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CHAPITRE VI

LE HAUT-FOND DE BONE

A l’autre bout de la cuvette marine, au bout oriental, un autre haut- fond fait pendant à celui de l’île Alboran. Il court nord-sud entre la Sardaigne et l’Algérie à peu près sous le méridien de Bône.

Il est extrêmement accusé. Entre la Sardaigne et les Baléares (fig. 39) la fosse méditerranéenne atteint des profondeurs supérieures à 3000 mètres. Le seuil sous-marin qui réunit la Sardaigne à l’Algérie n’a guère plus d’un millier de mètres dans sa partie centrale. Le pédoncule par lequel il se rattache à l’Afrique du Nord est un socle continental très étendu, où les profondeurs ne dépassent pas 500 mètres. Sur ce socle continental comme sur celui de la Tafna des îlots volcaniques se dressent jusqu’à l’émergence (les îlots de la Galite).

Ce grand accident sous-marin a sa répercussion manifeste, et très importante, sur la côte de l’Afrique du Nord et sur l’Atlas tellien.

La côte algérienne. — De part et d’autre de Bône la côte change de caractère ; on ne l’a jamais dit, mais c’est évident dès qu’on y regarde.

Les particularités de la côte algérienne, en général, ont depuis longtemps attiré l’attention des géologues, des géographes, voire des historiens. Littus importuosum, dit déjà Salluste : une côte sans ports. C’est très vrai : la nature a si peu fait ici, en matière de rades que, dans un beau port artificiel comme Alger, fréquenté par tant de navires, bien vivant, en voie d’accroissement rapide, les ingénieurs n’ont jamais obtenu, et n’obtiendront sans doute jamais une tranquillité parfaite du plan d’eau. Il y a un peu de clapotis le long des quais dès que la mer est grosse.

Les rades sont d’un type uniforme et qui en décrit une les décrit toutes. En forme de croissant ou de faucille ; la courbe est régulière, médiocrement creuse ; le port est invariablement à l’abri de la corne ouest, parce que les coups de vent redoutables viennent du Noroît (fig. 32). Les rades d’Oran, d’Arzew, d’Alger, de Bougie, de Bône, sont toutes exactement de ce type. La similitude se poursuit jusque dans la structure. Les cornes saillantes du croissant sont de roche dure ; la courbe rentrante qui les réunit est taillée dans des argiles ou des roches tendres. Cela suggère l’idée que la baie a été creusée par l’abrasion de la mer, qui est habituellement dure, poussée par des vents de Noroît en hiver et de nord-est en été ; mare saevum, dit Salluste. L’allure des courbes bathymétriques entre 0 et 100, voire 200, est tout à fait en faveur de cette hypothèse. Elle accuse un petit socle, un replat très net, au sommet de talus sous-marin, exactement entre les cornes du croissant. Pour Théobald Fischer[172] et pour le général Lamothe[173], l’abrasion marine est en effet une explication suffisante du phénomène.

[Illustration : FIG. 39. — CARTE BATHYMÉTRIQUE DE LA MÉDITERRANÉE OCCIDENTALE.

Entre Oran et Bône la côte Algérienne descend en muraille à pic jusqu’aux grandes profondeurs au-dessous de 2000 mètres.

Mais au delà d’Oran vers l’Ouest et de Bône vers l’Est les courbes se desserrent.

Tout de suite au delà d’Oran (côte de la Tafna semée d’îlots volcaniques) le seuil d’Alboran fait sentir son influence. Et au delà de Bône (sur une côte où on trouve l’îlot volcanique de Galite), c’est le grand seuil de la Sardaigne, qui sépare les grands fonds méditerranéens des Tyrrhéniens.

Le dessin des fonds dans la Méditerranée occidentale trahit aussi la croisée orthogonale des deux directions Nord-Sud et Est-Ouest.]

Cependant Théobald Fischer observe que les baies en faucille sont le type courant non seulement en Afrique du Nord, mais encore sur les côtes voisines d’Espagne et surtout d’Italie (Palerme, Naples sont des baies en faucille) ; cela reviendrait à dire sur la cassure de la Tyrrhénide. Voilà qui suggérerait une explication orogénique, qui a pour elle l’autorité de Suess[174]. Les saillies de roches dures (la Bouzaréa et Matifou dans la baie d’Alger, Sorrente et Capri dans le golfe de Naples), constituent chacune « un horst très net, entre deux régions effondrées ».

Entre les deux explications d’ailleurs il n’est pas nécessaire de choisir. Rien n’empêche de les retenir toutes les deux, elles ne se contredisent pas.

