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Chapitre 1

Le colonel Verkovsky à sa fiancée Marie N..., à Smolensk.

Derbend, 7 octobre 1819.
Deux mois !… c’est un temps bien court dans les circonstances ordinaires de la vie ; mais, pour moi, les deux mois qui viennent de s’écouler, ma bien-aimée Marie, sont deux siècles. Il y a donc deux siècles, et non deux mois, que j’ai reçu ta chère lettre.

Depuis ce temps-là, la lune a fait deux fois le tour de la terre.

J’ai un passé que je me rappelle avec bonheur ; j’ai un avenir dans lequel je plonge avec espoir ; mais, loin de toi, sans nouvelles de toi, je n’ai pas de présent. Le Cosaque qui revient de la poste apparaît : il tient une lettre à la main. Je saute dessus, je reconnais ton écriture, je brise le cachet, je baise les lignes écrites par ta main adorée ; je dévore les pensées dictées par ton cœur pur ; je suis heureux, je suis hors de la terre, je suis au ciel ! Mais à peine ai-je refermé la lettre, que les pensées inquiètes sont déjà dans mon esprit. Tout cela est bien, sans doute, mais tout cela a été, tout cela n’est peut-être plus. Se porte-t-elle bien, celle pour qui je donnerais ma vie ? m’aime-t-elle autant aujourd’hui qu’hier ? Viendra-t-il jamais, ce temps heureux où nous serons réunis pour ne plus nous quitter ; où il n’y aura plus pour nous ni séparation ni distance ; où les expressions de notre amour ne se refroidiront plus en passant du cœur sur le papier ? Ou, avant que ce temps vienne, hélas ! les lettres elles-mêmes ne se refroidiront-elles pas ? Le foyer qui brûle dans mon cœur n’ira-t-il pas s’éteignant peu à peu ?… Pardonne-moi toutes ces terreurs, mon amour ; ce sont les fruits qui poussent sur la terre de l’absence. Mon cœur près de ton cœur, je croirai à tout ; loin de toi, au contraire, je doute de tout. Tu m’ordonnes de te faire assister à ma vie, de te dire ce que je fais, ce qui se passe autour de moi, dans ce petit tourbillon dont je suis le centre ; à quoi je pense, de quoi je m’occupe et cela jour par jour, minute par minute. C’est me faire repasser par toutes les angoisses que je viens de te peindre, méchante créature, qui veux que non seulement je sois malheureux, mais que j’analyse mon malheur, que je creuse ma souffrance !

Mais enfin, tu le veux, j’obéis.

Ma vie, c’est la trace d’une chaîne sur le sable. Mon service, en me fatiguant, s’il ne me distrait pas, m’aide du moins à passer le temps. Je suis jeté dans un affreux climat auquel ne résiste aucune santé, au milieu d’une société qui étouffe mon âme. Je ne trouve plus, parmi mes compagnons, le seul qui eût pu me comprendre, et, parmi les Asiatiques, personne qui puisse partager mes sentiments. Tout ce qui m’entoure est si sauvage, que je me déchire à tout ce que je heurte ; si étroit, qu’il me semble respirer l’air d’un cachot. On tirera plutôt du feu de la glace que l’on ne tirera une étincelle de plaisir de ce maudit pays.

Je t’envoie la description en détail de ma semaine dernière. C’est la plus intéressante et la plus mouvementée de toutes celles que j’aie encore passées dans la ville aux portes de fer.

Je me rappelle t’avoir écrit que nous étions de retour, avec le général gouverneur du Caucase, d’une expédition sur Akoucha. Nous avons réussi haut la main : Schah-Ali-Khan s’est enfui en Perse. Nous avons brûlé une douzaine de villages, le foin, le blé ; nous avons dépouillé, embroché et fait rôtir les moutons ennemis. Enfin, lorsque la neige a forcé les habitants de descendre du haut de leurs rochers, ils se sont rendus, ont donné des otages ; après quoi, nous sommes rentrés dans la forteresse Bournaïa. Là, notre division devait se séparer pour la saison d’hiver, et mon régiment est rentré dans ses quartiers, à Derbend.

