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Chapitre 4

Le soir du même jour, le cheval d’Ammalat s’abattit sous lui pour ne plus se relever.
Il en prit un autre, et continua sa course sans songer à boire ni à manger. Le second jour, il apercevait Khuntsack.

Il était onze heures du matin. Depuis vingt-quatre heures, il était parti.

Plus il avançait, plus ses terreurs redoublaient.

Trouverait-il sa bien-aimée Sultanetta vivante ou morte ?

Tout son corps frissonna lorsqu’il aperçut les tours du palais du khan.

Il ne pouvait rien voir, rien deviner.

« Que trouverai-je là-bas ? se demanda-t-il ; la vie ou la mort ? »

Et, du fouet et des genoux, il pressait son cheval.

Un cavalier marchait devant lui, armé pour le combat ; un autre cavalier venait à la rencontre de celui-ci par le chemin de Khuntsack.

Dès qu’ils furent à distance de se reconnaître, tous deux partirent au galop pour se joindre.

Étaient-ce deux amis ou deux ennemis ?

La haine seule a les ailes de l’aigle : c’étaient deux ennemis.

Dans leur course, chacun tira son sabre ; en se rencontrant, tous deux se frappèrent.

Ni l’un ni l’autre ne prononça un seul mot. Les étincelles qui volaient de leurs schaskas ne parlaient-elles pas pour eux ?

Ammalat-Beg, dont ils barraient le chemin, les regardait avec étonnement.

Au reste, le combat fut court. Le cavalier qui venait du même côté qu’Ammalat-Beg tomba renversé en arrière sur la croupe de son cheval, et de la croupe de son cheval sur le rocher.

Il avait la tête fendue jusqu’aux yeux.

Le vainqueur essuya tranquillement son sabre, et, s’adressant à Ammalat :

— Tu es le bienvenu, dit-il, sois témoin.

— Je suis témoin de la mort d’un homme, dit Ammalat. En quoi cela peut-il te convenir ?

— Cet homme m’avait offensé. Ce n’est pas moi qui l’ai tué, c’est Dieu. Ta présence me convient en ce que l’on ne pourra pas dire que je l’ai assassiné dans une embuscade, et m’assassiner de la même façon. C’était un combat, n’est-ce pas ?

— Oui, sans doute, répondit Ammalat.

— Et tu l’affirmeras au besoin ?

— Puisque c’est la vérité.

— Merci ; voilà tout ce que je voulais de toi. Je ne te demande pas ton nom, je te connais. Tu es le neveu du chamkal Tarkovsky.

— Mais pourquoi vous êtes-vous querellés ? demanda Ammalat. Vous étiez donc ennemis mortels, que vous vous êtes battus avec cet acharnement ?

— Nous étions ennemis mortels, tu l’as dit. Nous avions pris vingt moutons ensemble : dix me revenaient, dix à lui. Il ne voulut pas me rendre les miens et les tua tous pour qu’ils ne profitassent à personne ; puis il calomnia ma femme. Il eût mieux fait, le malheureux, de maudire la tombe de mon père et le nom de ma mère que de toucher à l’honneur de ma femme. Je me jetai sur lui avec mon poignard, mais on nous sépara. Alors nous convînmes, partout où nous nous rencontrerions, de nous battre à mort. Nous nous sommes rencontrés, il est mort ; Allah a gardé la bonne cause… Tu vas probablement à Khuntsack, chez le khan ? demanda le cavalier après un moment de silence.

— Oui, répondit Ammalat en faisant sauter son cheval par-dessus le cadavre du mort.

— L’heure est mauvaise, beg, dit le cavalier en secouant la tête.

Tout le sang d’Ammalat reflua vers son cœur. Il faillit tomber de son cheval.

— Y a-t-il quelque malheur dans la maison du khan Ackmeth ? demanda-t-il.

— Sa fille Sultanetta était bien malade.