Même réunies elles ne rendent pas un compte suffisant de la côte algérienne. Il reste à en indiquer une caractéristique essentielle. Grande cassure à peu près rectiligne de l’écorce terrestre, avec cassures conchoïdales entre des môles durs et saillants ; soumise par la direction des vents et des flots à une abrasion énergique ; la côte algérienne est bien tout cela, mais elle est aussi quelque chose d’autre.

L’homme qui a fait de cette côte une étude approfondie est le général de Lamothe[175]. Il lui a consacré un gros livre, dans le détail duquel il ne saurait être question d’entrer, mais dont les conclusions, solidement établies, importent beaucoup. Toute une série de terrasses et de plages étagées attestent que la côte algérienne est en voie d’émersion. Il n’importe pas ici de savoir si c’est la terre qui surgit, ou si c’est la mer qui se retire, comme le général de Lamothe le soutient avec de solides arguments. Et d’autre part, on n’oublie pas qu’il y a eu des oscillations ; le plan d’eau a pu être, a certainement été parfois encore plus bas qu’aujourd’hui. Mais dans l’ensemble et en moyenne il y a mouvement négatif très accusé de la mer. L’émersion du continent dépasse 200 mètres depuis la fin du pliocène.

Au reste il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte au 50000e d’un secteur quelconque de la côte. Une des plus expressives est celle d’Alger. La comparaison de la courbe de niveau O (celle de la côte), avec les courbes + et − (subaériennes et sous-marines), est tout à fait parlante. Si on imagine le niveau de la mer montant de 100 ou 200 mètres, on voit se dessiner des rias profonds, des îles, la côte devient une dentelle découpée, quelque chose comme la côte bretonne ou dalmate. Si au contraire on imagine la mer descendant de 100 ou 200 mètres la nouvelle côte ainsi obtenue a le rapport de dessin le plus étroit avec l’actuelle. En somme cette côte actuelle par son dessin s’apparente avec les courbes bathymétriques, elle contraste avec les courbes du relief subaérien. Ce petit fait bien simple est en harmonie avec les belles et multiples observations du général de Lamothe. Il les résume graphiquement.

Cela tient en une phrase. La côte algérienne est par la simplicité de son dessin, comme par son histoire géologique, une antithèse parfaite de la côte bretonne. On n’y trouve pas un seul rias, une seule vallée envahie par la mer.

Notez que c’est précisément ce caractère-là qui met en valeur les autres. Si cette côte a conservé bien reconnaissable, l’allure d’une cassure orogénique, simplement accentuée par l’abrasion, c’est parce que l’érosion sub-aérienne n’a pas brouillé le dessin primitif. C’est tout cela qu’il y a derrière le mot de Salluste, littus importuosum.

Tout cela est très vrai de la côte algérienne. Mais est ce que ça l’est également de son extrémité orientale à partir de Bône. Il est évident que non, encore qu’on ne le dise jamais.

Côte bônoise et tunisienne. — La seule présence d’un socle continental au large de la côte, au lieu d’un talus abrupt, est déjà une grande nouveauté. Ça ne peut pas manquer d’avoir un retentissement sur la vie des poissons (fig. 39) et par conséquent sur celle des pêcheurs, sur la vie humaine maritime. Ce retentissement n’a jamais été étudié. On croit entrevoir vaguement que vers les ports de la Calle et Tabarca des nouveautés apparaissent, le corail, l’éponge. On a entendu parler de corailleurs indigènes qui sont ou qui étaient des plongeurs remarquablement entraînés ; au moins dans la partie de la côte où la murène ne pullule pas, parce que la murène est une bête féroce. Mais tout cela est matière de conversation, on ne sait pas où la légende commence, on croit deviner qu’il y a là un petit sujet qui n’a jamais été traité.

Le seul coin de ce rivage qui ait été sérieusement étudié est bien loin de Bône, c’est le sud de la Tunisie, la petite Syrte, Pomel y a signalé une formation continentale à coquilles actuelles qui est largement envahie par la mer ; puisqu’elle constitue le sol des îles Kerkenna (en face de Sfax[176]). Dans cette petite Syrte qui a des marées découvrant largement le fond, et qui nourrit une population de pêcheurs indigènes, ceux-ci connaissent l’existence de vallées sous-marines qu’ils appellent des oueds[177]. Un coup d’œil sur la carte suffit d’ailleurs pour montrer que cette côte orientale tunisienne est bien différente de l’Algérienne. Elle est semée de grandes îles, qui ne sont plus du tout volcaniques, mais qui sont des parties du continent, mal séparées de lui par des chenaux sans profondeur. Il suffit de citer avec les Kerkenna, la grande île de Djerba. Cette forme de côte où l’envahissement du continent par la mer est évident, comment et où se raccorde-t-elle avec la côte algérienne, où c’est exactement l’inverse qui est incontestable, c’est-à-dire le recul de la mer et l’émersion du continent.