Le lendemain, le général devait prendre congé de nous pour entamer une seconde expédition sur la ligne. Il en est résulté un grand concours de peuple qui désirait faire ses adieux à son chef bien-aimé. Alexis-Petrovitch sortit de sa tente et vint à nous. Qui ne connaît son visage, sinon en réalité, du moins en peinture ? Je ne sais pas s’il en existe un pareil au monde, un second ayant autant d’expression que le sien.

Un poète a dit de lui :

Fuis, Tchetchène ! Celui dont la bouche

Ne menaça jamais en vain

S’est réveillé, sombre et farouche,

En disant : « Nous partons demain ! »

Le plomb qui siffle dans la plaine,

C’est le souffle de son haleine.

Sa parole prompte et hautaine,

C’est le tonnerre des combats.

Autour de son front qui médite,

Le sort des royaumes s’agite,

Et le trépas se précipite

Vers le but où s’étend son bras.

Et le poète n’a rien dit de trop.

Il faut voir son sang-froid dans le combat ; il faut voir son aisance un jour de réception ! Tantôt il sème sur les Asiatiques les flots de sa parole fleurie, imagée comme une poésie persane ; tantôt il les trouble, les déconcerte, les écrase d’un mot. Ils ont beau, ces démons de ruse, essayer de cacher leurs peines les plus secrètes au fond de leur cœur, son œil les y poursuit, et huit jours, un mois, un an à l’avance, il leur dira ce qu’ils ont l’intention de faire. Il est amusant de voir comme rougissent et pâlissent les hommes à conscience véreuse, lorsqu’il les torture de son long et pénétrant regard, et comme, avec ce même regard, il distingue le mérite partout où il se trouve, le récompense d’un sourire, comme, d’un mot qui va droit au cœur, il récompense le courage et le dévouement.

Que Dieu donne à tout brave soldat la gloire et le bonheur de servir sous un pareil chef !

Il est curieux de le voir dans ses relations avec ceux qui sont de service chez lui. C’est une étude pour l’observateur. Tout homme distingué par son courage, son esprit, un talent quelconque, a son entrée libre, ses coudées franches dans sa maison. Là, plus de rang, plus d’étiquette. Chacun doit dire ce qui lui vient à l’esprit, faire ce qui lui plaît. Alexis-Petrovich 1 cause et rit avec chacun comme avec un ami, enseigne et instruit chacun comme un frère.

Nous étions donc au camp. C’était mardi dernier, pendant le thé. Il s’était fait lire par son aide de camp la campagne de Napoléon en Italie, ce poème de l’art militaire, comme il l’appelle. Autour de lui, on s’étonnait, on jugeait, on discutait. Le grand capitaine qui, après Annibal et Charlemagne, avait traversé les Alpes, eût été satisfait des remarques et même des critiques de celui qui lui avait si longtemps disputé la grande redoute de Borodino. Le thé pris, la lecture faite, on passa à la gymnastique, on courut, on sauta par-dessus des cordes et des fossés ; on essaya enfin sa force de toutes les manières ; la société était splendide, la vue magnifique. Le camp était près de Tarky. La forteresse Bournaïa le dominait. Derrière la forteresse se couchait le soleil. Sous le rocher était la maison du chamkal, puis, sur la pente la plus escarpée, la ville. Enfin, à l’orient, l’immense steppe, et au-delà de la steppe, le tapis bleu de la mer Caspienne. Les begs tatars, les princes tchetchènes, les Cosaques de toutes les rivières de la Russie, les otages de toutes les montagnes, les officiers de tous les régiments, formaient un coup d’œil des plus curieux et des plus pittoresques ; les uniformes, les tchokas, les cottes de mailles étaient confondus. Les chanteurs, les danseurs et la musique faisaient des groupes à part, et les soldats prenaient leur part de la fête à quelque cent pas au-dessous, le shako coquettement incliné sur l’oreille.

La conversation était tombée sur la trempe des différents poignards du Caucase. Chacun vantait le sien, qui était du meilleur armurier. Le capitaine Betovitch, qui avait une lame achetée dans le village d’Andrev et montée à Kouba, prétendit qu’il percerait trois roubles posés les uns sur les autres.

On tint le pari ; on posa les trois roubles sur un billot, et tout gaucher qu’il est, Betovitch perça les trois roubles.

En ce moment, un buffle effaré se jeta au milieu des musiciens, et, à la grande joie de tous les assistants, les mit en désordre. Chacun s’écartait de lui, l’évitait d’un saut de côté, et, tout en l’évitant, l’excitait par ses cris.