— Et… elle est morte ?… s’écria Ammalat pâlissant.

— Peut-être oui. Lorsque, il y a une heure, j’ai passé devant la maison, tout le monde courait. Sur le perron et dans le vestibule, les femmes pleuraient comme si les Russes avaient pris Khuntsack. En tout cas, si tu veux la voir vivante, hâte-toi.

Mais Ammalat ne pouvait plus entendre, il était parti au grand galop ; on voyait seulement la poussière soulevée par les pieds de son cheval. Il franchit la colline qui le séparait encore du village, s’élança dans les rues, s’engouffra dans la cour, sauta à bas de son cheval, et, tout haletant, bondit du perron jusqu’à la chambre de Sultanetta, renversant tout ce qu’il rencontrait sur son chemin, noukers et servantes, et, sans faire attention ni au khan ni à sa femme, il repoussa la tapisserie ; et, presque sans connaissance, vint s’abattre à genoux devant le lit de Sultanetta.

L’arrivée inattendue d’Ammalat fit jeter un cri à tous ceux qui se trouvaient dans la chambre.

À ce cri, Sultanetta, pâle, mourante, presque inanimée déjà, tressaillit au fond de son délire. Ses joues brûlaient d’un coloris trompeur. Pareille à la feuille d’automne qui rougit et qui tombe, dans ses yeux brillaient à peine les dernières étincelles de l’âme près de s’éteindre. Depuis plusieurs heures déjà, vaincue par sa faiblesse, elle était sans mouvement et sans voix ; mais au milieu de tous les cris, elle avait reconnu la voix d’Ammalat.

La vie, près de s’envoler, s’arrêta, comme la flamme tremblante d’une bougie se fixe au moment où l’on croyait qu’elle allait s’éteindre.

— Est-ce toi ? murmura-t-elle en étendant les mains vers Ammalat.

— Elle parle ! elle parle ! s’écria Ammalat.

Et tous restèrent la bouche ouverte, la respiration suspendue.

— Allah soit béni ! continua-t-elle, je meurs contente, je meurs heureuse.

Et elle se laissa retomber sur son lit.

Cette fois-ci, ce fut un cri de désespoir ; on la crut morte.

Un sourire avait scellé ses lèvres ; ses yeux s’étaient refermés, elle avait de nouveau perdu connaissance.

Ammalat, désespéré, l’avait prise dans ses bras ; il n’écoutait ni les questions du khan, ni les reproches de sa femme.

Il fallut employer la force pour l’arracher de ce lit et le faire sortir de la chambre. Couché près de la porte, se roulant sur le parquet, sanglotant, tantôt suppliant Allah de sauver Sultanetta, tantôt accusant le ciel et lui reprochant la maladie de celle qu’il aimait ; sa douleur, que ne tempérait pas la résignation chrétienne, était terrible ; c’était celle du tigre, avec ses menaces et ses rugissements.

Ce qui eût dû tuer la malade la sauva.

Ce que la science des médecins montagnards n’avait pu faire, le hasard le fit. Il fallait, par quelque violente secousse, réveiller l’activité glacée de la vie ; elle allait mourir, non plus de la maladie, mais de la faiblesse qui la suivait, pareille à une lampe qui va s’éteindre, non pas sous la violence du vent, mais par manque d’air.

Enfin, la jeunesse prit le dessus. Cette émotion si violente réveilla la vie au fond du cœur de la mourante, et, après un long et calme sommeil, elle se réveilla avec une portion des forces qu’elle avait perdues et une fraîcheur de sentiment qu’elle n’espérait plus retrouver.

Sa mère était penchée sur son lit, attendant qu’elle la reconnût. Ammalat était caché derrière la tapisserie de la porte ; il avait juré sa parole de ne pas entrer, et le khan se tenait derrière lui, de peur qu’il ne l’oubliât.

Sultanetta poussa un soupir, laissa vaguement errer ses yeux autour d’elle ; enfin, son regard s’arrêta, se fixa, se concentra sur sa mère.