[Illustration : FIG. 40. — LA COTE DE BIZERTE ET DE TUNIS.

Le golfe de Tunis n’est plus du tout une baie en faucille comme celle d’Alger. Cette côte qu’on pourrait presque appeler déchiquetée, a ses affinités plutôt avec notre côte Bretonne qu’avec la côte Algérienne.

Quand on y regarde de plus près l’attention est attirée non seulement par la célèbre rade de Bizerte, mais par la situation d’Utique qui fut un port il y a moins de deux millénaires, au fond d’une indentation profonde, comblée depuis par la Medjerda, et dont il ne subsiste aujourd’hui que la lagune de Porto-Farina. La lagune à travers laquelle Tunis communique avec la mer semble aussi un golfe à demi comblé, derrière le banc de sable qui la barre. — C’est une côte de rias, dont les atterrissements par le travail combiné des oueds et de la mer ont beaucoup émoussé les indentations — peut-être peut-on dire une côte de rias sénescente.]

Le cap Bon, avec sa saillie de 70 kilomètres, n’a pas d’analogues en Algérie, non plus que la grande baie de Tunis, avec ses fonds inférieurs à 100 mètres, avec ses îles Zembra (éocène supérieur), reliées à la côte par un pédoncule sous-marin que dessine la courbe de 50 mètres (fig. 40).

Au large de Bizerte la petite île aux chiens (crétacé supérieur) est elle aussi reliée à la côte par un pédoncule sous-marin sur lequel les fonds sont moindres que 50 mètres.

Qu’est-ce donc que Bizerte même ? ce qu’on ne trouve pas sur toute la côte algérienne, et c’est justement sa rareté qui fait son prix, une magnifique rade naturelle, parfaitement abritée, où les escadres tiennent à l’aise. On n’a jamais essayé, que je sache, d’en donner une définition géographique, et pourtant cette définition saute aux yeux, sans contestation possible, à la seule inspection du terrain, ou de la très belle carte au 50000e.

Bizerte est un lac communiquant avec la mer par un goulot de 7 kilomètres. Il ne faudrait pas s’imaginer une lagune à l’abri d’un banc de sable percé d’un chenal. Ce n’est pas ça du tout. La plaine où le lac de Bizerte s’étale est séparée de la mer, à la façon de la Mitidja, par une ligne de collines, ce qu’on appellerait à Alger un Sahel. Ces collines atteignent une altitude de 70 à 80 mètres (fig. 41).

D’après la carte géologique au 800000e (la seule qui existe[178]), elles sont constituées par du miocène inférieur, et d’après le commentaire d’Aubert[179] cela signifie des marnes « avec grès grossiers et argiles comprenant en abondance l’O. Crassissima, l’O. Gingensis ».

En tout cas, c’est de la roche, çà n’a rien à voir avec une ligne de dunes côtières. Le goulet est une ancienne vallée fluviale creusée jadis à travers les collines miocènes par l’érosion subaérienne, et aujourd’hui envahie par la mer. Dans ce cadre de la Mitidja, qui nous est déjà connu, si vous imaginez la mer montant de quelques dizaines de mètres le lac Halloula deviendra quelque chose de tout à fait analogue à la rade de Bizerte ; et les gorges du Mazafran un pendant rigoureusement exact du goulet (fig. 32).

[Illustration : FIG. 41. — BIZERTE.

Quoiqu’il y ait un mince cordon strictement côtier de sable, le goulet de Bizerte est taillé à travers un chaînon de l’Atlas, dans les vieilles roches. C’est une vallée envahie par la mer.

L’oued Tindja est le seul affluent sérieux du lac de Bizerte. Il lui apporte des eaux clarifiées par leur passage à travers le lac Achkel, où les troubles se déposent.

Telle est d’une part l’origine du lac de Bizerte, et d’autre part la raison pour laquelle il a conservé sa profondeur.]

