« Oui, se disait-il, elle avait ces mêmes yeux noirs et ce teint pâle qui lui donnaient un air d’Andalouse ; des cheveux noirs aussi… Je me rappelle qu’un soir de bal elle avait semé ses cheveux de diamants… le duc de Gramont la faisait danser… elle était si belle, que le roi demanda son nom… : « Henriette, sire, Henriette de la Tremblaye… » Pauvre Henriette !… Elle parlait comme Stéphanette… ; elle avait cette voix claire et ces mains fines. Quelle chose étrange ! Elle a des mains de grande dame, cette petite marchande. »

Surexcitée par l’insomnie, l’imagination du vieillard s’avançait de plus en plus dans le domaine du rêve, les ailes étendues, poussée par le souffle impétueux des souvenirs. Henriette et Stéphanette se ressemblèrent bientôt au point de se confondre, et de ces deux images une créature idéale naquit, éclatante et pure, dont l’admirable beauté empruntait quelques traits à chacun des modèles dont elle était formée, dont l’âme possédait toutes les rares vertus de la morte, et cette créature s’appelait Stéphanette, et Jean l’aimait !

Cette création rayonnante de son esprit halluciné fit sur le marquis une impression profonde. Elle s’incrusta dans sa mémoire, et survécut à la nuit qui l’avait produite. Lorsque, revenu de ce rêve, aux approches du matin, le marquis pensait à la fille du brocanteur, c’est sous cette forme qu’il la voyait et qu’il la combattait ; mais il la combattait faiblement, et, malgré ses efforts, il se sentait envahir par une sorte de sympathie inexplicable et invincible pour cette même Stéphanette, qu’il avait maudite au commencement de la nuit.

Vers six heures du matin, les marches de l’escalier résonnèrent sous les sabots de Gothon. M. de la Hansaye se leva, heureux d’entendre près de lui le bruit de la vie réelle. Sa colère était tombée. Lui, si résolu la veille, après une nuit de réflexions, de songes, de luttes intérieures, il était irrésolu et fatigué.

En s’habillant, l’idée lui vint de parler à Gothon de cette grande affaire.

Cette brave fille a du bon sens, se dit-il. Elle a été l’amie de ma famille depuis quarante années. Elle aime Jean. Qui sait ? Elle m’aidera peut-être à voir clair dans tout cela.

Il descendit à la cuisine.

Gothon écouta tout avec une satisfaction mêlée d’attendrissement. Quand le marquis eut fini, elle secoua la tête, essuya deux larmes qui tremblaient au coin de ses yeux et dit, avec la rude familiarité d’un dévouement de quarante ans :

« Tenez, monsieur le marquis, si vous voulez mon avis, vous ne ferez pas endéver plus longtemps mon pauvre Jean. Je ne connais pas la fille qu’il a choisie, mais je suis sûre que c’est une personne de bien.

— Comment ! Gothon, un garçon de vingt ans penser à se marier, et avec la fille…, tu sais qui elle est ?

— Elle n’a pas dix-huit quartiers, comme M. Jean ; mais monsieur le marquis a dit lui-même qu’elle était jolie, et à l’âge de M. Jean on a le cœur tendre. Vous, monsieur le marquis, vous ne pensiez pas à vous marier à cet âge-là, parce que vous étiez chez M. le marquis votre père, bien gâté, bien choyé ; et, plus tard, la pensée ne vous en est pas venue non plus parce que vous chouanniez ; mais notre pauvre Jean, croyez-vous qu’il ne s’ennuie pas chez son M. Furondeau ? C’est péché, en vérité, de le laisser, avec la mine qu’il a, noircir du papier chez un notaire.

— Sans doute, mais où le mettre ? Nous n’avons pu trouver une autre place pour lui, tu t’en souviens. Fallait-il l’engager dans l’armée de M. Bonaparte ?