Elle sourit avant de parler.

— Oh ! mère, dit-elle, c’est toi. Si tu savais comme je me sens légère ! Est-ce qu’il me serait poussé des ailes ? Que c’est doux, de dormir après une longue veille, de se reposer après une grande fatigue ! Comme le jour est gai ! comme la lumière est brillante ! comme le soleil est beau ! Les murs mêmes de la chambre semblent sourire. Oh ! j’étais bien malade, j’ai été longtemps malade, n’est-ce pas ?

Puis, avec un soupir et en essuyant son front encore humide de sueur :

— Oh ! j’ai beaucoup souffert, dit-elle. Maintenant, gloire à Allah ! je ne suis plus que faible ; mais je sens que cette faiblesse passe bien vite. On dirait un collier de mes perles qui roule dans mes veines. Oh ! que c’est étrange ! Je vois tout ce qui s’est passé comme un brouillard. J’ai rêvé que je m’enfonçais dans une mer glacée, et cependant la soif me brûlait. Alors, au loin, dans la vapeur, j’ai vu deux étoiles. Mais elles tremblaient, devenaient de plus en plus sombres et menaçaient de s’effacer ; j’enfonçais toujours, de plus en plus attirée par une force irrésistible. Tout à coup, une voix m’appela par mon nom, qui me soulevait hors de ce gouffre sombre et froid. Alors j’ai vu apparaître, au milieu du premier rayonnement du jour, le visage d’Ammalat. Aussitôt les étoiles devinrent plus brillantes, et un éclair, comme un serpent de flamme, me mordit au cœur. Il me semble qu’alors je m’évanouis, car je ne me souviens plus de rien.

Ammalat, le cœur oppressé, les joues baignées de larmes silencieuses, les yeux et les mains au ciel, écoutait, et, tout en écoutant, murmurait une prière d’actions de grâces.

Il fit un mouvement pour se précipiter dans la chambre au moment où la jeune fille prononçait son nom.

Mais Ackmeth-Khan, aussi ému que lui, pleurant comme lui, lui dit tout bas :

— Demain, demain.

Le lendemain, en effet, on permit à Ammalat de voir la malade.

Ce fut Ackmeth-Khan qui l’introduisit près d’elle, acquittant ainsi sa promesse.

— Que tout le monde soit content quand je le suis, dit-il.

On avait prévenu Sultanetta ; mais son émotion n’en fut pas moins profonde lorsque son regard rencontra celui d’Ammalat, qu’elle aimait tant et qu’elle attendait depuis si longtemps !

Les deux amants ne purent prononcer une seule parole ; mais leurs yeux se dirent mutuellement tous les sentiments de leur cœur. Sur les joues pâles de l’un et de l’autre, ils virent l’empreinte de la douleur, la trace des larmes. Certes, la fraîche beauté de la femme qu’on aime est pleine de charmes ; mais cette pâleur maladive qui vient de la séparation est encore plus douce aux yeux de l’amant. Un cœur de granit se fond sous un regard plein de larmes qui dit sans reproches :

— Je suis heureuse ; j’ai tant souffert pour toi et par toi !

Ces quelques mots firent jaillir les larmes des yeux d’Ammalat ; se souvenant qu’il n’était pas seul, il fit un effort sur lui-même, releva la tête, mais sa voix resta rebelle, et ce fut avec grand-peine qu’il parvint à dire ce peu de mots :

— Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus, Sultanetta !

— Et nous avons bien manqué ne plus nous revoir, Ammalat, répondit Sultanetta. Nous avons bien manqué d’être séparés pour toujours.

— Pour toujours ! reprit Ammalat d’un ton de reproche. Tu as pu penser cela, croire cela, quand il existe un autre monde où l’on revoit les êtres que l’on a aimés dans celui-ci ! Oh ! si j’eusse perdu le talisman de mon bonheur, avec quel mépris j’eusse rejeté ce haillon qu’on appelle la vie ! Oh ! je n’eusse pas lutté longtemps, va. Être vaincu, c’était te rejoindre.

