‹ Structure de l'AlgérieChapitre 30 sur 43 · CHAPITRE VIII

CHAPITRE VIII

BOUGIE

Le souci des directions transversales à l’Atlas nous a conduit à reconnaître dans le Tell quatre divisions, quatre compartiments de l’écorce terrestre qui paraissent avoir joué l’un par rapport à l’autre avec une certaine indépendance. Il y en a deux très grands, le Tell des Kabylies et celui des plaines sublittorales, encadrés entre deux petits, la vallée de la Tafna et la plaine de Bône. Dans chacun des deux premiers on peut encore indiquer avec certitude une division transversale en deux sous-compartiments.

La région de Bougie coupe en deux les Kabylies (fig. 45).

La coupure de Bougie. — Le golfe de Bougie n’est qu’une baie en faucille comme les autres. Mais c’est probablement la mieux échancrée de toutes. Le port de Bougie, situé bien entendu à la place traditionnelle, à l’abri de la corne occidentale, est probablement le port naturel le moins mauvais de toute l’Algérie. Naturellement il est ouvert largement aux vents et à la houle du nord-est, mais la haute muraille calcaire du cap Carbon le déborde franchement au nord et le protège admirablement contre les tempêtes de Noroît. Cette saillie très accusée du cap Carbon est à retenir.

Que Bougie ait la signification d’une rupture transversale dans la ligne des Kabylies, cela ressort avec une netteté particulière de la carte géologique. Elle accuse une interruption large et totale des vieux schistes et des grès éocènes, qui jouent un si grand rôle dans les autres Kabylies. De l’association de roches qui est caractéristique du paysage kabyle il ne reste ici que les calcaires liasiques puissants des Babor, et une profusion de roches volcaniques. Ces dernières en relation évidente avec l’échancrure profonde du golfe, le long de laquelle les vieux schistes et les grès se sont abîmés au fond de la mer.

[Illustration : FIG. 45. — LA TRANSVERSALE DE BOUGIE.

Au nord les plaines de l’oued Sahel et de la Soummam (qui sépare le Djurdjura des Babors) ; au Sud la plaine de la Medjana et la vallée de l’oued Kçob ; elles accusent un mouvement de torsion où se retrouve la croisée orthogonale des deux directions.

Là passe une grande route transversale qui réunit le Hodna et Bougie. Cette route historique est longée de capitales et de forteresses. La Kalaa des Beni-Hammad, la Kalaa des Beni-Abbès, Bougie.]

L’importance de la rupture apparaît aussi d’ailleurs sur la carte topographique. La vallée de la Soummam est une coupure totale, jusqu’à la base, entre le Djurdjura et les Babor. Elle est orientée en moyenne nord-est-sud-ouest depuis la mer jusqu’à Akbou et Sidi-Mansour. Là elle se raccorde, par un angle brusque, à sa continuation, la vallée de l’oued Sahel qui court est-ouest vrai. Nous retrouvons là certainement, avec un léger gauchissement, la croisée, si souvent mentionnée déjà des deux directions longitudinale et transversale. Cette croisée est un trait fort ancien du relief. La Soummam et surtout le Sahel étaient déjà des vallées à l’époque oligocène, dont les dépôts de ruissellement en tapissent le fond. La Soummam était un golfe miocène[186]. Évidemment les accidents de cette croisée ont rejoué au miocène ; sans un rajeunissement alpin de son relief pyrénéen on ne s’expliquerait pas la saillie extrêmement accusée du Djurdjura qui domine tout le Tell (Voir aussi dans la figure 16 le raccord en crémaillère de

l’oued Bou-Sellam avec l’oued Soummam, attestant un mouvement du sol récent).