— Je ne dis pas cela ; mais ce que je sais bien, c’est qu’il moisit chez son M. Furondeau, ce pauvre cher enfant, et que ça donne des idées de mariage. Et puis, quand même, le beau malheur s’il épousait sa demoiselle ! Ne seriez-vous pas bien content d’avoir une jeune dame à la Merlinière, qui viendrait tous les jours faire sa promenade avec vous ?

— Y penses-tu, Gothon !

— Et pourquoi pas, monsieur le marquis ? La Merlinière n’est pas si gaie aujourd’hui. Des bonnes gens comme Baptiste et moi, ce n’est pas une compagnie pour monsieur le marquis ; il lui faudrait de la famille, et, s’il était possible, de la jeunesse autour de lui. Ça serait bien agréable une jeune dame qui s’occuperait de la maison, qui la rendrait coquette et plaisante ; et puis monsieur le marquis aurait bientôt des petits-neveux, lui qui aime tant les enfants ; je leur raconterais des histoires, et Baptiste aussi, qui ne sait plus à qui raconter les siennes. Ah ! les chers petits, il me semble les voir là, autour de monsieur le marquis.

— Ce sont là des folies, Gothon, de vraies folies. Et avec quoi vivrions-nous donc, s’il te plaît, Jean, sa femme, ses enfants et nous trois ?

— Bah ! On se gênerait un peu plus. Le bon Dieu, qui récompense les bonnes actions, nous enverrait de belles années de légumes et de fruits. Tenez, monsieur le marquis, vous m’avez dit une fois que vous aviez placé quelques économies chez votre notaire, pour me faire une rente quand je ne pourrais plus travailler. Eh bien ! prenez cet argent-là ; monsieur le marquis me souffrira un peu plus longtemps à son service, et moi, ça me donnera des forces de vivre au milieu de la belle jeunesse et de voir monsieur le marquis plus heureux et plus joyeux qu’il n’est. »

M. de la Hansaye était ému des paroles de la brave fille. Il sentait qu’il n’était que temps de battre en retraite, s’il ne voulait pas laisser voir cette émotion, et remonta l’escalier en disant :

« Tu n’écoutes que ton cœur, ma pauvre Gothon ; mais la raison ne parle pas de la même façon. »

Le marquis fit sa toilette du dimanche ; le premier son de la grand-messe sonnait déjà au bourg, et les volées joyeuses des cloches passaient en murmures inégaux sur la cime des grands noyers.

Il essaya, mais en vain, de se raffermir dans sa résolution première ; en vain il se répéta : « C’est impossible, cela ne sera pas » ; de douces visions de jeune femme souriante courant dans la vieille Merlinière, d’enfants roses qu’il faisait sauter sur ses genoux, s’emparèrent de son esprit et affaiblirent de plus en plus les dénégations de l’amour-propre révolté.

Il appela Jean, qui couchait dans une chambre voisine, prit son paroissien, sa canne à pomme d’or, et tous deux descendirent.

« Ne remarques-tu pas, mon neveu, dit le marquis, à quel point ma pauvre masure a besoin de réparations ? Tout y est vieux et fané comme moi. Aucune recherche de bien-être, aucune élégance, à peine le nécessaire. Tu ne le crois pas ? Je ne m’en aperçois qu’à de rares intervalles ; à force de vivre seul, comme un loup, on en vient à perdre jusqu’au besoin de ces petites dépenses de luxe qui donnent tant de charme à la vie…, surtout quand on les fait pour d’autres », ajouta-t-il avec un soupir.

En arrivant sur la place de l’église, M. de la Hansaye avisa M. Henriet, qui causait dans un groupe de fermiers.

M. Henriet habitait à trois kilomètres au sud de la Merlinière, au milieu de ses vignes blanches et de ses vignes rouges, qui lui donnaient tous les ans beaucoup de souci et de revenus variables. Il vivait seul, comme le marquis, – et peut-être cette analogie d’existence avait-elle été pour quelque chose dans leur mutuelle sympathie, – car sa femme était morte très jeune, sans lui laisser d’enfants. M. Henriet était un homme gros, grand, haut en couleur, et, pour le caractère, d’humeur joviale et de bon conseil. Son autorité était considérable dans le pays.