— Alors, pourquoi ne suis-je pas morte ? dit en souriant Sultanetta. Tu fais l’autre vie si belle, qu’elle vaut mieux que celle-ci, Ammalat, et que j’y voudrais passer le plus vite possible.

— Oh ! non, non, Sultanetta, ne fais pas ce vœu impie. Tu dois vivre longtemps pour le bonheur…

Il allait ajouter : pour l’amour ; il s’arrêta.

Peu à peu les roses de la santé reparurent sur les joues de la jeune fille. L’haleine du bonheur les faisait éclore.

Au bout de huit jours, les choses avaient repris leur cours ordinaire, et tout allait comme avant qu’Ammalat eût quitté Khuntsack.

Khan Ackmeth demandait à Ammalat des détails sur le nombre et la situation des troupes russes.

La khanesse le questionnait sur les modes et les parures des femmes, et, chaque fois qu’Ammalat lui répétait que les femmes ne portaient ni pantalons ni voiles, elle invoquait le saint nom d’Allah.

Assuré que la santé revenait à Sultanetta, Ammalat commençait à s’assombrir. Souvent, au milieu d’une vive et tendre conversation, il s’arrêtait, laissait tomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux se remplissaient de larmes. De profonds soupirs semblaient déchirer sa poitrine. Tantôt il bondissait de sa place, comme si l’étincelle électrique l’eût touché. Ses yeux lançaient les flammes de la colère, et, avec un froid sourire, il caressait la poignée de son kandjar. Puis, comme vaincu sous une étreinte invisible, il gémissait, devenait pensif, et même Sultanetta ne pouvait le tirer de sa rêverie.

Une seule fois, en pareille situation, les amants étant tout à fait seuls, Sultanetta, couchée sur son épaule, lui dit :

— Tu es triste, mon pauvre cœur ! tu t’ennuies près de moi !

— Oh ! ne fais pas un pareil reproche à celui qui t’aime plus que le ciel, lui dit Ammalat. Mais j’ai déjà goûté de l’enfer de la séparation et je ne puis y penser sans douleur. Oh ! c’est que j’aime mieux cent fois mourir que de te quitter encore, ma belle Sultanetta.

— Me quitter ! tu parles de me quitter ! Mais, du moment que tu peux supposer une séparation, c’est que tu la désires.

— Oh ! n’envenime pas encore ma blessure par le soupçon. Sultanetta, jusqu’à présent, tu n’as su qu’une chose : fleurir comme une rose, voltiger comme un oiseau. Jusqu’à présent, bienheureuse enfant, ta volonté a été ton seul guide ; mais, moi, je suis un homme ; je ne suis pas libre. La fatalité m’a mis au cou une chaîne de diamant, et le bout de cette chaîne est aux mains d’un homme, d’un ami, d’un bienfaiteur. Le devoir, la reconnaissance, me rappellent à Derbend.

— Une chaîne ! un ami ! un bienfaiteur ! le devoir ! la reconnaissance ! Oh ! Ammalat ! combien de mots te faut-il pour couvrir ton désir de me quitter ? Mais, avant de vendre ton âme à l’amitié, ne l’avais-tu pas donnée à l’amour ? Tu n’avais pas le droit d’engager ce qui ne t’appartenait plus, Ammalat. Oh ! oublie ton Verkovsky, oublie tes amis russes et tes belles dames de Derbend ; oublie la guerre, oublie la gloire. Je déteste le sang, depuis que j’ai vu couler le tien. Que te manque-t-il dans nos montagnes pour une vie tranquille et commode ? On ne viendra pas t’y chercher. Mon père a beaucoup de chevaux et beaucoup d’argent ; moi, j’ai beaucoup d’amour. N’est-ce pas vrai que tu ne pars pas ? n’est-ce pas vrai que tu restes près de moi ?

