CHAPITRE VII
LA PLAINE DE BONE
L’Edough et la croisée orthogonale. — Le Tell des Kabylies prend fin à Bône exactement et brusquement, avec le massif ancien de l’Edough. On y retrouve tous les caractères des Kabylies au grand complet, les vieux schistes, les roches éruptives, les grès éocènes, tout cela couvert de forêts, pitonnant jusqu’à un millier de mètres, confus, massif, et descendant à la mer en falaises abruptes. Et c’est fini, on ne retrouve absolument plus rien d’analogue au delà dans l’est.
Sous le méridien de Bône c’est d’ailleurs tout l’Atlas tellien qui finit, et qui est relayé par l’Atlas saharien. Cette substitution se fait à peu près vers Guelma-Duvivier ; là finit la chaîne numidique, dernière coulisse de ce que nous avons appelé sierra des Kabylies. Au delà vers l’est il y a une torsion brusque des plissements montagneux (fig. 43).
La sierra des Kabylies, sur toute sa longueur, est orientée est-ouest vrai, depuis le Djurdjura, avec une remarquable constance. Au delà de la basse Seybouse, en aval de Duvivier, sur la rive droite, tous les chaînons courent dans une direction toute différente vers le nord-est. C’est la direction des chaînes de l’Aurès.
L’existence d’une cassure transversale à l’Atlas est donc évidente. L’Edough se termine à l’est, entre Bône et le cap de Garde par une ligne remarquablement droite, exactement orientée nord-sud. La basse vallée de la Seybouse en aval de Duvivier en est la prolongation précise.
Au sud de l’Edough la ligne terminale, qui sectionne brutalement l’Edough et qui l’isole, fait un angle droit avec la ligne Duvivier-cap de Garde. C’est la croisée orthogonale des accidents nord-sud et est- ouest, déjà si souvent signalée.
C’est dans ces conditions qu’à la Kabylie définitivement terminée succède, sur la côte algérienne, la plaine de Bône ; et le contraste ne pourrait pas être plus complet.
La plaine. — La plaine est très grande, elle a une centaine de kilomètres d’est en ouest ; dans la direction du sud, le long de la Seybouse, l’altitude croît si lentement que Guelma, la dernière ville du Tell est à 200 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer.
Comparée aux autres plaines sublittorales d’Algérie, celles de l’ouest, à la Mitidja, aux plaines oranaises, la plaine de Bône a certainement son originalité. On essaiera d’en rendre compte, sous cette réserve que le sujet est dangereusement vierge ; il n’y a jamais eu d’étude sérieuse.
[Illustration : FIG. 43. — LA PLAINE DE BÔNE.
C’est une plaine sublittorale, qui a de l’analogie avec celles de l’Algérie occidentale, et qui en a aussi avec les plaines du littoral Tunisien ; mais qui n’a aucun rapport avec le reste de l’Algérie orientale, les Kabylies. Un compartiment nouveau commence aux environs de Bône.]
Ce que la plaine de Bône a de particulier c’est son hydrographie. Les archéologues admettent que la Seybouse a déplacé son embouchure de 6 ou 7 kilomètres vers l’ouest depuis l’antiquité. L’ancien cours est encore bien reconnaissable, il se détache du fleuve actuel au village de Randon[183].
La plaine entière est semée de marais et d’étangs parmi lesquels le plus étendu est le lac Fetzara. Une hydrographie incertaine et beaucoup d’eau stagnante cela n’aurait rien à soi tout seul de bien particulier. Toutes les autres plaines sublittorales présentent les mêmes caractères. Mais voici qui est nouveau. Les rivières, les marigots, les canaux naturels, les étangs de la plaine de Bône sont navigables en hiver, dans la saison des crues. On peut y circuler d’un bout à l’autre de la plaine en canot automobile. Et on le fait d’autant plus volontiers qu’à ce moment-là les communications de terre ferme sont sujettes à des interruptions. Par ces chenaux, à ces mêmes époques de crues, les poissons de mer remontent très loin jusqu’au cœur de la plaine ; même les plus gros poissons, le loup par exemple (laprax lupus) ; on prend des loups dans l’oued Kebir. Le lac Oubeira, qui communique avec la mer par l’oued Kebir et qui est à une cinquantaine de kilomètres de l’embouchure, est empoissonné de mulets. Ils s’y sont acclimatés à l’eau douce, et sont devenus légèrement différents du poisson de mer. Ils y sont une faune assez vivace pour avoir fait l’objet d’un commerce d’exportation, à destination de l’Allemagne, dit-on, avant la guerre.
Ce sont là des conditions uniques en Algérie ; on ne connaît rien de semblable, ni même qui en approche, dans toutes les plaines sublittorales de l’ouest. Une conséquence est l’insalubrité de Bône, célèbre dès l’antiquité. Saint Augustin est mort de la Malaria[184]. Une autre conséquence serait-elle ce fait incontestable que la race bovine autochtone la plus célèbre d’Algérie est celle de Guelma ? Et quoi qu’il en soit des conséquences, quelle peut bien être la cause ?
