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Chapitre 2

– Pensées d’Ammalat-Beg, traduites du tatar1 –

Ou je dormais jusqu’à présent, ou je rêve aujourd’hui. Voilà donc ce nouveau monde que l’on appelle la pensée. Un beau, un magnifique, un splendide monde qui longtemps m’a été inconnu, comme cette voie lactée qui se compose, dit-on, de millions d’étoiles. Il me semble que je gravis la montagne de la science au milieu de la nuit et du brouillard ; mais le jour naît et le brouillard se dissipe. À chaque pas, mon horizon devient plus clair et plus large. À chaque pas, je respire plus librement. Je regarde le soleil, le soleil me force à baisser les yeux ; mais déjà les nuages sont sous mes pieds. Nuages maudits ! de la terre, vous m’empêchez de voir le ciel ; du ciel vous m’empêchez de voir la terre.

D’où vient que ces simples questions, pourquoi et comment, ne s’étaient présentées à mon esprit ? Tout l’univers, avec ce qu’il a de bon et de mauvais, se reflétait dans mon âme, comme dans la mer ou dans un miroir ; seulement, mon âme n’en savait pas plus que le miroir ou que la mer. Je me souvenais bien de beaucoup de choses ; mais à quoi cela me servait-il ? Le faucon ne comprend pas pourquoi on lui met un chaperon sur les yeux ; le cheval ne comprend pas pourquoi on le ferre. Moi non plus, je ne comprends pas pourquoi il y a ici des montagnes, là des steppes ; ici des neiges éternelles, là des océans de sables enflammés. Qu’avons-nous besoin de tempêtes et de tremblements de terre ? Et toi, homme, la plus curieuse créature sortie de la main du Créateur, je n’ai, ou plutôt je n’avais jamais eu l’idée de suivre ta mystérieuse course, du berceau à la tombe. J’avoue que, jusqu’à présent, j’avais regardé du même œil les livres et la vie : les livres sans en comprendre le sens, la vie, sans en comprendre le but. Mais Verkovsky dénoue le bandeau de mes yeux, dissipe le brouillard de mon esprit ; il me donne les moyens de savoir, d’apprendre : avec lui, j’essaie mes ailes naissantes, comme la jeune hirondelle avec sa mère. La distance et la hauteur m’étonnent encore, mais ne m’effraient plus. Le temps viendra, et je planerai comme l’aigle dans l’azur éclatant des cieux.

Et cependant, suis-je heureux depuis que Verkovsky et ses leçons m’enseignent à penser ?

Autrefois, un cheval, un sabre, un fusil me réjouissaient comme un enfant, et, maintenant que je connais la supériorité de l’esprit sur la matière, je ne désire plus rien des choses que j’ambitionnais autrefois. Je me suis pris au sérieux un instant ; un instant je me suis cru un grand homme ; maintenant, je suis au moins convaincu d’une chose, c’est que je ne suis rien. Je ne voyais pas au-delà de mon aïeul : tout le monde antérieur était couvert d’un voile obscur. C’était une nuit sombre, peuplée de personnages empruntés aux contes et aux légendes. Le Caucase était mon horizon ; mais, au moins, je dormais tranquille dans cette nuit. J’espérais devenir un jour célèbre dans le Daghestan : les montagnes étaient le piédestal que j’avais choisi à ma statue, et voilà qu’en devenant savant, j’apprends dans les livres que l’histoire a peuplé, bien avant moi, le théâtre que je m’étais choisi, de nations qui avaient lutté avec gloire, de héros qui avaient fait redire leurs noms aux échos du Daghestan et du monde entier, et que, moi, je ne savais pas les noms des ces peuples, j’ignorais que ces héros eussent existé. Où sont ces peuples ? où sont ces héros perdus dans la nuit du temps, oubliés dans la poussière des siècles ? Je croyais que la terre appartenait aux Tatars, et voilà qu’en jetant les yeux sur une simple carte géographique, j’apprends qu’ils occupent un tout petit point d’un tout petit monde ; qu’ils sont de pauvres sauvages comparés au monde européen ; que personne ne pense à eux, qu’on ne sait rien d’eux, que l’on n’en veut rien savoir. Non, tous, tous des vers ! Les rois, les héros, les grands hommes sont des vers luisants, voilà tout.