— Non, Sultanetta, je ne peux pas, je ne dois pas rester. Vivre et mourir avec toi, voilà ma première prière, voilà mon premier désir ; mais tout cela dépend de ton père. J’allais mourir, pour avoir écouté Ackmeth-Khan, et d’une mort infâme et cruelle. Un Russe m’a sauvé la vie. Puis-je donc maintenant épouser la fille de l’ennemi acharné des Russes ? Que ton père me laisse faire sa paix avec eux, Sultanetta, et je serai le plus heureux des hommes.

— Tu connais mon père, répondit tristement Sultanetta. De jour en jour, sa haine contre les Russes augmente, si c’est possible. Il nous sacrifiera tous les deux à cette haine. Ajoute à cela que le malheur a voulu que le colonel tuât son nouker, qu’il avait envoyé chercher le médecin Ibrahim.

— Oui, Sultanetta, je regrette comme toi la mort de cet homme. Et cependant c’est à cette circonstance que j’ai dû de savoir ce qui se passait ici, que j’ai dû de te revoir. Si cet homme vivait, Sultanetta, c’est toi qui serais morte.

— Eh bien, tente la fortune près de mon père.

— Crois-tu que j’en sois à mon premier essai ? Hélas ! chaque fois que j’ai parlé à Ackmeth-Khan de mes espérances : « Fais serment d’être l’ennemi des Russes, m’a-t-il répondu, et alors je t’écouterai. »

— Ce qui veut dire qu’il faut renoncer à l’espoir.

Le jeune homme se rapprocha de Sultanetta et la pressa plus étroitement sur son cœur.

— Pourquoi dire adieu à l’espoir ? demanda-t-il ; es-tu donc enchaînée à l’Avarie ?

— Je ne te comprends pas, dit la jeune fille en fixant sur lui des yeux limpides et interrogatifs.

— Aime-moi plus que tout au monde, Sultanetta, plus que ton père, plus que ta mère, plus que ta patrie, et alors tu me comprendras. Sultanetta, je ne puis pas vivre sans toi, et l’on me défend de vivre avec toi. Si tu m’aimes, Sultanetta…

— Si je t’aime ! reprit la jeune fille fièrement.

— Fuyons d’ici, Sultanetta, quittons Khuntsack.

— Fuir ! répéta-t-elle. Oh ! mon Dieu ! la fille du khan fuir comme une prisonnière, comme une coupable, comme une criminelle ! C’est affreux ! c’est inouï ! c’est impossible.

— Ne me dis pas cela, Sultanetta. Si le sacrifice est grand, mon amour est immense. Ordonne-moi de mourir, à moi, je mourrai et avec le plus profond mépris de la vie. Veux-tu plus que ma vie ? veux-tu mon âme ? Je la jetterai au plus profond de l’enfer sur un mot de toi. Tu es fille du khan ; mais mon oncle, lui aussi, porte la couronne d’une principauté. Mais, moi aussi, je suis prince, et, je te le jure, Sultanetta, digne de toi.

— Mais la vengeance de mon père, tu l’oublies, malheureux.

— Avec le temps, il l’oubliera lui-même ; en voyant combien je t’aime, en apprenant que tu es heureuse, il pardonnera. Son cœur n’est pas de pierre ; nos caresses l’amolliront, nos larmes le feront fondre, et alors, Sultanetta, le bonheur nous couvrira de ses ailes d’or, et alors nous dirons avec orgueil : « C’est à notre volonté que nous devons d’être heureux. »

— Mon bien-aimé, dit Sultanetta en secouant tristement la tête, j’ai peu d’expérience encore ; mais sais-tu ce que me dit mon cœur ? On n’est pas heureux par l’ingratitude et la tromperie. Attendons, puisque nous ne pouvons faire autrement sans que l’un de nous sacrifie son bonheur, et nous verrons ce qu’il plaira à Allah de nous envoyer.