Sur les montagnes avoisinantes la moyenne annuelle des pluies est assez élevée (de 600 à 800 millimètres) ; moindre pourtant qu’en Kabylie (1 mètre) ; et en somme à peu près comparable à celle des montagnes qui entourent la Mitidja. Il faut chercher ailleurs.
Les indigènes de Bône emploient pour désigner leurs marigots le mot Khelidj. C’est un mot arabe très connu : il paraît correspondre exactement assez à notre mot canal ; on dit le khelidj de Suez. Dans la plaine de Bône un khelidj a en effet l’aspect de ce que nous appellerions un canal, un fossé, à cela près qu’il faut écarter toute idée de travail humain.
Dans la plaine d’alluvions c’est un fossé en effet profond en général de plusieurs mètres et à peine plus large, à bords à pic et à fond plat, en forme d’auge. Un khelidj est toujours bordé d’arbres en double rangée, on le reconnaît de loin à la ligne sinueuse de verdure qui dessine son tracé, le lacis des racines maintient le bord du fossé mieux que ne ferait un mur. En été, quand les khelidj ne sont pas tout à fait à sec, on y voit tout au fond des flaques d’eau vaseuses, où grouillent les grenouilles, les tortues et les barbots. En hiver, après les pluies, ils sont remplis jusqu’au bord ; par-dessus leur bord l’eau s’étale en inondation d’épaisseur pelliculaire ; mais dans le khelidj même un bateau d’un mètre ou deux de tirant d’eau passe comme il veut. Dans les khelidj on ne voit que de la vase, pas le plus petit caillou roulé, pas même un grain de sable, rien qui permette de croire que l’eau court avec une force capable de déplacer le poids le plus léger. L’eau des khelidj est quasi stagnante, elle s’écoule avec la plus grande lenteur. Voici un chiffre. Le long de l’oued el-Kebir, qui est tout entier un khelidj, la courbe de 10 mètres sur la carte au 50000e croise l’oued à 43 kilomètres de son embouchure ; ce qui donne une pente de 0,00023. Et notez que l’oued el-Kebir, qui est après tout une rivière vivante, a sûrement la pente la plus accentuée de tous les khelidj. Le dessin des khelidj à travers la plaine de Bône est très compliqué ; c’est une croisée, un lacis, un chevelu de marigots dans tous les sens. Beaucoup sont des culs-de-sac. Il en est qui sont fermés à leurs deux bouts. L’idée qu’évoque ce dessin serait peut-être celui d’un lacis de fossés de drainage artificiellement creusés à travers une plaine marécageuse. Mais, bien entendu, la main de l’homme, à n’importe quel moment du passé, est tout à fait étrangère à ce qui aurait été un travail immense, inexécutable.
Notez que l’ancien cours de la Seybouse en aval de Randon porte le nom de Khelidj, et il est pareil à tous les autres. Ceci tend déjà à nous donner la solution du problème. Il semble évident que les Khelidj ont été creusés par l’érosion de rivières ; la forme fossé aux bords à pic est notoirement le premier stade de l’érosion fluviale, l’érosion en coup de scie. Il paraît certain d’autre part que les rivières actuelles sont parfaitement incapables de creuser des khelidj. Sous le régime hydrographique actuel les khelidj n’auraient pas pu prendre naissance, ils n’existeraient donc pas s’ils ne lui avaient préexisté, ils datent d’un régime antérieur, ils sont l’œuvre de rivières disparues ; ces vieilles rivières se distinguant des actuelles par une puissance érosive plus considérable, cela signifie que leur niveau de base était plus bas que l’actuel ; la mer a monté depuis le temps où les khelidj furent creusés. De là vient la faiblesse de la pente et la lenteur d’écoulement des crues.
Voilà un phénomène qui n’est pas du tout pour nous surprendre. Un mouvement positif de la mer, c’est précisément ce qu’indique le dessin des côtes tunisiennes, le modelé de Bizerte, celui des lacs Mélah et Tonga. C’est là ce qui nous a paru faire l’originalité de la côte nord- africaine à l’est de Bône, par rapport à la côte occidentale où toutes les indications sans exception se rapportent à un mouvement inverse de la mer. Les khelidj dans la plaine de Bône semblent bien porter le même témoignage que le goulet de Bizerte.
Assurément nos conclusions ont été formulées après une étude beaucoup trop sommaire du terrain. L’hydrographie de la plaine de Bône serait un très beau sujet, et on n’a pas la prétention d’avoir fait autre chose que l’effleurer. Mais enfin supposons ces conclusions incomplètes, hypothétiques, voire erronées, la plaine de Bône elle-même, en tout cas, n’est pas une erreur, ni une hypothèse. C’est un fait qui n’a pas besoin d’être démontré. Et c’est une grande nouveauté pour qui vient de l’ouest. On n’a rien vu de comparable depuis la Mitidja. Le régime des plaines sublittorales recommence après une interruption de 350 kilomètres. Il se continue en Tunisie. La Tunisie tout entière est un pays de plaines sublittorales.