Par Mahomet ! c’était bien la peine de se fatiguer l’esprit pour arriver à une pareille vérité !

À quoi bon connaître les forces de la nature et les lois par lesquelles elle se régit, lorsque mes forces sont impuissantes à gouverner mon âme ? Je puis dompter l’Océan, et je ne puis retenir mes larmes. Je détourne la foudre de mon toit, et je ne puis chasser le chagrin de mon esprit. J’étais déjà malheureux, quand je n’avais que mes sentiments pour assiéger mon âme ; et maintenant ce n’est point assez des sentiments, voilà les peines qui fondent sur moi comme mes faucons sur ces pauvres oiseaux que je commence à plaindre, ce que je n’eusse jamais eu l’idée de faire auparavant. Le malade gagne très peu à connaître sa maladie, il apprend en même temps qu’elle est inguérissable… Je souffre doublement depuis que j’analyse mes souffrances.

Mais non, je suis injuste. La lecture abrège ces longues heures de séparation qui me paraissent autant de nuits d’hiver ; en me donnant la faculté d’écrire mes pensées, c’est-à-dire de fixer les fantômes de mon imagination sur le papier, on m’a donné une puissance de cœur.

De cœur ou d’orgueil, je n’en sais rien.

Non, de cœur ; car, un jour, quand je reverrai Sultanetta, je lui montrerai ces pages, où son nom se trouve plus souvent répété que celui d’Allah dans le Coran. « Voici les mémoires de mon cœur, lui dirai-je ; regarde : tel jour, j’ai pensé à toi de telle sorte ; telle nuit, j’ai rêvé à toi de telle manière. Par les lignes, tu peux compter mes larmes ; par les mots, mes soupirs. » Peut-être rirons-nous ensemble de ces jours où j’ai tant souffert ; mais pourrai-je me souvenir du passé près de toi, ma Sultanetta adorée. Non, tout s’éteindra devant moi et autour de moi, et il n’y aura d’espace éclairé que celui qu’embrassera le rayon de tes yeux. À cette lumière, mon cœur fondra dans ma poitrine. M’oublier près de toi est plus doux que de faire retentir le monde entier de mon nom.

Tu vois bien que ce n’était pas l’orgueil.

Je lis ces récits d’amour, ces portraits de femmes, ces passions d’hommes : d’abord, pas une de ces héroïnes de roman n’est belle de corps, d’âme, de cœur, comme ma Sultanetta, et, moi-même, je n’ai aucune analogie morale avec ces hommes dont je lis l’histoire. J’envie leur esprit, leur science, leur amabilité, mais pas leur amour. Que le plus brûlant de ces amours est lent et froid : c’est un rayon de lune qui joue sur la glace. Non, je ne puis croire qu’ils aimaient véritablement, les hommes dont l’amour se manifeste ainsi.

Il y a une chose, amie, qu’il faut que j’avoue : c’est que je me demande en vain ce que c’est que l’amitié. Je ne sais que me répondre. J’ai un ami dans Verkovsky, un ami tendre, sincère, prévenant. Eh bien, il est un ami pour moi ; je sens que je ne lui réponds pas comme il le mérite, et je m’en accuse ; mais il n’est pas en mon pouvoir de faire autrement. Dans mon âme, il n’y a de place que pour Sultanetta ; dans mon cœur, il n’y a d’autre sentiment que l’amour.

Non, je ne veux plus lire ; non, je ne comprends pas ce qu’il me dit. Décidément, je ne suis pas fait pour gravir l’escalier de la science. L’haleine me manque dès les premières marches, je me perds dans les premières difficultés, j’embrouille le filet au lieu de le déployer. Je tire et j’arrache. J’ai pris pour mes progrès les encouragements du colonel. Mais qui empêche mes progrès ? Hélas ! ce qui fait le bonheur et le malheur de ma vie, l’amour. En tout je vois, partout j’entends Sultanetta, et souvent je ne vois et n’entends qu’elle. L’oublier un seul instant me semblerait un crime. Je le voudrais, que je ne le pourrais pas plus que d’empêcher mon cœur de battre. Puis-je vivre sans air ? Sultanetta est ma lumière, mon air, ma vie, mon âme !