— Allah m’a envoyé cette pensée ; il ne fera rien de plus pour nous. Aie pitié de moi, Sultanetta ; fuyons, si tu ne veux pas que l’heure du mariage sonne sur ma tombe. J’ai donné ma parole de retourner à Derbend, je dois tenir ma parole, et surtout je dois la tenir promptement. Mais partir sans espérance de te revoir, avec l’angoisse de te savoir un jour la femme d’un autre, c’est affreux, insupportable, impossible. Si ce n’est pas par amour, Sultanetta, que ce soit par pitié pour moi. Partage mon sort, ne me chasse pas de mon paradis, ne me fais pas perdre la raison. Tu ne sais pas jusqu’à quel point de folie une passion trompée peut emporter un cœur comme le mien. Je puis tout oublier, tout fouler aux pieds, la sainteté du foyer, l’hospitalité de tes parents. Je puis étonner les bandits les plus renommés par le sanglant éclat de mon nom. Je puis faire pleurer les anges du ciel à la vue de mes crimes. Sultanetta, sauve-moi de la malédiction des autres, sauve-moi de ton propre mépris. La nuit est tombée, mes chevaux sont rapides comme le vent ; fuyons dans la bienfaisante Russie et attendons-y que l’orage soit passé. Pour la dernière fois, je t’implore à genoux, les mains jointes. La honte ou la gloire, la vie ou la mort, tout est dans un seul mot de toi : oui ou non.

Retenue d’un côté par son effroi virginal et le respect des usages pour les ancêtres, entraînée de l’autre par l’amour et l’éloquence fougueuse de son amant, Sultanetta flottait incertaine sur cette mer orageuse dont chaque vague était une passion ; enfin, elle se releva, et, essuyant les larmes qui brillaient à ses longues paupières, avec autant de fierté que de résolution, elle dit :

— Ammalat, ne me tente pas ; la flamme de l’amour, si brillante qu’elle soit, n’éblouira point mes yeux ; je saurai toujours distinguer ce qui est mal de ce qui est bien, ce qui est mauvais de ce qui est bon. Il est lâche, Ammalat, d’abandonner sa famille et de payer par l’ingratitude les longs soins et la tendresse infinie des parents qui nous ont élevés. Eh bien, maintenant, juge si je t’aime, Ammalat : tout en sachant l’étendue de mon sacrifice, tout en mesurant l’étendue de mon crime, – car ne te dissimule pas que c’est un crime que je commets –, eh bien, Ammalat, je te réponds : Oui ! et je te dis : Mon bien-aimé, je consens à fuir avec toi, car je te mets au-dessus de tous les biens et de toutes les vertus du monde. Je suis à toi, Ammalat. Mais sache bien ceci : ce ne sont point tes paroles qui m’ont séduite, c’est ton cœur. Allah fit que je te rencontrai et que je t’aime ; que nos cœurs soient donc liés de cette heure à toujours, quoique le lien qui les réunit soit une branche d’épine ! Tout est fini, Ammalat, nous n’avons plus qu’une destinée, qu’un cœur, qu’une vie, qu’un avenir. Partons !

Si le ciel lui-même eût couvert Ammalat de ses voiles d’azur en le rapprochant du soleil, il n’eût pas été plus heureux qu’il ne l’était au moment où ce consentement si dévoué, si complet, si tendre, tomba de la bouche de Sultanetta.

Tout fut, à l’instant même, arrêté pour la fuite des deux amants.

Le lendemain au soir, Ammalat partirait pour une grande chasse qui serait censée durer trois jours ; mais, le même soir, il reviendrait. La nuit était favorable, étant obscure. Sultanetta descendrait par sa fenêtre avec deux ceintures nouées l’une au bout de l’autre : Ammalat la recevrait dans ses bras.

