Chapitre 3
Le colonel Verkovsky à sa fiancée
Derbend, avril 1820.
Viens à moi, chère Marie, cœur de mon cœur ! viens à moi, et admire avec moi une belle nuit du Daghestan. Derbend est couchée tranquillement sur un tapis de fleurs, comme une sombre lave tombée du sommet du Caucase ; le vent m’apporte l’odeur des amandiers ; le rossignol chante dans les buissons, derrière la forteresse. Tout renaît à la vie, tout respire l’amour. La nature, rougissante comme une fiancée modeste, s’est couverte d’un voile de brouillards. Leur océan fait merveille au-dessus du grand lac Caspien. La mer d’en bas palpite comme une cuirasse damasquinée que soulève le souffle d’une robuste poitrine. Celle d’en haut coule comme une houle d’argent, éclairée par la pleine lune, qui se balance au ciel comme une lampe d’or autour de laquelle brillent les étoiles, diamants semés sur l’azur. Au reste, à chaque instant, les rayons capricieux de la lune changent l’aspect – je ne dirais pas du paysage : des brouillards sans fin, une mer sans limite ne constituent pas un paysage –, mais d’un horizon que l’on croirait le seuil du royaume des fantômes, de l’empire des rêves.
Tu ne saurais t’imaginer, chère bien-aimée, quel triste et, en même temps, quel doux sentiment me causent le bruit et la vue de la mer. Je pense aussitôt à l’éternité de notre âme et à l’infini de notre amour. Cet amour est en moi et autour de moi. C’est le seul grand et immortel sentiment que l’homme puisse posséder. C’est son océan à lui. Sa flamme me réchauffe dans l’hiver de ma tristesse, sa lumière me guide dans la nuit du doute ; alors j’aime sans larmes, et je crois à tout. Tu ris de mon rêve, sœur de mon âme ; tu t’étonnes de ce mélancolique langage. Eh ! mon Dieu, à qui dirais-je toutes mes pensées, si ce n’est à toi ? Tu sais que je suis une espèce de lanterne, et qu’à la flamme qui brûle dans mon cœur tous mes sentiments se dessinent sur mon visage, et, comme tu me liras, toi aussi, avec ton cœur et non avec ton esprit, je suis tranquille. En tout cas, si quelques points de mes lettres te restent obscurs, ton heureux fiancé te les expliquera au mois d’août prochain. Je ne puis pas penser sans délire au moment où je te reverrai : je compte les heures qui nous séparent, je compte les verstes qui sont entre nous. Ainsi, au mois de juin, tu viendras aux eaux du Caucase, et alors seulement quelques sommets glacés dans la chaîne granitique seront entre nous deux. Comme nous serons près et, en même temps, loin l’un de l’autre, mon amour ! Combien d’années de ma vie je donnerais pour rapprocher l’heure bienheureuse de notre entrevue ! Nos âmes sont depuis si longtemps fiancées ! Pourquoi donc ont-elles été séparées jusqu’à présent ?
Notre Ammalat se cache toujours de moi. Je ne l’accuse pas ; je sais combien il est difficile, impossible même, de changer des habitudes sucées avec le lait de la mère et avec l’air de la patrie. Le despotisme de la Perse a laissé dans l’âme des Tatars du Caucase les plus basses passions, fait entrer dans leur cœur les plus lâches ruses. En pouvait-il être autrement dans un gouvernement fondé sur l’échange du grand despotisme avec le petit, où la justice même du jugement est chose rare, où le pouvoir n’est que le droit d’exercer le brigandage sans punition ?
« Fais avec moi ce que tu voudras, mon maître ; mais laisse-moi faire avec mes inférieurs ce que je voudrai. »
Voilà le gouvernement asiatique tout entier.