Ma main tremble, mon cœur bat. Si j’écrivais avec mon sang, il brûlerait le papier. Sultanetta, tu ne sais donc pas que tu me fais mourir ? Ton image me poursuit partout. Le souvenir de ta beauté est plus dangereux pour moi que la beauté même. Cette pensée, que ce trésor d’amour que j’ai pressé entre mes bras est perdu à tout jamais pour moi, me jette dans le désespoir, dans la folie. Mon esprit se perd, mon cœur se brise. Je me souviens de chaque trait de ton visage, de chaque mouvement de ta physionomie, de chaque geste de ton bras, de chaque position de ton buste, et ton pied, ce cachet d’amour, et tes lèvres, cette grenade ouverte, et tes épaules, cette mine de marbre ! Oh ! le seul souvenir de sa voix fait vibrer mon âme, comme la corde d’un instrument près de se rompre. Et son baiser, ce baiser dans lequel il m’a semblé boire aux sources de la vie, la nuit, il retombe sur moi en rosée de feu. Oh ! encore un baiser pareil à celui de la chapelle, un seul, Sultanetta, et puis mourir !…

†††

Le colonel Verkovsky, nous l’avons vu, s’était aperçu de la tristesse d’Ammalat-Beg, et, nous l’avons vu encore, il en avait deviné la cause.

Voulant le distraire, il organisa une chasse au sanglier, plaisir favori des begs du Daghestan.

Sur l’invitation du colonel, arrivèrent vingt begs avec leurs noukers, chacun disposé à faire de son mieux.

Le mois de décembre commençait à couvrir de neige le sommet des montagnes du Daghestan. La Caspienne, houleuse, innavigable pendant l’hiver, battait les murailles de la ville aux portes de fer. À travers le brouillard sifflaient les ailes des outardes ; tout était sombre et triste. La pluie fine qui tombait chaque soir semblait être les larmes du temps regrettant lui-même les beaux jours. Les vieux Tatars restaient aux marchés, enveloppés jusqu’au nez dans leurs pelisses et leurs bourkas.

Mais ces jours tristes sont les beaux jours des chasseurs.

À peine le soleil se levait-il de l’autre côté de la mer, à peine les mollahs avaient-ils appelé à la prière, que le colonel et ses invités, Ammalat compris, gagnaient la porte septentrionale de Derbend, en nageant littéralement dans la boue.

Le chemin qu’ils suivaient est assez pauvre de vue ; c’est celui qui mène à Tarky ; par-ci par-là, quelques champs de garance, puis d’immenses cimetières tatars où les tombes sont si pressées, qu’elles semblent une forêt d’échalas ; quelques vignes rares ; enfin, la mer, qui, à cette époque, au lieu de servir de brillant miroir au ciel, semble un gigantesque bassin d’où s’élève un incessant brouillard. Des deux côtés de la route avaient roulé et étaient demeurés dans un désordre qui indiquait l’insouciance des hommes pour les cataclysmes de la nature, d’énormes blocs de rochers détachés de leur base par la violence des eaux.

Les rabatteurs étaient à leur place.

En arrivant, le colonel tira trois sons aigus et prolongés d’une trompe de corne cerclée d’argent, auxquels les rabatteurs répondirent par un cri indiquant qu’ils étaient prêts.

Les chasseurs se placèrent en ligne, les uns à cheval, les autres à pied, et la battue commença.

Bientôt parurent les sangliers, et l’on entendit pétiller les premiers coups de fusil.

Les forêts du Daghestan regorgent de ces animaux, et, quoique les Tatars, les considérant comme immondes, tiennent pour un péché même de les toucher, il est dans leurs habitudes de leur faire de grandes chasses. C’est à la fois une école de tir et de courage, le sanglier ayant la course extrêmement rapide, et celui des montagnes surtout revenant presque toujours sur le chasseur, quand il est blessé.