Une vallée fluviale envahie par la mer, c’est la définition de Bizerte ; pour qu’elle soit complète, il faut ajouter quelque chose. D’heureuses conditions géographiques protègent le lac de Bizerte, contre l’envasement. Son réseau fluvial est assez important, il draine toute l’extrémité de la chaîne côtière au nord de la Medjerda, depuis le méridien de Béja ; il y a là plusieurs oueds, qui ont chacun de 60 à 70 kilomètres de long et qui descendent des montagnes en torrents méditerranéens, charriant des masses de graviers, de sables et de vases. Par une disposition extraordinairement heureuse aucun d’eux n’arrive au lac de Bizerte directement ; ils convergent tous vers un autre lac, la Garaet Achkhel, antichambre, pour ainsi dire, du lac de Bizerte. Garaet Achkhel cela semble signifier le lac noir : ce nom a-t-il un rapport avec la couleur des eaux qui s’y déversent, chargées de troubles ? on ne l’a jamais dit et il est bien possible que cette explication soit fantaisiste. En tout cas, il est évident que la Garaet Achkhel recueille la plus grande partie des alluvions entraînées par les oueds. Par un chenal de quelques kilomètres de pente à peu près nulle (qui s’appelle l’oued Tindja) les eaux vont déboucher ensuite dans le lac de Bizerte, clarifiées et inoffensives ; ainsi est-il advenu que ce lac a pu conserver à travers les siècles sur une très grande partie de son étendue, des fonds supérieurs à 10 mètres.

Dans la même région, tout près, un exemple admirable illustre la puissance de colmatage des oueds tunisiens. Le port d’Utique, très exactement connu des historiens et des archéologues, est représenté aujourd’hui par des ruines qui sont à 15 kilomètres de la mer. Il est vrai que l’agent de colmatage est ici le plus grand fleuve de la Tunisie, la Medjerda. L’Atlas archéologique de la Tunisie, feuille VII, donne le tracé de l’ancien littoral. Il y a deux millénaires, le golfe d’Utique, aujourd’hui comblé, était une indentation profonde de la côte, une sorte de rias (fig. 40).

Le port de Tunis est à 10 kilomètres du rivage, au fond d’une lagune sans profondeur, barrée du côté du large par une langue de sable. A travers la lagune il a été nécessaire, mais facile, de tracer un chenal qui donne accès aux plus gros paquebots jusqu’à la ville. Tout cet appareil a bien l’allure d’un rias lui aussi, d’un rias très envasé.

Tels sont les détails de la côte tunisienne ; on ne trouve rien de pareil en Algérie, sauf cependant à l’est de Bône. Au voisinage du petit port de la Calle, entre Bône et la Tunisie, la côte a un caractère nettement tunisien.

Cette région, qui est excentrique, assez mal accessible, est parmi les moins connues de l’Algérie. Il n’en existe pas encore de carte géologique détaillée. Pourtant nous avons la très bonne carte topographique au 50000e et j’ai eu l’occasion de voir le terrain.

A côté de la Calle, à l’est et à l’ouest, deux lagunes s’étendent profondément à l’intérieur des terres, de 7 à 10 kilomètres. Ce sont le lac Tonga et le lac Melah ; chacun d’eux est relié à la mer par un goulet ; chacun d’eux a la forme d’un ovale allongé vers l’intérieur des terres. La côte en cet endroit n’est pas le moins du monde basse, marécageuse et lagunaire ; elle est tout le contraire, haute, rocheuse, abrupte. Les deux lacs sont des conques sculptées dans le roc, sculptées évidemment par l’érosion subaérienne ; des vallées fluviales envahies par la mer. Les lacs Melah et Tonga sont trop envasés pour être utilisés comme ports ; Melah, je crois, est affermé pour la pêche ; les mulets, remontant par le goulet, viennent s’y faire capturer en grandes bandes. Tonga ne serait plus guère qu’une plaine marécageuse. Mais enfin ce qui manque à tous les deux pour être Bizerte, ce n’est que la profondeur. Bien plus que Bizerte ils sont dominés immédiatement par les montagnes ; un réseau de torrents courts mais très rapides y aboutit directement ; ils sont bien moins outillés que Bizerte pour se défendre contre l’envasement. Mais enfin, essentiellement, ce sont des Bizerte. L’analogie de forme avec leur illustre voisine apparaît d’un coup d’œil sur la carte. L’étude du terrain confirme cette première impression et paraît bien établir l’analogie profonde des structures (fig. 42).

[Illustration : FIG. 42. — LAC MELAH.

Le lac Melah est un pendant du lac de Bizerte ; c’est une vallée envahie par la mer, mais qui a été moins bien protégée contre l’envasement. Il est entre la Calle et Bône. La côte de rias envasés va donc jusque vers Bône.

