Chapitre 7
Jean fut retenu à l’étude pendant toute, la journée du lendemain. Le soir, Me Furondeau l’appela et lui dit :
« Monsieur Jean, allez porter, je vous prie, ce petit contrat de vente chez M. le baron de Rieux, et demandez-lui s’il en approuve la rédaction. »
Le notaire tenait à la main un gros rouleau de papier. Sur sa face rebondie errait un sourire qui signifiait, à ne s’y point tromper :
Approuver ce contrat ! Eh ! je crois bien qu’il l’approuvera ! Qui donc pourrait trouver à redire dans une pièce sortie de nos mains ?
Nos mains étaient en effet des plus expertes en l’art sibyllin du notariat. Les actes de Me Furondeau étaient les chefs-d’œuvre du genre, et pour le fond et pour la forme : ils prévoyaient tout, même l’impossible ; ils disaient tout, même l’inutile ; ils avaient des proportions gigantesques et des profondeurs mystérieuses ; ils ressemblaient à ces monuments mégalithiques, construits à l’aide de procédés inconnus, dont le sens échappe, dont l’utilité est un problème ; on croit d’abord qu’ils renferment des trésors ; mais point, qu’on déblaye, qu’on fouille, c’est à peine si l’on découvrira, entre deux pierres disjointes, quelques débris chétifs, insignifiants, sans rapport avec l’immensité de l’appareil qui les couvre.
Un art non moins savant présidait au costume de ces merveilleux contrats. Les minutes avaient des chemises bleues, et les copies des chemises roses. Sur les rôles de papier timbré, coquettement reliés avec un ruban assorti, la ronde, la bâtarde, la gothique et l’anglaise mêlaient leurs grâces diverses à l’élégance des accolades, à l’irréprochable correction des traits, à la majesté fulgurante des paraphes.
Les clients ne résistaient point à de pareils chefs-d’œuvre : charmés par la beauté de ces corps d’écriture, étonnés de la solennité des formules, confondus par la longueur des incidents, ils n’essayaient pas même de comprendre, ils admiraient et payaient.
Quarante ans de cette pratique avaient rendu Me Furondeau très fier et très riche.
Jean prit le rouleau que lui présentait le notaire avec une prestesse dont le respect était absent, et sortit en courant.
Que le baron de Rieux demeurât au sud de la ville, au nord ou en galerne, il s’en souciait peu. Il voulait voir Stéphanette. Que de choses s’étaient passées depuis deux jours ! Que de choses heureuses qu’il allait lui apprendre !
Amoureux et messager de bonnes nouvelles, il avait deux raisons pour aller vite.
En peu de temps il fut devant la boutique du brocanteur. Stéphanette n’était pas dans la grande salle du bas. Jean passa de l’autre côté de la rue ; et comme le premier étage de la maison n’était point élevé, le rez-de-chaussée ne l’étant guère, il aperçut à la fenêtre la jeune fille qui travaillait.
Elle ne le voyait pas. Sa silhouette gracieuse se dessinait de profil sur le fond obscur de la chambre. Aucun bruit de la rue ne la troublait. Elle était là depuis longtemps sans doute, car elle avait sur son visage le calme que donne un long silence. Blanche, immobile, penchée sur son travail, elle était attentive à la fois, comme le sont les femmes, à l’aiguille qu’elle tenait et à quelque songe familier qu’on sentait vivre en elle. Auprès d’elle, et si près que la fleur blanche se détachait sur ses cheveux noirs, un lis était fleuri. Ces deux êtres, femme et fleur, avaient quelque chose de commun et de fraternel, Tous deux semblaient captifs d’un monde trop étroit, tous deux souffraient du même mal, et l’on devinait, à cette grâce mélancolique qui les faisait se ressembler, qu’ils auraient eu besoin de plus d’air et de lumière pour s’épanouir dans toute la richesse de leur sève ardente et jeune.
Personne ne passait en ce moment dans la rue.
Jean appela :
« Phanette ?»
La jeune fille leva les yeux : sous le rayon de soleil qui en jaillit, la figure de Jean s’illumina.
« Une grande nouvelle !
— Et quoi donc ?
— Mon oncle veut bien.
— Oh ! fit-elle, vous lui avez parlé ?
— Oui, et dès demain il viendra ici causer avec vous et avec votre père. Fiancés, ma Phanette, fiancés ! »
L’émotion la saisit au cœur. Une rougeur, subite lui monta au visage ; puis, sur les lèvres de la jeune fille, un sourire s’épanouit, Le bonheur immense et naïf qu’elle éprouvait, l’aveu de son amour, l’oubli de toutes ses souffrances, et aussi la douceur timide d’une âme pudique jusque dans sa joie, rayonnèrent dans un sourire charmant.
Un passant tourna la rue.
Elle mit un doigt sur sa bouche, et Jean s’éloigna, emportant dans son cœur l’image radieuse de sa bien-aimée.
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