De là vient que chacun, se trouvant entre deux ennemis, celui qui l’opprimait et celui qu’il opprimait, s’est habitué à cacher ses pensées comme son argent. De là vient que chacun rusait devant le fort pour en obtenir la force, devant le riche pour en obtenir une rançon quelconque par oppression ou par dénonciation. De là vient, enfin, que le Tatar du Daghestan ne dira pas un mot, ne fera pas un pas, ne donnera pas un concombre sans espérance de recevoir à son tour un cadeau. Grossier avec quiconque n’a ni force ni pouvoir, il se courbe devant le puissant, rampe devant le riche. Il vous couvrira de caresses, vous donnera ses enfants, sa maison, son âme, pour garder son argent. Et, s’il a pour vous une attention quelconque, soyez sûr que cette attention cache un calcul. Dans les affaires, un denier l’arrête : il est difficile de s’imaginer jusqu’où va leur amour du gain. Les Arméniens ont le caractère plus bas, plus vil qu’eux ; mais les Tatars, je crois, sont plus traîtres et plus avides ; or, il est évident qu’Ammalat, voyant de tels exemples depuis son enfance, en a dû être influencé, quoiqu’il ait conservé dans sa noblesse un grand mépris pour tout ce qui est bas et indigne ; mais il a reçu de la nature un caractère dissimulé, comme une arme indispensable contre ses ennemis visibles ou cachés. Chez les Asiatiques, les liens de parenté, si sacrés chez nous, n’existent pas : le fils, chez eux, est l’esclave du père ; le frère est l’ennemi du frère. Ils n’ont aucune confiance dans leur prochain, parce que leur religion a oublié de leur dire d’aimer leur prochain comme eux-mêmes. La jalousie que leur inspire leur femme ou leur maîtresse étouffe tous les sentiments intermédiaires. Il n’y a pas d’amitié pour eux. Un enfant élevé par une mère esclave, ne connaissant pas les caresses de son père, étouffé par l’alphabet arabe, se cache même des enfants de son âge. Dès sa première dent, il s’occupe de lui-même ; à sa première moustache, toutes les portes et tous les cœurs se ferment devant lui. Les maris le regardent avec inquiétude et le chassent comme une bête sauvage, et les premiers mouvements de son cœur, la première impulsion de la nature sont déjà des crimes devant le mahométisme. Il ne doit rien laisser voir de ce qui se passe en lui devant son plus proche parent, devant son meilleur ami. S’il pleure, il doit tenir son bachlik sur ses yeux et pleurer seul et en silence !
Je te dis tout cela, chère bien-aimée, pour que tu ne condamnes pas Ammalat. Ces mœurs asiatiques sont si loin des nôtres, qu’elles ont besoin de t’être expliquées à chaque instant. Ainsi voilà près d’un an et demi qu’il demeure chez moi, et je ne savais pas encore le nom de la femme qu’il aime, quoiqu’il ait très bien compris que ce n’était point par curiosité que je désirais connaître les mystères de son cœur.
Enfin, un jour, il m’a tout raconté.
Voici comme la chose s’est faite :
Nous étions allés nous promener, Ammalat et moi, hors de la ville ; nous avions pris le chemin de la montagne, et, en allant toujours plus loin, toujours plus haut, nous nous trouvâmes sans nous en apercevoir près du village de Kemmek, où passe la fameuse muraille qui défendait la Perse contre les invasions des peuples qui habitaient les steppes septentrionaux du Caucase. Les chroniques de Derbend veulent que cette muraille ait été bâtie par un certain Isfendiar. Voilà d’où vient la tradition qui attribue ce travail à Alexandre le Grand, lequel n’est jamais venu jusqu’ici. Selon toute probabilité, ce fut Nouchirvan qui la découvrit, la renouvela, et y plaça des sentinelles.
Depuis lors, elle fut réparée plusieurs fois ; enfin, elle en est, faute de réparations, arrivée à l’état où on la voit aujourd’hui. On dit que cette muraille allait de la mer Caspienne à la mer Noire en traversant tout le Caucase, ayant à son extrémité des portes de fer, c’est-à-dire Derbend ; à son centre des portes de fer, c’est-à-dire le Darial. On voit, du reste, ses traces dans les montagnes aussi loin qu’on peut les suivre. Elles se perdent seulement dans les précipices et les cavernes. Cependant, malgré les recherches qui ont été faites, de la mer Noire à la Mingrélie, on n’en trouve aucune trace. Je regardais avec curiosité cette muraille flanquée de tours, et je m’étonnais de la grandeur des anciens, même dans leurs caprices, caprices auxquels ne peuvent atteindre les Orientaux de nos jours. Les miracles de Babylone, le lac Mœris, les pyramides des pharaons, la barrière infinie de la Chine, cette muraille élevée dans les lieux les plus sauvages, sur les cimes des plus hauts rochers, dans les plus profondes cavernes, attestent la volonté gigantesque et le pouvoir infini des rois du passé. Ni le temps ni les tremblements de terre n’ont pu détruire le travail de l’homme, et le pied des siècles n’a pu écraser les restes de cette audacieuse antiquité.