On le consultait sur les affaires de famille, les partages, les ventes, les baux, en un mot sur les mille procès toujours prêts à s’envoler de la campagne à la ville ; le plus souvent M. Henriet parvenait à leur couper les ailes. M. de la Hansaye avait, plus que personne, confiance dans cet excellent homme, et, sans que pour cela leurs relations fussent très fréquentes, le tenait au fait, depuis de longues années, de ce qui lui arrivait d’heureux ou de fâcheux.

Il prit donc à part M. Henriet, et comme il s’en fallait d’un quart d’heure que la messe commençât, ils se mirent à se promener de long en large sur la place de l’église, tandis que Jean causait avec Baptiste.

« Il faut que M. le marquis ait un procès en poche, disait un fermier, voyez donc comme il s’anime !

— Je crois, ajoutait un autre, qu’il a, en effet, maille à partir avec Hucheloup de la Saulaie.

— Mais non, interrompait le chantre, toujours bien informé, c’est avec Jean Hiron de la Huaudière, à propos d’une vache qu’il a vendue. »

Le marquis n’avait de procès ni avec Hiron ni avec Hucheloup : il racontait simplement à son ami, avec des gestes qui trahissaient l’agitation de son âme, l’événement de la veille au soir.

« Je veux sortir de cette incertitude, dit-il en terminant son récit. Elle est intolérable pour moi. Donnez-moi un conseil, mon cher Henriet. »

Le bonhomme avait écouté sans mot dire, la tête penchée, les yeux demi-clos. L’office allait commencer. La foule était déjà entrée dans l’église. Ils se dirigèrent de ce côté. Avant d’ouvrir la porte, M. Henriet se pencha vers le marquis :

« Mon cher voisin, dit-il à voix basse, je n’ai point à m’occuper de la question de sentiments. Vous pouvez être plus ou moins satisfait du projet. Mais, avant d’aller plus loin dans la voie de l’opposition à outrance, pesez bien ceci : vous n’avez aucun droit sur Jean, qui n’est pas votre fils. »

Cette, réflexion fit une impression pénible sur le marquis.

Au fait, pensa-t-il tristement, je n’ai d’autres droits sur lui que ceux que l’affection m’a donnés. Les droits de cette nature ne s’exercent pas par la violence. Ai-je bien pris le moyen de les faire valoir vis-à-vis de Jean ?

Pendant la messe ses pensées prirent un cours plus grave. Il songea qu’en repoussant dédaigneusement et sans vouloir l’étudier le projet qu’avait formé son neveu, il s’exposait à commettre une injustice et à compromettre gravement la paix de deux âmes. Il songea que la parole de Jean était engagée ; que les amours jeunes et pures ont droit au respect, fussent-elles les plus humbles du monde, et que Dieu, sous une épreuve d’amour-propre, avait peut-être caché, comme un fruit exquis dans une gaine rugueuse, des trésors de bonheur intime et de bénédiction.

Jean s’aperçut bien, au retour, que les dispositions de son oncle n’étaient plus les mêmes. Dans son cœur l’espérance se leva et fit signe à la joie, qui n’est jamais loin quand on a vingt ans. Celle-ci rentra dans son domaine. Jean se reprit à causer, et le marquis à sourire de ce que disait son neveu. Cependant ils ne s’entretinrent pas de la grande affaire.

Ils repassèrent plus légèrement sur les petits chemins verts où l’ombre diminuait, le long des champs de trèfle rouge où volaient d’innombrables papillons, le long des nappes houleuses des seigles au-dessus desquelles tremblait la chaude vapeur de midi, et arrivèrent à la Merlinière, poudreux, affamés et sentant tous deux se rapprocher leurs âmes un instant désunies.

L’après-midi se passa sans incident.