La ligne des chasseurs, composée d’une trentaine de tireurs, occupait un assez grand espace. Les chasseurs les plus braves ou les plus sûrs de leur coup choisissaient les endroits les plus isolés pour ne partager avec personne la gloire du triomphe.

Le colonel Verkovsky, comptant sur son courage et sur son adresse, prit un de ces postes avancés dans la forêt et tout à fait isolés. Appuyé contre un chêne, au milieu d’une espèce de clairière qui laissait au chasseur, mais aussi au sanglier, toute liberté de mouvements, il attendit l’événement, qui, dans ce pays où l’animal reste sauvage comme la nature et comme l’homme, est presque toujours une lutte corps à corps. On entendait des coups de fusil à droite et à gauche ; quelquefois, à travers les taillis ou les broussailles, le colonel distinguait un sanglier passant comme un éclair. Enfin, il entendit un grand craquement de buissons brisés, et il aperçut un grand et vieux sanglier venant droit à lui.

Le colonel fit feu, mais la balle glissa sur le crâne osseux et sur la tête taillée en coin de l’animal. Cependant, un instant étourdi de la violence du coup, le sanglier demeura frémissant sur ses quatre jambes, sans avancer ni reculer. Le colonel le crut plus blessé qu’il ne l’était, et, se démasquant, fit un pas pour aller à lui. L’animal, qui ne savait pas d’où était parti le coup, reconnut alors son adversaire, et fondit sur le colonel, le poil hérissé et faisant craquer sa mâchoire.

Verkovsky avait un second coup à tirer ; il attendit.

À quatre pas, il lâcha la détente ; l’amorce seule brûla.

Ce qui se passa alors fut rapide comme la pensée.

Il éprouva un choc violent, roula à terre ; mais, en roulant, avec l’admirable sang-froid qu’il devait à un courage éprouvé, il tira son kandjar.

C’était une des meilleures lames du Daghestan.

Le sanglier s’y enferra de lui-même, mais la violence de son attaque arracha l’arme des mains du colonel.

Le sanglier avait reçu une blessure terrible ; cependant, à ses yeux sanglants, à la bave qui tombait de sa gueule, le colonel pouvait comprendre qu’il était encore plein de force.

Couché, sans armes, sentant, à une vive douleur à la cuisse, qu’il était déjà blessé, le colonel comprit qu’il était perdu.

— À moi, les chasseurs ! cria-t-il sans espoir d’être entendu.

D’ailleurs, entendissent-ils, fussent-ils à cent pas, ils n’auraient pas le temps d’arriver.

Tout à coup, le galop d’un cheval se fit entendre : un chasseur arrivait sur les traces du sanglier, qu’il semblait poursuivre.

Un coup de fusil retentit ; le colonel entendit un sifflement aigu, puis le son mat que rend la balle en frappant dans les corps mous.

À l’instant même, il lui sembla qu’une montagne se détachait de sa poitrine.

Le sanglier l’abandonnait pour un nouvel adversaire.

Verkovsky se souleva sur son coude ; il avait comme un brouillard devant les yeux. Cependant, à travers ce brouillard, il vit un cavalier qui, au lieu de fuir devant le sanglier, ou simplement de l’attendre, se jetait à bas de son cheval.

L’homme et l’animal se ruèrent l’un contre l’autre et roulèrent l’un sur l’autre.

Il y eut un instant pendant lequel il eût été impossible au peintre de donner aucune forme à ce groupe monstrueux.

Seulement, il sembla au colonel que l’homme continuait de frapper, quoique l’animal fût déjà mort.

Enfin, le tueur acharné se redressa couvert de sang, d’écume, de boue.

C’était Ammalat-Beg.

La tête du sanglier était près de l’animal, complètement détachée du corps.

Le colonel se leva, et quoique perdant son sang par deux blessures, il courut au jeune homme, les bras ouverts et en le remerciant.