J’avoue que cette vue m’inspirait à la fois de saintes et orgueilleuses pensées. Je planais sur les traces de Pierre le Grand, ce fondateur d’un nouvel empire. Je me le représentais sur les ruines de ce pouvoir asiatique, du milieu desquelles, tirant la Russie avec sa forte main, il la poussa vers l’Europe. Qu’ils devaient être brillants, lancés du Caucase, les éclairs de son regard ! Quelles pensées bouillonnaient alors dans son esprit ! Quel souffle gonflait sa poitrine ! Le prodigieux avenir de son pays s’étendait devant ses regards, infini comme l’horizon. Dans l’immense miroir de la Caspienne, il voyait se refléter la future grandeur de la Russie, semée par lui, arrosée d’une sueur de sang. Il avait pour but, non pas ses simples et brutales conquêtes, comme en ont fait ces barbares, mais le bonheur du genre humain. Astrakan, Derbend, Bakou, voilà les anneaux de la chaîne dont il voulait entourer le Caucase, en y réunissant le commerce de l’Inde et celui de la Russie.
Ô Dieu du Nord ! toi que la nature créa pour flatter la vanité de l’homme et le faire, en même temps, désespérer d’atteindre jamais à ta hauteur, ton ombre gigantesque est debout devant moi et la cataracte des siècles se brise en poussière à tes pieds !
Pensif et muet, je marchais toujours.
Cette muraille du Caucase est bâtie au nord avec des blocs de pierre taillés carrément et emboîtés dans des pierres plus étroites, et par conséquent plus longues que larges. C’est ce que les Grecs ont appelé la construction pélasgique. Sur beaucoup de points, les créneaux existent encore ; seulement, des semences d’arbres, tombées dans les interstices, séparent les pierres avec les lents mais irrésistibles leviers de leurs racines, et peu à peu font couler les portions de la muraille qui ont réchauffé dans leur sein ces serpents de chêne. L’aigle fait tranquillement son nid dans la tour pleine autrefois de soldats, et par les chemins, refroidis depuis des années, se trouvent les ossements des chênes sauvages que les chacals ont apportés jusqu’ici.
Sur plusieurs points, je perdais la trace même de la muraille ; puis, tout à coup, je la voyais surgir de nouveau au milieu des herbes et des broussailles.
Après avoir fait ainsi trois verstes à peu près, nous arrivâmes à une porte et nous passâmes du côté septentrional au côté méridional, sous une voûte couverte d’herbes et de racines.
À peine avions-nous fait vingt pas, que nous rencontrâmes six montagnards armés.
Ils étaient couchés dans l’ombre, près de leurs chevaux, qui broutaient l’herbe.
Ce fut alors que je m’aperçus de la faute que j’avais commise en faisant, hors de Derbend, une si longue course sans escorte.
Il était impossible de fuir, à cause des pierres et des buissons. D’un autre côté, c’était téméraire, à deux que nous étions, d’attaquer six hommes. Je n’en tirai pas moins mon pistolet de ma fonte ; mais Ammalat, en voyant la situation, la jugea d’un coup d’œil, et, repoussant l’arme dans son étui, me dit tout bas :
— Ne touchez pas à votre pistolet, ou nous sommes perdus ; seulement, ne me quittez pas un instant des yeux, et ce que vous me verrez faire, faites-le.
Les brigands nous avaient aperçus ; ils se levèrent vivement et saisirent leurs fusils.
Un seul resta nonchalamment étendu sur le gazon.
Il leva la tête, nous regarda, et fit signe à ses compagnons.
À l’instant même, nous fûmes entourés, et un montagnard saisit la bride de mon cheval.
Il y avait un seul sentier devant nous, et au milieu de ce sentier était couché le chef lesghien.