M. de la Hansaye se retira dans sa chambre après le déjeuner et n’en sortit que pour aller aux vêpres, qu’il ne manquait jamais.

Jean causa avec Baptiste, avec son amie Gothon, et, quand la chaleur devint moins brûlante, alla se promener dans le jardin et dans le petit bois voisin du parc où il avait joué dans les jours de sa libre enfance.

En rentrant de sa promenade, il rencontra, dans la cour de la Merlinière, son oncle qui revenait du bourg.

« J’ai à te parler, Jean, viens avec moi », dit le marquis.

Quand ils furent dans le salon :

« Mon enfant, continua M. de la Hansaye, je veux mettre de côté toute pensée égoïste, toute révolte d’amour-propre. La jeune fille que tu aimes peut, quelque inférieure que soit sa condition, mériter l’honneur, le sacrifice considérable que tu lui ferais. Eh bien ! Je ne refuse pas de voir, d’étudier, d’examiner. »

Jean se jeta au cou du marquis sans répondre.

Ce fut M. de la Hansaye qui reprit :

« Je ne dis pas oui, mon enfant, mais je ne dis pas non. J’irai dès après-demain prendre des renseignements, et le meilleur moyen me semble d’aller voir ce brave homme et sa fille et de causer avec eux. »

Le reste de la soirée fut délicieux pour Jean, cela va sans dire, et aussi pour le marquis, dont l’âme était en repos. Ils se promenèrent au bras l’un de l’autre, tout autour du grand verger, dans le bois, dans l’avenue, en parlant d’elle, et le vieillard, entraîné par l’enthousiasme du jeune homme, écoutait chanter le vent qui souffle de l’avenir dans les esprits heureux. Il voyait déjà la femme de son neveu à la Merlinière ; elle habiterait la chambre verte ; il y aurait des petits-neveux tapageurs et des petites-nièces avec les plus beaux yeux du monde ; on entourerait la douve de palissades, de peur que les enfants ne vinssent à y tomber ; et puis on laisserait toujours fermée la porte du jardin dans le temps des fruits : le raisin, c’est si doré, et les petits, c’est si gourmand ! Comme on vivrait doucement à la Merlinière, avec lui, avec elle, avec eux !

Quand la nuit approcha, Jean et le marquis se quittèrent, émus tous deux.

« À mardi, mon neveu.

— Oui, mon oncle, et mille fois merci ! »

Jean s’engagea seul dans la grande avenue. Il allait d’un pas rapide, environné d’images charmantes et douces. Il aspirait à pleins poumons l’air frais de la nuit. Tout ce qui l’entourait connaissait donc son bonheur ? Tout lui parlait de son amour. Les arbres disaient : « Salut, heureux Jean, salut ; nous inclinons nos têtes vers toi, fiancé de la belle Stéphanette » ; les marguerites soupiraient : « Passionnément » ; les grillons, les cigales, toutes les bestioles chanteuses chantaient pour lui ; pour lui, les herbes du chemin murmuraient ; les étoiles avaient un éclat inaccoutumé. Quelle fleur mystérieuse des fiançailles s’était donc ouverte dans les profondeurs de l’azur ? De quelles touffes de lis s’échappaient ces parfums puissants qui l’enivraient ? Il allait à grands pas, porté par sa joie, sans effort, comme s’il eût marché dans le ciel.

Les rares passants qu’il croisa le firent rougir : il s’imagina qu’ils connaissaient son secret.

Bientôt la ville apparut. Jean la traversa jusqu’à la maison de sa bien-aimée. Les volets de la chambre de Stéphanette étaient fermés ; mais, par une fente du bois, une petite lame de lumière s’échappait. C’est là qu’elle vivait, veillant sans doute auprès de sa lampe et d’un livre de prières, pensant peut-être à lui, ignorante du bonheur immense qui l’attendait.

Il mit ses doigts sur les lèvres et dit :

« Que les anges de Dieu te portent le premier baiser de ton fiancé, ô ma Phanette ! »

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