— Ne me remercie pas, dit Ammalat-Beg en repoussant et en frappant du galon de fer de sa botte la hure du sanglier ; ne me remercie pas. Je ne te sauve pas, je me venge. Ah ! maudit ! ah ! immonde ! continua le jeune homme en foulant aux pieds l’animal, comme si celui-ci eût encore pu le sentir et l’entendre. Ce n’est pas tout que de tuer mon ami le beg de Tavannant. Sans te retourner, lâche ! sans revenir sur moi qui t’appelais en te criant que j’avais tué ton père, poignardé ta mère, tu continues ton chemin pour venir éventrer mon bienfaiteur, celui à qui je dois la vie. Ah ! maudit ! ah ! immonde !

— Tu ne me dois plus rien, Ammalat, et nous voilà quittes, dit le colonel ; et, tout maudit, tout immonde qu’il est, j’espère bien que nous nous vengerons de lui en lui rendant la pareille ; nous lui appliquerons la peine tatare, Ammalat-Beg, la peine du talion. Il a frappé avec ses dents, nous le mangerons avec les dents. J’espère que tu laisseras là le préjugé, Ammalat, et que tu en mangeras ta part.

— Je mangerai ma part de l’homme qui aurait tué son ami, répondit le sauvage chasseur, à plus forte raison la chair d’un animal, sa chair fût-elle dix fois défendue !

— Et, pour faire passer cette chair défendue, Ammalat, nous l’arroserons avec la liqueur défendue.

— Tout ce que vous voudrez, colonel ; mieux vaut arroser mon cœur qui brûle avec du vin qu’avec l’eau sainte, puisque l’eau sainte n’y fait rien.

Puis, appuyant ses deux mains sur sa poitrine, comme s’il eût voulu étouffer son cœur, il poussa un profond gémissement.

La battue était finie, celle-là du moins. On entendit les cris de rappel. Le colonel sonna trois coups dans sa trompe ; un instant après, rabatteurs et chasseurs l’entouraient.

Le colonel raconta en deux mots ce qui venait de se passer ; puis, montrant le sanglier, dont la tête était détachée du corps :

— Un beau coup, un brave coup, Ammalat ! dit le colonel en se retournant vers le jeune homme.

— C’est la vengeance d’un Asiatique. La vengeance d’un Asiatique est mortelle !

— Ami, lui dit le colonel, tu as vu quelle était la vengeance d’un Russe, c’est-à-dire d’un chrétien ; que cela te soit une leçon !

Et tous deux revinrent vers le camp.

Ammalat-Beg était distrait. Tantôt il ne répondait pas aux questions de Verkovsky, tantôt il y répondait tout de travers. Il allait côte à côte avec lui, regardant de tous côtés comme s’il attendait quelqu’un, et ne songeant pas même à demander au colonel s’il souffrait de ses blessures.

Verkovsky pensant qu’en intrépide chasseur, Ammalat rêvait chasse, pressé d’ailleurs de rentrer pour remettre sa jambe et sa cuisse au chirurgien, partit au galop, et laissa Ammalat à ses rêves.

Le jeune homme le laissa s’éloigner jusqu’à ce qu’il eût tourné une colline, et alors, se croyant seul, il se dressa sur ses étriers et regarda autour de lui.

Tout à coup, du fond d’un ravin s’élança un cavalier aux habits tout déchirés par l’arbre épineux qui pousse sur toutes les pentes du Caucase.

Ce cavalier vint droit à Ammalat-Beg.

Un seul cri s’élança de leurs deux bouches :

— Aleikoum salam !

Et tous deux, sautant à bas de leurs chevaux, se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

— Ainsi te voilà, Nephtali ! s’écria Ammalat-Beg ; tu l’as vue, tu lui as parlé. Oh ! je vois à ton visage que tu apportes de bonnes nouvelles.

Il ôta vivement sa veste toute brodée d’or, et, la présentant à Nephtali :

— Tiens, dit-il, prends, messager de bonheur 2. Vit-on ? Se porte-t-on bien ? M’aime-t-on comme auparavant ?

— Par Mahomet ! laisse-moi respirer un peu, dit Nephtali ; tu me fais tant de questions, et j’ai, de mon côté, tant de choses à te dire, qu’elles sont réunies à la porte de la mosquée comme des femmes qui ont perdu leurs pantoufles.

— Eh bien, dis chaque chose à son tour. Tu as reçu ma lettre ?

