CHAPITRE IV
LA BRÈCHE DE BISKRA ET LA CROISÉE DU DJÉRID
Brèche de Biskra. — La dorsale Hoggar-Laghouat sépare au Sahara les cuvettes du Touat et de l’Igharghar.
L’une et l’autre sont de très longs sillons synclinaux, symétriques de l’ondulation anticlinale centrale, la grande dorsale, à peu près parallèles à elle et à peu près aussi longs ; ils viennent tous trois du cœur du Sahara jusqu’au point où ils rencontrent l’Atlas à angle droit.
Le sillon oriental est suivi par un grand oued quaternaire, l’Igharghar, qui vient du Hoggar en ligne à peu près droite. Au nord il est jalonné, lui aussi, par une autre rue de palmiers, quoique infiniment plus courte que l’occidentale ; c’est celle de l’oued R’ir. Il est de structure très simple ; c’est essentiellement une feuille de calcaire crétacé ondulée en cuiller. Quoique les pentes soient très lentes, il y a une différence de plusieurs centaines de mètres entre le fond du sillon et les crêtes de ses épaulements. Sa longueur totale est d’un millier de kilomètres. C’est un très grand accident, tout à fait comparable aux deux autres, un trait de structure essentiel.
Au point précis où cet accident rencontre la chaîne, que trouvons-nous ? Une brèche énorme, interrompant de bout en bout la continuité de la chaîne. C’est la brèche de Biskra entre le Zab et l’Aurès ; par cette large porte on passe de plain-pied du Sahara dans la cuvette du Hodna. Il n’y a rien de comparable dans tout l’Atlas Saharien, sauf, comme on l’a dit, la brèche du Tamlelt.
Le lien entre les deux phénomènes (sillon de l’Igharghar et brèche de Biskra), s’il n’a jamais été, à ma connaissance, encore signalé, c’est, je suppose, par inadvertance, parce qu’on ne s’est jamais occupé de la question.
Je n’imagine pas qu’on puisse le nier, il apparaît à la seule inspection de la carte (fig. 6).
[Illustration : FIG. 6.
LES SILLONS SAHARIENS ET L’ATLAS.
La structure du Sahara Algérien est très simple : de grands sillons parallèles courant Nord-Sud. Au centre Hoggar, Tadmaït, Gantra, plateau de Laghouat. A l’arête la plus nette de cette dorsale les indigènes ont donné le nom de Gantra (le pont) parce qu’il domine à droite et à gauche les dépressions profondes et encombrées de dunes de l’Igharghar et du Gourara. Au delà, aux limites de la carte, les arêtes Nord-Sud symétriques des Matmata et d’Ougarta. — L’Atlas orienté Est-Ouest semble arrêter ces grands accidents Sahariens comme une barre de T. Mais si on y regarde de plus près les domaines respectifs des accidents Nord-Sud et des plissements Est-Ouest se pénètrent mutuellement. — Au Sahara la direction Est-Ouest est importante : (Gourara, falaises Sud du Tadmaït, oued Botha). Et dans l’Atlas les grands accidents Sahariens se prolongent, à angle droit avec la direction de la chaîne. — Dans le prolongement des Matmatas tout l’Atlas tourne court vers le Nord. A la rencontre du synclinal de l’Igharghar, l’Atlas a les reins cassés, avec un coude de cassure accusé et l’indentation profonde du Hodna. Dans le prolongement de la faille (?) Touat-Oued Saoura, l’Atlas est coupé du Nord au Sud par un gradin en zigzag le long duquel le Maroc (de 3000 m. d’altitude) tombe d’un coup aux hauts plateaux Algériens (voir fig. 4 et aussi fig. 29). La répercussion sur l’Atlas de la grande dorsale centrale Hoggar-Laghouat apparaît moins nettement sur une carte à petite échelle : elle est pourtant considérable (voir fig. 5). — Si on ne se contente pas d’envisager l’Atlas sur sa face nord méditerranéenne et si on le considère sur sa face sud Saharienne on voit donc apparaître de nouveaux traits de structure, essentiels. — Il y a croisée orthogonale de deux directions.]
La brèche de Biskra existait déjà au miocène, elle était un détroit de la mer miocène (fig. 10), qui d’ailleurs, au Sahara et dans l’Atlas Saharien, ne s’est pas avancée au delà dans l’ouest. Cette mer reste en retrait sur celle de l’éocène inférieur dont on retrouve des dépôts le long de l’oued Djedi jusqu’auprès de Laghouat (en deçà de la grande dorsale que la mer éocène n’a franchie nulle part (fig. 8). On a déjà noté à propos de la haute Zousfana et du Tamlelt, ce vieillissement brusque des affleurements géologiques, lorsqu’on va d’est en ouest. La loi se vérifie à la grande dorsale de Laghouat et à la brèche de Biskra.
Sur cette brèche, du côté de l’Aurès, se trouve la plus monstrueuse montagne de sel de toute l’Algérie, celle d’el-Outaya ; un bloc homogène de sel gemme qui a 300 mètres de relief et 6 kilomètres de grand diamètre, célèbre depuis el-Bekri. El-Outaya est flanqué d’une autre montagne de sel, beaucoup plus petite, mais de même type, Metlili. On sait que ces pointements triasiques accompagnent des cassures. Les géologues admettent au contact du Hodna et de l’Aurès une faille. Et notez qu’une troisième montagne de sel, celle de Djelfa, se trouve exactement sur le passage de la grande dorsale Laghouat-Médéa.