L’animal furieux se dirigea vers le groupe où était le général Yermoloff. Les officiers tirèrent, ceux-ci leur sabre, ceux-là leur poignard, et se placèrent devant le lieutenant-gouverneur ; mais lui, les écartant tous, tira sa schaska et se plaça sur la route de l’animal.

Le buffle jugea, sans doute, qu’il avait rencontré un adversaire convenable, et fondit sur lui.

Avec la légèreté d’un jeune homme, le général évita l’animal ; mais, pendant le mouvement même qu’il fit pour l’éviter, son bras se leva ; on vit briller quelque chose comme un éclair, et, tandis que la tête du buffle, détachée des épaules d’un seul coup, tombait aux pieds du général, et restait enfoncée dans la terre par ses cornes, le corps faisait encore trois ou quatre pas dans la même direction, emporté qu’il était par sa course, et tombait en jetant des flots de sang.

Ce fut, par tous les spectateurs, un immense cri d’étonnement et surtout d’admiration.

Tous les officiers se groupèrent autour du général, tout en examinant, ceux-ci la tête, ceux-là le corps de l’animal.

— Votre Excellence a là un rude sabre, dit le capitaine Betovitch.

— Digne d’aller avec votre poignard, capitaine, répondit le général.

Et il lui présenta son sabre.

Le capitaine hésitait à l’accepter.

— Prenez, prenez, lui dit Yermoloff ; il est à vous.

Et il lui donna, comme il lui eût donné un sabre ordinaire, cette schaska dont la lame seule lui avait coûté trois ou quatre cents roubles, et dont le fourreau valait autant au moins, rien qu’au poids de l’argent.

On parlait encore de ce prodigieux tour de force, lorsqu’on annonça au général gouverneur un officier des Cosaques de la ligne, venant de la part du colonel Kotzarev.

L’officier lui fut amené et lui présenta un rapport.

— Vous permettez, messieurs ? dit le général comme s’il eût été avec des égaux.

Et voilà le côté admirable de cet homme : c’est qu’il vous élève constamment jusqu’à lui, sans descendre jusqu’à vous.

Tu penses bien que la permission fut accordée.

Il lut ce rapport, et, tout en le lisant, il semblait applaudir tout bas.

Enfin, tout haut :

— Messieurs, dit-il, je vous annonce une bonne nouvelle : la croix de Saint-Georges pour un de nos braves officiers.

On s’approcha avec curiosité.

— Eh bien, Kotzarev, à ce qu’il paraît, a exterminé douze ou quinze cents montagnards. Les bandits avaient passé le Terek et dévasté un village ; mais Kotzarev les a rejoints, les a enveloppés, et il m’envoie cinq prisonniers ; c’est tout ce qui reste de la bande.

Puis, se retournant vers l’officier cosaque :

— Amenez-moi un peu ces messieurs, dit-il ; je parie qu’il y a parmi ces drôles-là des figures de ma connaissance.

On les lui amena ; à leur vue, un nuage passa sur son front et ses sourcils se froncèrent.

— Misérables ! leur dit-il ; voilà trois fois que l’on vous prend, et deux fois que vous avez été lâchés, sur serment de ne plus brigander comme vous faites. Que vous manque-t-il donc ? Des prairies, vous en avez ; des troupeaux, vous en avez ; de la sécurité, est-ce que je ne suis pas là pour vous en donner ?… Emmenez-les, et qu’on les pende avec leurs propres cordes. Ils en choisiront seulement eux-mêmes un parmi eux, à qui vous donnerez la liberté, quand il aura assisté à l’exécution, afin qu’il aille raconter la chose à ses camarades.

On emmena les quatre hommes : un cinquième restait.

C’était un beg tatar ; seulement alors, nous le remarquâmes ; jusque-là, toute notre attention avait été absorbée par les autres.

C’était un jeune homme de vingt-trois ans, d’une merveilleuse beauté et fait comme l’Apollon du Belvédère.

Il attendait son tour dans une pose d’une grâce suprême et d’une fierté royale.

Lorsque l’œil du général s’arrêta sur lui, il salua et reprit sa première attitude.

Sur son visage, on pouvait lire cette complète résignation au sort, qui est une vertu des musulmans.