— Je vous prie de descendre de vos chevaux, chers hôtes, dit-il en souriant.
J’hésitais. Ammalat me fit signe de rester à cheval, mais lui sauta à terre.
Cela parut suffire au chef lesghien.
Ammalat s’approcha de lui.
— Bonjour, cher ami ! lui dit-il. Par ma foi, je n’espérais pas te voir aujourd’hui ; je croyais que, depuis longtemps, le diable avait fait de toi du schislik.
— Tu vas vite en besogne, Ammalat-Beg ! lui répondit le bandit en fronçant le sourcil. J’espère encore, avant que pareille chose arrive, donner à dévorer aux aigles quelques cadavres de Russes et de Tatars comme toi.
— Comment va ta chasse ? demanda Ammalat-Beg aussi tranquillement que s’il n’eût pas entendu.
— Elle allait mal. Les Russes se gardent comme des lâches.
Je tressaillis ; mais je rencontrai en même temps, fixés sur moi, le regard haineux du montagnard et le regard doux et plein de sérénité d’Ammalat.
— J’ai pris seulement, continua le Lesghien, quelques troupeaux, une douzaine de chevaux de régiment, et justement, aujourd’hui même, je voulais m’en retourner les mains vides. Mais Allah est grand, et il m’envoie un riche beg et un colonel russe.
Mon cœur sembla s’arrêter, lorsque j’entendis ces paroles.
— Ne vends pas ton faucon lorsqu’il est au-dessous des nuages, dit en riant Ammalat-Beg, mais seulement lorsqu’il est revenu sur ton poing.
Le brigand empoigna son fusil et nous regarda durement.
— Ammalat, dit-il, tu es pris et bien pris : ne songe pas à m’échapper, ni toi, ni ton compagnon. Mais, ajouta-t-il en riant, peut-être comptes-tu te défendre ?
— Allons donc, Chemardant ! nous prends-tu pour des fous de vouloir lutter à deux contre six ? Nous aimons bien l’argent ; mais, plus encore que l’argent, nous estimons la vie. Nous sommes pris, nous paierons, à moins toutefois que tu ne sois trop exigeant. Tu sais bien que je suis orphelin. Le colonel, non plus, n’a pas de parents.
— Tu n’as ni père ni mère ; mais tu as l’héritage de ton père.
— Je n’ai rien, puisque je suis prisonnier des Russes.
— Si tu es prisonnier, pourquoi ne profites-tu pas de l’occasion pour te sauver ? Je te fais libre, moi.
— Il n’y a que lui qui puisse me faire libre, dit Ammalat-Beg en me montrant. C’est lui qui a ma parole : jusqu’à ce qu’il me la rende, je le suivrai partout où il lui plaira de me conduire. La parole d’un mahométan est invisible comme un cheveu de femme, mais elle est forte comme une chaîne de fer.
— Si tu n’as pas d’argent, on se contentera de moutons ; un mot à Sophyr-Ali, qui est resté à la garde de la maison, arrangera les choses. Mais ne me parle pas de la pauvreté du colonel : je sais qu’il n’y a pas un soldat de son régiment qui ne vende jusqu’au dernier bouton de son uniforme pour le racheter. En tout cas, nous verrons. Qu’Allah me garde ! je ne suis pas un juif.
— Sois raisonnable, Chemardant, reprit le jeune Tatar, et nous ne songerons ni à nous défendre ni à nous enfuir.
— Je te crois, et j’aime que l’affaire finisse ainsi sans poudre et sans plomb.
Puis, avec un regard railleur :
— Que tu es devenu brave, Ammalat ! continua-t-il. Quel cheval ! quel fusil ! Montre-moi donc ton poignard. C’est fait à Kouba ?
— Non, c’est fait à Kislar, répondit Ammalat.
Puis, tirant l’arme du fourreau :
— Ce n’est point le fourreau qu’il faut regarder, dit-il, c’est la lame. La lame est un miracle de travail. D’un côté, tu vois le nom du fabricant ; lis toi-même : « Ali Ousta Kasanisky. »
Ammalat tenait son kandjar devant les yeux du bandit, qui essayait de déchiffrer l’inscription gravée sur la lame.
