CHAPITRE III
LA GRANDE DORSALE HOGGAR — LAGHOUAT — MÉDÉA.
Le grand accident que nous avons appelé la faille Touat-Roussillon n’a jamais été signalé par les géologues. La raison en est qu’elle franchit l’Atlas nettement en dehors de leur domaine, qui a été exclusivement l’Algérie, le pays anciennement français, dont on a depuis longtemps déjà de bonnes cartes topographiques, où depuis près d’un demi-siècle un service géologique fonctionne. Le Tamlelt est politiquement sur le sol marocain. Il n’est à peu près accessible que depuis une dizaine d’années, dont cinq de guerre.
Dans leur domaine les géologues ont depuis longtemps et à maintes reprises signalé la répercussion d’un autre grand accident saharien, qui a lui aussi une direction grossièrement nord-sud où comme l’a dit l’un d’eux, G.-B.-M. Flamand, « sub-méridienne »[17].
Dans ce qui va suivre, on s’appuie sur l’autorité de MM. Ficheur, Alexandre Joly, R. Chudeau.
On se bornera à souligner l’importance et les conséquences géographiques d’un fait admis unanimement par les géologues. On pourra donc passer beaucoup plus rapidement.
Voici le fait (fig. 6).
Depuis le massif du Hoggar, au cœur du Sahara, une ligne de hauteurs court nord-sud sur quelque chose comme 1500 kilomètres jusqu’à la rencontre de l’Atlas. Elle est jalonnée par le Hoggar lui-même, avec des sommets volcaniques au-dessus de 3000 mètres ; puis par l’éperon septentrional du Hoggar, le Tifedest, et le Mouydir, qui atteint encore 1700 mètres ; au delà le dos du Tadmaït a 900 mètres, il se prolonge jusqu’à Laghouat, au pied de l’Atlas, par ce qu’on appelle le plateau des Dayas.
Le Mouydir est nettement un vieux pli hercynien de la pénéplaine primaire ; plus au nord où la pénéplaine ne s’observe plus directement, c’est évidemment un pli hercynien sub-méridien qui se continue sous le crétacé du Tadmaït, imposant sa direction à la grande ondulation anticlinale. Ce dos de sillon du Tadmaït, en calcaire crétacé nu, balayé par le vent, domine à l’est et à l’ouest les dépressions où se sont accumulées les deux grands ergs. A ce chemin de roc solide entre deux mers de sable, les indigènes ont donné le nom de pont « el gantra ».
Le plateau des Dayas doit aussi sa particularité essentielle et son nom à ce qu’il est un dos de terrain surélevé entre les deux grandes cuvettes. Les « Dayas » ne sont pas autre chose que des têtes d’aven, points d’origine de circulation souterraine, dans un terrain très perméable (le mio-pliocène, accumulation des déchets de l’érosion sur le versant de la grande chaîne). Il est naturel que les têtes d’aven se multiplient à la surface d’un plateau de dirimation, où les eaux d’orage stagnent incertaines de leur direction.
Cette grande dorsale si nette qui coupe en deux le Sahara Algérien depuis le Hoggar jusqu’à Laghouat, les géologues en retrouvent la continuation à travers toute l’Algérie jusqu’à la mer. Sur les hauts plateaux, c’est le « plateau steppien » de Joly, « centre de dirimation entre deux bassins de réception, les chotts oranais d’un côté, le Hodna de l’autre ». Dans le Tell ce sont « les plateaux miocènes de Médéah qui par leur altitude contrastent nettement avec les niveaux très bas qu’occupent, dans la vallée du Chélif à l’ouest et dans celle de l’oued Soumman à l’est, des dépôts du même âge ».
Il faut ajouter ce curieux pédoncule qui réunit, à Miliana, le plateau de Médéa au Zaccar, dressant une cloison haute abrupte et étroite entre les très basses vallées de la Mitidja et du Chéliff (fig. 5). Et il faut noter, tout à côté, dans l’angle correspondant de la Mitidja, un curieux affleurement de roche éruptive en forme de V[18]. Ce seuil de Miliana est un des coins de l’Algérie où la croisée des deux directions nord-sud et est-ouest, saharienne et méditerranéenne, s’accuse avec le plus d’énergie.
Ces données que nous devons aux géologues, il est possible de les éclairer et de les souligner avec des faits géographiques très importants qui semblent avoir un peu échappé à l’attention.
Les géographes savent depuis longtemps que, dans le Tell, sous le méridien d’Alger, à la Mitidja, deux Algéries tout à fait différentes se relaient. Un géographe arabe, l’auteur du Kitab le Istibçar, appelle déjà le seuil de Milianah « la porte du Gharb[19] ».