— Tu le vois bien, puisque me voilà. J’ai reçu ta lettre, et, par ton désir, je me suis rendu à Khuntsack. J’y suis entré si doucement et si silencieusement, que je n’ai pas réveillé un oiseau sur mon chemin. Ackmeth-Khan se porte bien : il était à la maison. Il s’est fort informé de toi, a secoué la tête et a demandé : « N’y a-t-il pas besoin d’un fuseau pour dévider la soie de Derbend ? » La femme du khan, qui te regarde déjà comme son gendre (Ammalat poussa un soupir en regardant le ciel), t’envoie mille compliments ; mais j’ai jeté les petits pâtés, dont le galop de mon cheval avait fait de la bouillie.

— Que le diable les mange ! Et… et Sultanetta ?

— Sultanetta, mon frère, dit à son tour Nephtali avec un soupir, Sultanetta est belle comme le ciel avec ses étoiles. Seulement, ce ciel, nuageux et sombre d’abord, est devenu d’azur lorsque j’ai prononcé ton nom, lorsque j’ai dit que je venais de ta part. Elle a manqué se jeter à mon cou : je lui ai vidé tout un sac de tendresses de ta part. Je lui ai affirmé que tu mourais d’amour pour elle.

— Et qu’a-t-elle répondu ?

— Rien. Elle s’est mise à pleurer.

— Bon cœur ! cher cœur ! et que me fait-elle dire ?

— Demande plutôt ce qu’elle ne te fait pas dire, et j’en aurai plus tôt fini. Elle te fait dire que, depuis que tu es parti, elle ne s’est pas réjouie, même pas en rêve, que son cœur est enseveli sous la neige, et que ta présence seule pourra la faire fondre comme le soleil de mai. Si j’avais attendu qu’elle eût achevé tout ce qu’elle avait à te dire, qu’elle eût prononcé tous ses souhaits, nous nous serions revus tous deux, mon cher Ammalat, avec des têtes grises ; et, pourtant, elle m’a presque chassé, parce qu’elle trouvait que je ne partais pas assez vite, et qu’elle voulait que tu connusses à l’instant même toutes ses souffrances.

— Adorable créature ! s’écria Ammalat-Beg s’adressant à Sultanetta, comme si elle pouvait l’entendre. Oh ! jamais tu ne sauras quel bonheur c’est pour moi d’être avec toi ; quel martyre c’est pour moi de ne pas te voir !

— Eh ! par Allah ! il me semble que c’est elle que j’entends, car elle dit exactement la même chose que toi, Ammalat. « Oh ! que ne peut-il venir ! sanglotait-elle, ne fût-ce que pour un jour, pour une heure, pour un instant ! »

— Oh ! la voir, la voir, et puis mourir !

— Non, Ammalat, il faut la voir et vivre. Jamais on ne désire tant vivre que lorsqu’on la regarde. Son regard seul double la rapidité du sang.

— Lui as-tu dit pourquoi je ne puis accomplir le plus cher de tous mes désirs ?

— Je lui ai dit tant de choses, que, si tu les eusses entendues, tu m’aurais pris pour le poète du schah de Perse. Elle en a pleuré toutes ses larmes, pauvre enfant !

— Il ne fallait pas la désespérer, Nephtali ; peut-être ce qui ne se peut pas maintenant se pourra-t-il plus tard. Ôter l’espoir du cœur d’une femme, c’est en ôter l’amour… Femme qui n’espère plus n’aime pas longtemps.

— Tu jettes les mots en l’air, Ammalat : l’espoir, chez les amants, c’est, au contraire, un peloton sans fin. De sang-froid, à peine si l’on en croit ses yeux. Aime-t-on, on croit à tout, même aux fantômes ! Écoute, Sultanetta est sûre que, fusses-tu même au cercueil, tu en sortiras pour la venir voir.

— Le cercueil et Derbend, c’est tout un pour moi, Nephtali : mon cadavre est à Derbend, mon âme à Khuntsack.