Le fleuve qui a sculpté le lac Melah pourrait avoir été l’oued Kébir. Le lac est rellié à l’oued Kébir actuel par une vallée large, courte et rectiligne, barrée par une curieuse coulée de sable dont l’origine n’a jamais été étudiée (en noir sur la coupe de la figure).]

Le type tunisien de côte se prolonge donc en Algérie jusqu’au delà de la Calle, c’est-à-dire approximativement jusqu’à Bône, jusqu’au point où le talus sous-marin commence à s’élargir en socle continental.

Au delà vers l’ouest, sur toute l’étendue de la côte algérienne, on ne croit pas qu’il y ait un seul détail du modelé côtier qui puisse rappeler Bizerte, et suggérer l’idée d’une vallée envahie par la mer. Et on ne croit pas que cette lacune soit fortuite.

On n’ignore pas que les belles études du général de Lamothe sur les côtes d’Algérie se sont étendues jusqu’à Bône. Leurs résultats viennent d’être confirmés en ce qui concerne la région de Bône et de la Calle par MM. Depéret et Joleaud[180]. Il semble établi qu’on retrouve jusqu’à la frontière tunisienne (et peut-être au delà sur toute la côte tunisienne) les mêmes lignes de rivages anciens et les mêmes terrasses d’abrasion que le général de Lamothe a étudiées plus à l’ouest ; on les retrouve aux mêmes niveaux[181]. A ce point de vue il n’y a aucune différence signalée à l’est et à l’ouest de Bône.

La contradiction naturellement doit être apparente. Si comme on le croit, les deux ordres de faits sont aussi réels l’un que l’autre, il faudra bien qu’ils se concilient d’une façon quelconque. Il n’est pas difficile d’ailleurs d’en imaginer une.

L’érosion qui a sculpté les rias envasés de la côte tunisienne est apparemment plus ancienne que les dépôts de plages, pliocène, par exemple ; il y a de bonnes raisons en effet de la croire vieille. Sur cette côte à l’est de Bône le colmatage a eu le temps d’effacer presque complètement les caractères des côtes à rias ; on ne les retrouve qu’à l’analyse du modelé. Dans la région même de la Calle la carte[182] suggère l’idée que l’érosion qui a sculpté le lac Melah est assez vieille pour n’avoir aucun rapport avec l’hydrographie actuelle. La rivière du pays de beaucoup la plus importante est l’oued Kébir. A voir la carte on peut admettre que cet oued, dans le passé, a creusé et suivi successivement deux vallées très divergentes, avant l’actuelle qui serait la troisième. Aujourd’hui, il coule d’est en ouest, parallèlement à la côte, dans la direction de Bône. Jadis il semble bien avoir coulé nord-sud et avoir abouti droit au Mélah, dont il serait donc responsable. Mais à un moment donné, il semble avoir suivi une direction intermédiaire nord-ouest. La carte montre dans cette direction un sillon jalonné par un long cordon de dunes (fig. 42).

On ne fait qu’indiquer l’idée à titre hypothétique ; il y aurait peut- être là un petit sujet d’une étude qui reste à faire. Le fait auquel on tient et qu’on espère avoir établi est simplement celui-ci.

La côte tunisienne a tous les caractères, imparfaitement effacés par le temps, d’une côte de rias. Le fait n’est pas seulement incontestable, croit-on. Mais encore il est implicitement très connu. Aucun autre port nord-africain n’a la célébrité de Bizerte, qui est une vallée envahie par la mer. La côte tunisienne, à ce point de vue, fait donc avec l’algérienne un contraste absolu : ce sont deux compartiments qui ont plus ou moins joué indépendamment l’un de l’autre.

La limite entre les deux est au delà de la Calle vers Bône ; et que la limite soit justement en ce point on pouvait le prévoir à l’inspection de la carte bathymétrique.

On le vérifie d’ailleurs en considérant l’intérieur du pays et la structure de l’Atlas.

[Note 172 : No 40, p. 119.]

[Note 173 : No 80.]

[Note 174 : No 116, t. I, p. 289.]

[Note 175 : No 80.]

[Note 176 : No 86, p. 220 et no 85, p. 53.]

[Note 177 : No 20.]

[Note 178 : No 10.]

[Note 179 : No 21, p. 59 et 60.]

[Note 180 : No 73.]

[Note 181 : Voir cependant Déperet et Joleaud, t. I, p. 5 « La faiblesse des altitudes des plages, etc. » No 73, p. 5.]

[Note 182 : No 6, feuille Blandan (18).]

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