Le regard de Yermoloff s’arrêta sur lui plein de colère et de menace ; mais rien ne changea dans la physionomie du prisonnier ; il ne baissa même pas les yeux.

— Ammalat-Beg, lui dit enfin le général après une minute de silence qui avait paru longue même à ceux qui n’étaient intéressés dans ce qui se passait que par la curiosité, – Ammalat-Beg, te souviens-tu que tu es sujet russe, que tu vis sous les lois russes ?

— Je ne l’ai point oublié, répondit Ammalat-Beg, et, si elles eussent défendu mes droits, je ne serais pas aujourd’hui amené en coupable devant vous.

— Tu es à la fois injuste et ingrat, reprit le général. Ton père et toi, vous avez combattu les Russes. Si cela s’était passé dans le gouvernement des pères de ces califes dont tu prétends descendre, ta famille n’existerait plus. Mais notre empereur est si bon, qu’au lieu de te pendre, il t’a donné un gouvernement. Comment l’as-tu récompensé de cette bonté ? Par une révolte ouverte. Mais ce n’est même pas là ton plus grand crime ; tu as permis qu’il poignardât devant toi un officier et deux soldats russes, et cependant, si tu t’étais repenti, je t’eusse pardonné, respectant ta jeunesse et vos usages ; mais non, tu t’es enfui dans les montagnes, et, avec Ackmeth-Khan, tu es venu attaquer un poste russe. Enfin, tu te fais un des chefs de Djemboulat, et tu viens piller avec lui les terres de tes anciens amis. Je n’ai pas besoin de te dire quel sort t’attend, n’est-ce pas ?

— Non, car je le sais, répondit tranquillement Ammalat-Beg : je serai fusillé.

— Non, un balle donne une trop noble mort pour que je permette que tu périsses par une balle ! répondit Yermoloff furieux. Non ! on mettra une araba le timon en l’air, au timon une corde, et la corde à ton cou.

— C’est exactement la même chose, répondit Ammalat-Beg, si ce n’est que la mort est plus prompte. Seulement, continua-t-il, j’ai une grâce à te demander : c’est, puisque je suis condamné d’avance, qu’on ne prenne pas la peine de me juger. Le jugement ne sera pas long, je le sais bien ; mais c’est toujours un retard.

— Accordé, répondit le général.

Puis, se retournant vers ses aides de camp :

— Emmenez-le, dit-il, et que, demain matin, tout soit fini.

On l’emmena.

Le sort de ce jeune homme, si fier, si calme, si résigné, avait touché tout le monde. Tout le monde le plaignait, et d’autant plus sincèrement, que l’on savait bien qu’il était impossible de le sauver, un exemple étant nécessaire et les décisions de Yermoloff étant toujours irrévocables.

Personne n’osait donc prier pour le malheureux jeune homme.

On se sépara.

Je remarquai qu’en rentrant chez lui le général était sombre. Je me dis, moi qui connais son cœur, qu’il était peut-être fâché que personne n’eût combattu sa volonté.

Je résolus d’essayer.

J’entrai chez lui dix minutes après qu’il y était rentré lui-même.

Il était seul, le coude appuyé sur une table. Sur cette table se trouvait un rapport commencé pour l’empereur.

Alexis-Petrovitch a, comme tu le sais, une grande amitié pour moi ; je suis un de ses familiers : il ne fut donc pas étonné de me voir.

Tout au contraire, il me sembla qu’il m’attendait, car il me dit en souriant :

— Je crois, André Ivanovitch, que tu en veux à mon cœur. Ordinairement, tu entres chez moi comme si tu marchais contre une batterie ; mais, aujourd’hui, on dirait que tu marches sur des œufs, comme le Mignon de ton poète favori. Parions que tu viens me demander la grâce d’Ammalat ?

— Par ma foi ! vous avez deviné juste, Excellence, lui répondis-je.

— Assieds-toi là et causons de cette affaire, me dit-il.