L’Aurès et les monts du Zab, qui se font face et pendant de part et d’autre de la brèche, n’ont pas de rapport l’un avec l’autre ; non pas qu’ils diffèrent essentiellement par leur structure, mais leur importance n’est pas comparable. Les monts du Zab sont une petite chaîne de collines dont aucune n’atteint 1000 mètres, mais l’Aurès a le sommet le plus élevé de toute l’Algérie (Chélia, 2329 m.). En largeur aussi il est deux fois plus puissant que le Zab, le faisceau de ses ondulations parallèles et régulières déborde au nord sur les hauts plateaux Constantinois et n’en laisse pas subsister grand chose. Enfin c’est l’Aurès, la chaîne peut-être la plus puissante, la mieux individualisée, la plus célèbre de toute l’Algérie. Le même nom lui est resté attaché depuis 2000 ans, sans contestation, Aurasius ; le cas est rare parmi les massifs de l’Atlas et peut-être unique.
Cette brèche, qui est un trait si important de la structure, tient une place immense dans l’histoire de l’Algérie et dans sa géographie humaine.
Ç’a été la grande voie de communication entre le Sahara et l’Oranie, la voie des grands nomades chameliers. L’histoire atteste des relations étroites, séculaires, entre des régions aussi différentes que Tiaret d’une part, et d’autre part Cedrata, près d’Ouargla, le djebel Nefouça en Tripolitaine. Ç’a été les points importants du royaume Berbère ibadhite. Dans ces mêmes limites un peu vagues, entre la Tripolitaine et Tiaret, nous voyons d’après Ibn Khaldoun jusqu’au XIVe siècle une race Zénète homogène, groupée. L’axe de l’ibadhisme et de la Zénétie passe par le seuil de Biskra. C’est seulement par cette voie de communication entre le nord-ouest et le sud-est qu’on arrive à imaginer la distribution des Ibadhites et des Zénètes.
Le seuil de Biskra fut la porte d’entrée de toutes les invasions arabes. Sidi Okba, qui conduisit la première, est enterré à Biskra, où il fut tué. La seconde, celle des bédouins Hilaliens au XIIe siècle, a repris le même chemin. La capitale du royaume Berbère, qui les tint le plus longtemps qu’elle put en échec, fut la Kalaa des Beni-Hammad ; elle dressait son « fanar », sa tour de guet, encore debout, juste en face du seuil de Biskra, de l’autre côté du chott, sur les pentes sud du Maadid[21].
Contre les Arabes, l’Aurès fut la citadelle berbère ? Il l’est resté. Le seuil de Biskra est une limite linguistique et nationale. Il n’a jamais cessé, depuis deux millénaires, d’être une frontière entre pays diversement habités, puisque, sous la domination romaine, le limes y passait, approximativement[22].
Ce n’est donc pas douteux, le grand accident saharien de l’Igharghar, comme les deux précédents, pénètre dans l’Atlas ; et il y devient lui aussi un principe extrêmement important de différenciation. Il faut simplement noter une nuance. Cette puissance de différenciation, la dorsale de Laghouat se trouve l’avoir exercée surtout dans la zone du Tell, et le sillon de l’Igharghar dans celle des hauts plateaux.
Ajoutons enfin qu’un quatrième accident saharien se comporte comme les trois autres. C’est l’épaulement oriental du troisième.
La croisée du Djerid (fig. 6). — Le synclinal de l’oued R’ir et du bas Igharghar, a pour épaulement oriental la crête des Matmatas qui court nord-sud sur la frontière de la Tunisie et de la Tripolitaine. La dénivellation comme dans le reste du Sahara algérien, est lente, progressive, mais considérable au total. Touggourt est à 60 mètres d’altitude, dans les Matmatas un sommet atteint 750 mètres. Cette ondulation anticlinale, lente et puissante, de calcaire crétacé, est un pendant exact du Tadmaït. Or cet accident saharien se continue à travers toute la Tunisie par une série de coulisses sub-méridiennes, qui passe immédiatement à l’est de Kairouan, et qu’on peut suivre par le Zaghouan jusqu’au golfe de Tunis[23].
Ce serait à la rigueur en dehors de notre sujet, mais il serait dommage de ne pas dire combien la croisée des deux directions nord-sud et est- ouest ressort d’une façon éclatante au voisinage du chott Djerid. Elle est marquée dans le dessin des chaînons montagneux ; ceux qui longent le chott et qui sont très puissants (de 500 à 1000 mètres) sont franchement est-ouest ; ils font un angle droit avec la direction des Matmatas.
L’ensemble des chotts tunisiens et constantinois depuis le Melr’ir jusqu’au Djerid est une dépression tectonique, en grande partie au- dessous du niveau de la mer. Cette dépression a 400 kilomètres d’est en ouest, elle est mince et rectiligne. A son extrémité orientale elle est coupée court et séparée de la mer par le seuil de Gabès, d’orientation exactement perpendiculaire.
La croisée des deux directions s’accuse d’ailleurs dans le dessin même de la petite Syrte. A la direction des accidents sahariens la Tunisie doit celle de sa côte entre Gabès et Tunis, c’est-à-dire son individualité même, qui est d’être la porte du Maghreb sur la Méditerranée orientale.
[Note 21 : No 25, passim.]
[Note 22 : No 63, carte in fine.]
[Note 23 : Voir dans no 84, p. 336, figure 42, croquis tectonique de la Tunisie centrale.]