[Illustration : FIG. 5. — LE PLATEAU DE MÉDÉA.
Au-dessus de deux dépressions très profondes (moins de 400 mètres au- dessus du niveau de la mer) ; la plaine du Chélif à l’Ouest, la vallée de l’Isser à l’Est ; le plateau de Médéa se dresse à un millier de mètres, attestant la persistance de l’orientation Nord-Sud dans la chaîne plissée Est-Ouest. Les masses montagneuses de l’Atlas de Blida, à l’Est, et du Zaccar à l’Ouest (1600 m. d’altitude) sont séparées par un ensellement très accusé, le pédoncule de Miliana (600 m. d’altitude). Par-dessus ce pédoncule et même à travers lui (tunnels) s’ouvre entre le Chéliff et la Mitidja une communication d’orientation générale Nord-Sud.
Là passe la frontière géographique entre les deux Tells, celui des plaines subcôtières et celui des Kabylies. Cette frontière est jalonnée par un chapelet de villes actuelles ou défuntes, Achir, Médéa, Miliana, Cæsarea (Cherchell), Alger. Le plateau de Médéa est l’extrémité septentrionale de la dorsale Hoggar-Laghouat-Médéa, (voir fig. 6).]
D’une part, à l’est, une Algérie montagneuse, pittoresque, boisée, presque exclusivement Berbère, l’Algérie des Kabylies. D’autre part, à l’ouest, l’Algérie des plaines sub-littorales, bien plus sèche que l’autre, nue, peuplée d’indigènes bien différents qui mènent une autre vie, et parlent surtout l’arabe. Entre ces deux Algéries, c’est l’extrémité nord de la grande dorsale qui fait limite. Et cette extrémité nord est curieusement jalonnée d’agglomérations urbaines actuelles ou fossiles. Il y a eu là à travers les siècles, jusqu’à trois grandes capitales de toute l’Algérie. L’une s’est appelée « Achir » ; c’est à peine s’il en reste des ruines ; son nom est aussi mort qu’elle, parce que nul ne s’intéresse au moyen âge berbère. Mais les émirs Zirides, chefs de la tribu Sanhadja, qui ont régné à Achir, dominaient tout le pays entre la Tunisie et le Maroc. Achir était dans les monts du Titteri, au sud immédiat de Médéa (fig. 5). Les deux autres capitales sont maritimes. L’une était Cæsarea, notre Cherchell, centre de la domination d’une dynastie berbère, celle de Juba, avant d’être celui de l’administration romaine. Dans l’angle nord-ouest de la Mitidja, très visible à 10 lieues à la ronde, se dresse le tombeau de Juba ou de sa famille (tombeau de la chrétienne), attestant que la racine de la dynastie était bien là, précisément au point où la grande dorsale aboutit à la mer.
La troisième capitale est naturellement l’actuelle, Alger ; il faut souligner combien elle est à un point naturellement indiqué par l’histoire et la géographie pour dominer.
Entre le Titteri et Alger, Médéa et Miliana font jalons, villes fortes, pitonnantes, qui gardent chacune une importante croisée de chemins, les communications à la fois du nord au sud et de l’est à l’ouest. Les premières années de la conquête française autour d’Alger sont remplies par ces noms de Médéa et de Miliana. Au temps des Turcs, le beylick d’Alger avait pour subdivision militaire principale le beylick de Titteri, dont Médéa était capitale. Dès la fondation d’Achir, le premier émir, au dire des historiens arabes[20], eut pour premier soin de rétablir, d’organiser et de prendre en main Alger, Miliana et Médéa. Les trois villes sont toujours étroitement associées. C’est un bloc. A côté de leur importance militaire, impériale, il faut aussi faire la part du commerce. Toutes ces villes furent ou sont des marchés sur une frontière économique entre pays qui échangent des produits différents, ceux de la plaine et de la montagne, du champ et du verger, de la tente et de la maison.
Il y a en Algérie un certain nombre de régions de ce genre, qui ont cherché à travers les âges et plus ou moins réussi à devenir des centres, par exemple celles de Constantine, Tiaret, Tlemcen. Il n’y en a peut-être aucune qui ait plus de titres que celle-ci.
Cette ligne de contrastes et de domination qui va du Titteri à la Mitidja est en relation évidente avec la grande dorsale de Laghouat. De part et d’autre de cette dorsale des compartiments différents de l’Atlas ont joué différemment, chacun pour soi, et des conditions diverses sont nées.
[Note 17 : Ficheur, dans ses cours et ses conversations. Cf. en outre no 77, p. 238 ; no 29, p. 60 ; no 41, p. 777.]
[Note 18 : No 2.]
[Note 19 : No 33, p. 39.]
[Note 20 : No 67, t. II, p. 6.]