Il me lança un regard qui me fit tressaillir.
Tout à coup le kandjar brilla comme un éclair, et disparut tout entier dans la poitrine du Lesghien.
J’avais deviné. Je saisis mon pistolet dans ma fonte, et cassai la tête du montagnard qui tenait mon cheval.
En voyant tomber leurs deux compagnons, les quatre autres s’enfuirent.
Ammalat se mit tranquillement à dépouiller les morts.
— Ami, lui dis-je en secouant la tête, je ne sais pas si je dois te louer de ce que tu viens de faire. La ruse est toujours la ruse, c’est-à-dire une chose étroite et misérable, même contre un ennemi.
Il me regarda avec étonnement.
— En vérité, colonel, me dit-il, vous êtes étrange ! Ce bandit a fait un mal terrible aux Russes. Savez-vous qu’il nous eût tiré le sang goutte à goutte pour avoir de l’or ?
— C’est vrai, Ammalat, lui dis-je ; mais mentir, mais l’appeler ton ami, mais causer amicalement avec lui, et, tout à coup, lui enfoncer ton kandjar dans le cœur ? Ne pouvions-nous pas commencer comme nous avons fini ?
— Non, colonel, non, nous ne le pouvions pas. Si je ne me fusse pas approché de leur chef, si je ne lui eusse pas parlé amicalement, ils nous eussent tués au premier mouvement que nous eussions fait. Je connais très bien les montagnards. Ils sont braves, mais seulement devant leur chef. Il fallait donc commencer par lui. Lui mort, voyez comme ils ont fui !
Je secouai une seconde fois la tête.
Cette dissimulation asiatique, à laquelle je devais la vie, ne me plaisait pas.
Quant à Ammalat, après qu’il eut pris les armes du chef, il s’approcha pour prendre celles du Lesghien que j’avais renversé d’un coup de pistolet.
À mon grand étonnement, le pauvre diable n’était pas mort. En le voyant tomber, j’avais éloigné mon cheval de lui.
Il prononça quelques paroles qui me semblèrent une prière.
Ammalat s’approcha de lui, et son étonnement fut encore plus grand que le mien, lorsqu’il reconnut dans le blessé – la balle lui avait traversé les deux joues – un des noukers d’Ackmeth-Khan.
— Comment es-tu en compagnie de ces brigands de Lesghiens ? lui demanda-t-il.
— Le diable m’a tenté, répondit-il. Khan Ackmeth m’a envoyé au village de Kemmek avec une lettre pour le docteur Ibrahim, dans laquelle il l’invitait à passer sans retard à Khuntsack. J’ai rencontré Chemardant. Il m’a dit : « Viens avec moi, il y a de l’argent à gagner où je vais » ; je l’ai suivi.
— On t’a envoyé chercher le docteur Ibrahim ? demanda vivement Ammalat-Beg.
— Oui.
— Qui donc est malade à Khuntsack ?
— La jeune khanesse Sultanetta.
— Malade ? s’écria Ammalat ; Sultanetta, malade ?
— Voici la lettre au médecin, dit le nouker.
Et, en disant ces mots, il remit à Ammalat-Beg un petit rouleau d’argent avec un papier.
Ammalat devint pâle comme un mort ; il déplia le papier en tremblant, et, tout en lisant, il répétait d’une voix à peine articulée :
« Elle ne mange rien !… Voilà trois nuits qu’elle n’a dormi ! Elle rêve ; sa vie est en danger, sauvez-la ! »
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Ammalat-Beg, et moi qui ris, qui m’amuse, pendant que l’âme de mon âme est près de quitter la terre ! Oh ! que toutes les malédictions d’Allah tombent sur moi, et qu’elle guérisse ! Chère et belle fille ! oh ! tu te penches, oh ! tu te flétris, rose d’Avarie ! La mort t’appelle, la mort te dit : « Viens ! » et, tout en m’appelant à ton secours, tu es forcée d’obéir à la mort !… Colonel, colonel, s’écria-t-il en saisissant ma main, au nom de votre Dieu, accordez-moi une demande sacrée, la seule que je vous ferai jamais. Laissez-moi la voir une fois, une fois encore, une dernière fois.