L’importance humaine. — La Soummam sépare deux Kabylies, très kabyles toutes les deux, mais pourtant différentes ; au XVIe et XVIIe siècle on disait les sultanats de Koukou et de Beni-Abbès ; on dit aujourd’hui la grande Kabylie et la Kabylie des Babor. Dans la première Koukou (le Couque des Européens) a perdu son rang de capitale. Mais dans la seconde Beni-Abbès (le Labès des auteurs européens) n’a pas encore oublié son ancienne prééminence. La grande Kabylie séparée du monde extérieur par la muraille du Djurdjura est la moins évoluée, la plus intéressante pour le touriste et l’ethnologue ; c’est elle qu’on a décrite de préférence. (Le gros livre d’Hanoteau par exemple lui est consacré.) La Kabylie de Beni-Abbès reste profondément elle-même, âprement attachée à ses façons d’être, inabordable à la colonisation européenne ; c’est là au village de Lafayette, par exemple, qu’on signale les phénomènes de récupération du sol par l’indigène les plus curieux peut-être de toute l’Algérie. Pourtant cette Kabylie de Beni-Abbès a des relations plus faciles que l’autre avec le reste de l’Algérie ; elle est le pays par excellence du colporteur kabyle qu’on rencontre partout ; elle est moins démocratique et moins irrémédiablement fragmentée ; la famille des Moqrani y a prolongé jusqu’à nos jours la dynastie et l’organisation du sultanat de « Labès » ; on y compte davantage avec les événements du monde extérieur, c’est à Beni Abbès qu’a éclaté l’insurrection kabyle de 1871.

Cette originalité réelle des deux Kabylies voisines ne doit pas cependant nous fermer les yeux sur le lien qui les unit, lien de langue, de race, de culture et de société communes ; lien nettement historique. Ces Kabylies furent au moyen âge le principal appui, le dernier réduit, du grand royaume Sanhadja, le représentant national de la société berbère sédentaire ; l’histoire de ce royaume a un rapport étroit avec Bougie et la coupure de la Soummam.

La Kalaa et Bougie. — Le fond de la Soummam, le point où elle se raccorde avec l’oued Sahel, n’est plus très éloigné du Hodna, une soixantaine de kilomètres à vol d’oiseau. Et des cols très accessibles entaillent dans cette direction ce qui reste à franchir des chaînons de l’Atlas. C’est d’abord le défilé fameux des Biban à travers la chaîne du même nom. Au delà c’est la large plaine de la Medjana couverte de moissons, puis la très large brèche par laquelle l’oued Ksob va rejoindre le Hodna (fig. 45).

Partout ailleurs entre la Mitidja et la plaine de Bône les Kabylies montueuses et boisées ferment l’accès de la mer aux Hauts Plateaux et aux hautes plaines de l’intérieur. Sur ce point seulement, par la Medjana et la Soummam s’ouvre un grand chemin facile, avec le port de Bougie au bout. C’est une route très importante, de grands souvenirs historiques y sont attachés.

A son extrémité méridionale, à son débouché sur le Hodna, dans le Maadid, le royaume Sanhadja eut l’une de ses deux capitales, la Kalaa des Beni-Hammad ; (l’autre capitale était Achir du Tittéri). La Kalaa[187], dont la tour de guet est encore debout, une place militaire très forte comme son nom l’indique, se dressait là, au contact de la plaine et de la montagne, gardant la porte de l’oued Ksob, face à la brèche d’assaut de Biskra, par où montait l’ennemi, le grand nomade saharien.

L’histoire nous dit par le menu comment la Kalaa, à la longue, ne put pas tenir. Le royaume Sanhadja des Beni-Hammad se replia sur lui-même. Sa capitale fut transportée à Bougie, à l’autre extrémité de la grand’route. Et pourtant au voisinage de son extrémité hodnéenne, à Beni-Abbès et à la Medjana, un centre urbain et de commandement a persisté jusqu’à nos jours avec les Moqrani héritiers des sultans de Labès.

La Kalaa, Beni-Abbès, Bougie, ce chapelet de capitales, jalonnent une transversale de l’Atlas tellien ; c’est un pendant d’Achir, Médéa, Miliana, Cæsarea, Alger, ou bien encore de Tlemcen, Siga.

[Note 186 : Voir no 115 les très curieuses figures 92, p. 419 et 93 p. 421.]

[Note 187 : No 25.]

Page 1