Puis, après un instant de silence, il continua :

— Je sais qu’on dit de moi que je regarde la vie des hommes comme un joujou, et que le sang de tous ces montagnards n’est pas plus précieux pour moi que l’eau qui tombe de leurs montagnes. Les conquérants les plus cruels cachaient leur cruauté sous l’apparence de la douceur. Moi, tout au contraire, je me suis fait une fausse réputation d’homme impitoyable. Mon nom doit garder nos frontières plus sûrement que les chaînes et les forteresses. Il faut que tous ces Asiatiques sachent que ma parole est inflexible comme la mort. L’Européen, on peut le convaincre, le toucher par la bonté, se l’attacher par le pardon ; l’Asiatique, jamais. Lui pardonner est plus qu’une faiblesse, c’est une faute ; c’est pour cela que je me conduis à leur égard sans miséricorde. Je suis cruel par humanité : la vue éternelle du supplice peut seule garantir les Russes de la mort, et, chez les musulmans, arrêter la trahison. Parmi tous ces gens qui font semblant de se soumettre, pas un qui ne cache la colère, qui ne couve la vengeance. Mes prédécesseurs ont dit et mes successeurs diront : « Chaque fois qu’il s’est agi ou qu’il s’agira d’une condamnation à mort, je voulais lui pardonner de tout mon cœur, j’avais la plus grande envie de lui faire grâce ; mais jugez vous-même : voici la situation, le puis-je ? » Puis viennent les pleurs versés sur la victime. Grimaces que tout cela, mon cher ! Les lois existent, il faut les exécuter. Des existences me sont confiées, je dois veiller sur elles. Je ne parle jamais ainsi, je ne verse jamais de ces larmes de fantaisie ; mais, chaque fois que je signe une sentence de mort, mon cœur pleure du sang.

Alexis-Petrovitch était ému. Il se leva, fit plusieurs tours dans sa tente, se rassit, et continua :

— Eh bien, jamais cette nécessité de punir ne m’a paru plus cruelle qu’aujourd’hui. Quiconque serait resté au milieu des Asiatiques aussi longtemps que moi ne ferait pas plus attention à un beau visage qu’à une lettre de recommandation. Mais, vois-tu, le visage, la taille, la voix, la tournure de cet Ammalat ont fait une vive impression sur moi. Je le plains.

— Un bon cœur vaut mieux que de l’esprit, général, lui dis-je, et vous êtes heureusement doué, vous : vous avez l’un et l’autre.

— Le cœur d’un homme public, mon cher, doit mettre bas les armes devant l’esprit. Je sais bien que je puis pardonner à Ammalat : cela dépend de moi ; moi je sais aussi que je dois le punir. Le Daghestan est plein d’ennemis ; Tarky, mal vaincu, est prêt à se relever au premier vent qui lui viendra des montagnards ; il faut couper court à tout cela avec des supplices, et montrer aux Tatars qu’en face des lois russes, tout doit se courber, même la miséricorde. Si je pardonne à Ammalat, il n’y aura qu’un cri : « Yermoloff a eu peur du chamkal ! »

— Oui, répondis-je ; mais, puisque nous sommes, non pas à suivre les mouvements du cœur, mais à discuter et à apprécier, ne croyez-vous pas, général, que la reconnaissance de la famille d’Ammalat puisse avoir une grande influence dans le pays ?

— Le chamkal est un Asiatique comme les autres, mon cher colonel, interrompit Yermoloff, et il sera enchanté que ce prétendant à la principauté n’existe plus. Non, dans toute cette affaire, je ne m’occupe pas le moins du monde de ses parents.

En voyant cette espèce d’hésitation chez le général gouverneur, j’insistai plus fortement.

— Faites-moi faire un triple service, lui dis-je ; ne me donnez pas de congé cette année, et accordez-moi la grâce de ce jeune homme. Il est jeune, et la Russie peut trouver en lui un brave et bon serviteur. Je le prends sous ma responsabilité.

Alexis-Petrovitch secoua la tête.

— Écoute, me dit-il, c’est triste à dire, mais c’est une observation que je fais en philosophe, et qui n’attaque ni Dieu ni la Providence : rarement les bonnes actions de ce genre que j’ai faites ont tourné à bien, et note qu’elles n’ont pas été communes.

— Essayez encore de celle-là, général, et donnez-vous votre parole que, si elle tourne mal, ce sera la dernière.

— Eh bien, soit ! tu le veux, je lui pardonne ; aussi bien je n’attendais qu’une demande dans le genre de la tienne, qui m’excusât à mes propres yeux. Je lui pardonne, et complètement. Ce n’est pas ma manière, quand j’ai cédé sur le tout, de marchander sur les détails. Souviens-toi seulement d’une chose : tu as dit que tu le prenais sous ta responsabilité.