Affinités tunisiennes. — La limite entre l’Algérie et la Tunisie est moins brutale qu’entre l’Algérie et le Maroc, et moins rectiligne. Ici on ne voit pas l’équivalent de la grande faille de la Moulouya, amenant une dénivellation soudaine d’un millier de mètres, et coupant l’Atlas de part en part. Le Maroc et l’Algérie sont deux pays qui se tournent le dos, mais l’Algérie et la Tunisie se continuent et se pénètrent l’une l’autre.
La zone de l’Aurès et de ses plateaux pourtant domine assez brusquement les plaines tunisiennes. Un premier fait frappant est que dans cette zone la frontière politique actuelle est assez exactement une frontière linguistique. Les Chaouïa d’Algérie sont des Berbérophones.
On croit devoir donner ci-joint la coupe longitudinale de la Medjerda, le grand fleuve tunisien, né en Algérie (fig. 44). Si on compare aux autres profils d’oueds, épars dans différents chapitres de notre travail, celui de la Medjerda est de beaucoup le plus concave de tous. Entre Ghardimaou et la mer l’oued ne descend que de 200 mètres en 300 kilomètres ; pourtant ce profil si concave est bien loin d’être régulier. Il est comme cassé en deux à Ghardimaou même. En amont de Ghardimaou le crochet de Sidi-Bader est exceptionnellement aigu ; la pente y passe brusquement de 4 à 16 pour 1000, c’est une dégringolade subite. On sait qu’entre l’Algérie et la Tunisie la frontière douanière passe à Ghardimaou. Ce profil de la Medjerda est bien peu de chose, et il peut être dangereux de vouloir l’interpréter. Si tant est pourtant qu’il ait un sens il paraît bien indiquer qu’entre les Hauts-Plateaux de Khamissa, d’où descend la Medjerda d’une part, et les plaines tunisiennes de l’autre, il y a quelque chose comme un contact anormal ; il semble courir là un système de cassures plus ou moins fraîches.
[Illustration : FIG. 44. — PROFIL EN LONG DE LA MEDJERDA.
En amont de Souq Ahras (hautes plaines Algériennes), et en aval de Ghardimaou (plaines de Tunisie), la Medjerda a le profil régulièrement concave d’une vieille rivière. Dans l’intervalle la pente rectiligne à dents de scie accuse un torrent jeune.
Ce secteur correspond au talus frontière entre les hautes plaines d’Algérie et la Tunisie ; avec sa minéralisation intense (Ouenza), et avec son importance ethnographique (frontière des langues berbère et arabe).]
Dans cet ordre d’idées il faut signaler tout le long de la frontière sur les Hauts-Plateaux une minéralisation en fer extraordinairement abondante ; là se trouvent le fameux gisement de l’Ouenza et beaucoup d’autres (Bou-Khadra, Slata, Zrissa, Nabeur ; à Sidi-Bader aussi il y a un filon de minerai).
Il est vrai que la direction de toutes les vallées ouvre des chemins de pénétration mutuelle entre les Hauts-Plateaux de Constantine et les plaines tunisiennes. Mais le contraste entre les deux reste assez marqué. Il est beaucoup moindre dans la zone tellienne.
La plaine de Bône est dans l’Algérie orientale une sorte de prolongement de la Tunisie. Entre les deux, les communications par terre sont malaisées, une chaîne difficile et boisée s’interpose. Mais la plaine de Bône comme les plaines tunisiennes est ouverte largement aux influences maritimes, tandis que tout le reste de l’Algérie constantinoise a un caractère continental, des Kabylies à l’Aurès.
Toute la région bônoise, y compris les montagnes qui encadrent la plaine est arabophone comme la Tunisie. Et c’est le seul coin de l’Algérie orientale où on parle arabe dans la famille ; tout autour de la région bônoise, dans la Kabylie et dans la région aurasienne s’étend justement la grande réserve de langue berbère.
Il y a deux millénaires que la plaine de Bône est la porte d’entrée en Algérie des influences orientales. La persistance de la langue carthaginoise y est attestée par saint Augustin jusqu’au Ve siècle après J.-C.[185].
De nos jours l’originalité de Bône dans la province de Constantine s’atteste par la rivalité des deux villes, on peut dire des deux capitales. Dans son département Constantine n’a pas pu prendre la prééminence qu’Alger et Oran ont prise chacune dans le sien. Elle n’a jamais pu distancer franchement Bône, et la réciproque est vraie.
Ainsi est attestée à travers toute l’histoire le caractère étrange de cette plaine bônoise qui jure avec le reste du Tell oriental.
[Note 183 : No 8, feuille no 9.]
[Note 184 : Possidius : Vie de saint Augustin d’après no 8 texte (59).]
[Note 185 : No 8, feuille 9, alinéa 59, p. 5.]