— Qui veux-tu voir, Ammalat ?
— Sultanetta, l’âme de mon âme, la prunelle de mes yeux, la flamme de ma vie ; Sultanetta, la fille du khan d’Avarie. Elle est malade, elle se meurt, elle est morte, peut-être. Lorsque je jette ici au vent mes paroles, elle est morte ! et je n’ai pas recueilli son dernier regard, reçu son dernier soupir. Oh ! pourquoi les débris enflammés du soleil ne tombent-ils pas sur ma tête ? Pourquoi la terre ne s’ouvre-t-elle pas pour m’engloutir ?
Et il tomba sur ma poitrine, étouffé par les larmes qui ne pouvaient sortir, criant des sanglots, mais incapable de prononcer une seule parole.
Ce n’était pas le moment de lui reprocher sa longue dissimulation ; seulement, était-ce bien mon devoir de laisser un prisonnier retourner, ne fût-ce que pour un jour, chez un des plus grands ennemis de la Russie ?
Il y a des situations de la vie devant lesquelles s’effacent toutes les convenances sociales, toutes les considérations politiques, et Ammalat était dans une de ces situations-là.
Quelque chose qui pût en arriver, j’étais résolu à lui accorder sa demande.
Je le serrai dans mes bras : nos larmes se mêlèrent.
— Ami, lui dis-je, va où ton cœur t’appelle ; Dieu permette qu’où tu vas tu portes la santé et la tranquillité de l’âme ! Bon voyage, Ammalat !
— Adieu, mon bienfaiteur, s’écria-t-il ; adieu pour toujours, peut-être ! Si Dieu me prend Sultanetta, il me prendra en même temps la vie. Adieu, et qu’Allah vous garde !
Et il partit au galop, descendant la montagne avec la rapidité du rocher qui se précipite dans la vallée.
Quant au blessé, je le fis mettre en selle, et, en conduisant mon cheval par la bride, je le ramenai à Derbend.
Ainsi donc, voilà la vérité : il aime.
Oui, je comprends ton objection, chère Marie ; mais khan Ackmeth est l’ennemi des Russes. Gracié par l’empereur, il nous a trahis. Il n’y a d’alliance possible, entre Ammalat et lui, que si Ammalat nous trahit à son tour ou si Ackmeth-Khan se décide à rester neutre.
Il ne faut pas croire à l’une de ces choses, il ne faut pas espérer l’autre.
Que veux-tu ! j’ai tant souffert de l’amour, moi-même, chère Marie ! j’ai tant versé de larmes sur mon oreiller ! j’ai si souvent envié le repos des morts, la tranquillité de la tombe pour refroidir mon pauvre cœur, que je n’ai pas la force contre les mêmes souffrances. Ne dois-je pas plaindre un jeune homme que j’aime tendrement de ce qu’il aime follement, lui ? Par malheur, ma pitié n’est point un pont qui puisse le conduire au bonheur. S’il n’avait pas aimé, peut-être eût-il oublié peu à peu.
Il est vrai, et il me semble que c’est ta douce voix qui me fait cette observation, il est vrai que les circonstances peuvent changer pour eux, comme elles ont changé pour nous. Est-ce que le malheur seul peut être éternel en ce monde ?
Je ne dis rien, mais je soupçonne… mais je crains pour eux, et qui sait ! peut-être pour nous.
Nous sommes trop heureux, ma bien-aimée Marie ! l’avenir nous sourit, l’espoir nous chante ses plus douces chansons. Mais l’avenir ! c’est la mer calme aujourd’hui, orageuse demain ! mais l’espoir, c’est la sirène. Oui, sans doute, tout est prêt pour notre réunion ; mais sommes-nous réunis ?
Je ne comprends pas pourquoi, de temps en temps, une crainte traverse ma poitrine comme un fer glacé. Je ne sais pas pourquoi il me semble que cette séparation, près de cesser, durera éternellement.
Oh ! toutes ces transes, toutes ces terreurs, toutes ces angoisses disparaîtront, sois tranquille, ma bien-aimé, du moment que je presserai ta main contre mes lèvres, ton cœur contre mon cœur.
À bientôt, ma bien-aimée ! à bientôt !
q