— Entièrement. Je l’emmène chez moi et je réponds de lui corps pour corps, général.

— Ne te fie jamais à lui et rappelle-toi la vieille histoire de la vipère réchauffée sur le cœur de l’homme compatissant. Oh ! les Asiatiques, les Asiatiques ! tu les connaîtras un jour, Verkovsky ; Dieu veuille que ce ne soit point à tes dépens !

J’étais si content, qu’au lieu de répondre au général, ou tout au moins de le remercier, je courus vers la tente où était Ammalat-Beg.

Trois sentinelles l’entouraient ; une lanterne brûlait, suspendue au centre. J’entrai. Il était tellement plongé dans ses pensées, qu’il ne m’entendit pas.

Je m’approchai de lui presque à le toucher ; il était étendu sur sa bourka et pleurait.

Cela ne n’étonna point ; ce n’est pas gai, de mourir à vingt-trois ans.

Ces larmes que je venais de surprendre me faisaient grand plaisir : elles me montraient le prix de la grâce que j’apportais.

— Ammalat, dis-je en tatar, Allah est grand et le serdar est bon : il te donne la vie.

Le jeune homme bondit sur ses pieds ; il voulait parler, mais il fut quelque temps sans pouvoir prononcer une parole, tant il était ému.

— La vie ! me dit-il, il me donne la vie ?

Puis, avec un sourire amer :

— Je comprends, ajouta-t-il : faire mourir lentement un homme dans une sombre prison, ou bien, quand il est habitué au chaud soleil d’Orient, l’envoyer languir au milieu des neiges dans la nuit, l’enterrer vivant, le séparer de ses parents, de ses amis, de sa maîtresse ; lui interdire la parole avec les autres, lui défendre de se plaindre à lui-même : c’est cela que l’on appelle la vie ; c’est la grâce suprême que l’on fait au condamné. Si c’est là la grâce que l’on me fait, si c’est là la grâce que l’on me donne, dites que je ne veux pas d’une pareille grâce.

— Tu te trompes, Ammalat, lui répondis-je. La grâce est entière, sans conditions, sans restrictions. Tu demeures maître de tes propriétés, de tes actions, de ta volonté. Voici ton sabre ; le général te le rend, sûr que tu ne le tireras désormais que pour combattre pour les Russes. Tu vivras chez moi jusqu’à ce que toute cette malheureuse affaire soit oubliée, et, chez moi, tu seras mon ami, mon frère.

La chose était nouvelle pour un Asiatique. Il me regarda : deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.

— Les Russes m’ont vaincu de toute façon ! s’écria-t-il. Pardonne-moi, colonel, d’avoir si mal pensé de vous tous. À partir de ce moment, je deviens un fidèle serviteur de l’empereur de Russie, et mon cœur et mon sabre sont à lui. Oh ! mon sabre ! mon sabre ! ajouta-t-il en regardant la lame avec amour ; que mes larmes lavent le sang russe et le naphte tatar 2 ! Quand et comment vous remercier pour la vie et la liberté ?

Je suis sûre, ma chère Marie, que tu me garderas pour cette affaire un de tes plus doux baisers. En agissant comme j’ai fait, d’ailleurs, je n’ai pas pensé à autre chose qu’à toi. « Marie sera contente, me disais-je ; Marie me récompensera. » Mais à quand la récompense, mon adorée ? Ton deuil doit durer encore plus de neuf mois, et le général gouverneur m’a refusé mon congé, en me rappelant que j’y avais renoncé moi-même en lui demandant la vie d’Ammalat.

Le fait est que ma présence était nécessaire au régiment. On lui fait bâtir des casernes pour l’hiver, et, si je pars, tout travail cessera. Je reste donc : mais mon cœur ! mon pauvre cœur !

Voilà trois jours que nous sommes à Derbend ; Ammalat est avec moi. Il ne parle pas. Il devient plus triste et plus sauvage de jour en jour, mais il ne m’en intéresse que davantage. Il parle bien le russe, mais de routine. Je lui apprends l’alphabet ; il comprend à merveille. J’espère faire de lui un excellent élève.

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