— Et ton esprit, où est-il, Ammalat ? Il court la campagne, il me semble. Es-tu donc si mal chez le colonel, pour un homme qui, depuis six mois, devrait être pendu ! Non. Tu es libre, tu es content, aimé comme un frère, traité comme une promise. Sultanetta est belle, je le sais bien ; mais Verkovsky est bon, et tu peux bien sacrifier à l’amitié une toute petite partie de l’amour.

— Et que fais-je donc, Nephtali ? Mais si tu savais combien il m’en coûte. Il me semble que ce que je donne à Verkovsky, c’est un morceau que j’arrache de mon cœur. L’amitié est une bonne chose, mais elle ne remplace pas l’amour, Nephtali.

Nephtali poussa un soupir.

— As-tu jamais parlé de Sultanetta au colonel ? demanda-t-il.

— Jamais je n’ai osé, quoique cent fois j’en aie eu envie ; mais les paroles s’arrêtent sur mes lèvres. Dès que j’ouvre la bouche, il me semble que le nom de Sultanetta leur barre le passage. Il est si sage, que j’ai conscience de l’ennuyer de ma folie. Il est si bon, que je crains de fatiguer sa patience. Imagine-toi, Nephtali, qu’il est amoureux d’une femme avec laquelle il a été élevé. Il l’eût épousée ; mais, en 1814, au moment de la guerre de France, on le crut tué. La femme, qui luttait depuis trois ans déjà pour garder son cœur à Verkovsky, céda, le croyant mort, et en épousa un autre. En 1814, il revint. Sa Marianne était mariée. Que penses-tu que j’eusse fait à sa place ? J’eusse enfoncé mon kandjar dans le cœur de la parjure. Je l’eusse enlevée pour la posséder, ne fût-ce qu’une heure. Non : il a su que son rival était un galant homme, comme ils disent ; il a eu le sang-froid de rester son ami, et a revu son ancienne promise sans les poignarder tous les deux.

— Un homme rare, dit Nephtali, qui doit être un ami sûr.

— Oui, mais quel amant glacé ! Si retenu qu’il fût, le mari a été jaloux. Qu’a fait Verkovsky ? Il est venu prendre du service au Caucase. Par bonheur ou par malheur, le mari est mort. Ah ! cette fois, n’est-ce pas, il va seller son cheval, sauter dessus et partir ? Non. Le gouverneur lui a dit que sa présence est nécessaire ici, et il y reste – pas huit jours, pas un mois, pas trois mois : un an, un siècle, l’éternité ! Quant à son amour, il le nourrit avec du papier, tous les huit jours, les jours de poste. Non, vois-tu, Nephtali, un pareil homme, si bon qu’il soit, ne comprendrait pas mon amour. Il y a entre nous une trop grande différence d’âge et surtout d’idées. Tout cela glace mon amitié et m’empêche d’être sincère.

— Singulier homme que tu fais ! dit Nephtali avec un certaine tristesse. Tu n’aimes pas Verkovsky, parce que justement, plus qu’un autre, il est digne d’amour et de respect.

— Qui t’a dit que je ne l’aimais pas ? s’écria Ammalat-Beg presque en frissonnant. Non, non, au contraire, je dois l’aimer comme mon bienfaiteur, comme l’homme qui m’a sauvé la vie. Oh ! j’aime tout le monde depuis que je connais Sultanetta. Je voudrais couvrir la terre de fleurs, faire de l’univers un immense jardin.

— Aimer tout le monde, c’est n’aimer personne, Ammalat.

— Tu te trompes, Nephtali. L’univers boirait à la coupe de mon amour, que ma coupe serait encore pleine, dit Ammalat en souriant.

— Voilà ce que c’est que de voir une belle fille sans voile, et ne plus voir ensuite que des voiles et des sourcils. Il te faut, comme au rossignol de la vallée d’Aourmès, une cage pour te faire chanter.

— Qu’est-ce que la vallée d’Aourmès ? demanda Ammalat-Beg.

— Au printemps, c’est le royaume des roses ; à l’automne, c’est le royaume des raisins, répondit Nephtali.

Et, comme un groupe de chasseurs en retard s’avançait vers eux, les deux amis, tirant leurs chevaux par la bride, s’enfoncèrent dans l’épaisseur du bois.

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