Des chevaux les attendront dans la petite chapelle où Sultanetta et Ammalat se sont revus après la chasse au tigre.

Et alors malheur à l’ennemi qui se rencontrera sur le route et qui essaiera de leur barrer le chemin !

Un baiser scella cette promesse, et ils se séparèrent, craintifs et joyeux à la fois.

Ce lendemain tant désiré arriva. Ammalat visita son cheval, prépara ses armes, et passa le jour tout entier à interroger le soleil.

On eût dit que lui aussi, l’astre aux rayons d’or, hésitait dans sa course et ne voulait pas quitter ce beau ciel tiède et brillant pour s’enfoncer dans les neiges du Caucase.

Ammalat attendait la nuit comme une fiancée.

Oh ! comme ce soleil était lent ! comme ce voyageur du ciel tardait sur son chemin lumineux, et quel profond abîme restait encore entre le désir et le bonheur !

Quatre heures de l’après-midi sonnèrent : cette heure est celle du dîner des musulmans. On se réunit autour du tapis ; mais Ackmeth-Khan était bien triste.

Ses yeux brillaient sous ses sourcils froncés. Souvent il les arrêtait tantôt sur sa fille, tantôt sur son hôte. Parfois les traits de son visage se contractaient, et sa physionomie devenait moqueuse. Mais cette expression disparaissait bientôt dans la pâleur de la colère. Ses questions étaient courtes et railleuses, et chaque chose faisait naître le repentir dans le cœur de Sultanetta et la crainte dans l’esprit d’Ammalat.

Quant à la mère de Sultanetta, comme si elle eût prévu cette séparation dont elle était menacée, elle était plus tendre et plus prévoyante encore que d’habitude, et Sultanetta faillit plus d’une fois éclater en sanglots et se jeter dans les bras de sa mère.

Après le dîner, le khan Ackmeth appela Ammalat dans la cour. Les chevaux étaient déjà sellés pour la chasse. Quatre noukers, qu’Ammalat avait fait venir, attendaient, mêlés avec les noukers du khan.

— Allons essayer mon nouveau faucon, dit le khan à Ammalat. La soirée est belle, il ne fait pas trop chaud, et, d’ici à la nuit, nous pourrons encore prendre quelques faisans ou quelques francolins.

Ammalat ne pouvait qu’obéir ; il fit de la tête un signe d’assentiment, et sauta sur son cheval.

Khan Ackmeth et le jeune beg marchaient l’un à côté de l’autre : Ammalat pensif, khan Ackmeth muet. À gauche, et par un rocher escarpé, gravissait un montagnard. Ses pieds étaient armés de crampons de fer avec lesquels il s’accrochait aux aspérités du rocher, en s’aidant, outre cela, d’une griffe de fer scellée à l’extrémité de son bâton.

Un chapeau plein de blé était attaché devant lui à sa ceinture.

Un long fusil tatar était suspendu en travers sur ses épaules.

Khan Ackmeth s’arrêta, et, le montrant à Ammalat :

— Regarde ce vieillard, lui dit-il ; au péril de sa vie, il cherche au milieu de ces rochers un petit coin de terre où semer du blé. Ce blé, il le moissonne avec une sueur de sang, et souvent ce n’est qu’au prix de son sang encore qu’il défend son troupeau contre les hommes et contre les bêtes féroces. Sa patrie est pauvre. Eh bien, demande-lui, Ammalat, pourquoi il aime tant sa patrie, pourquoi il ne la change pas pour un pays plus riche. Il te répondra : « Ici, je suis libre ; ici, je ne dois de tribut à personne ; ces neiges gardent ma fierté et mon indépendance. » Cette indépendance, les Russes veulent la lui prendre, et toi, Ammalat, tu es devenu l’esclave des Russes.

— Khan, répondit le jeune homme en relevant la tête, tu sais très bien que j’ai été vaincu, non par la force des Russes, mais par leur bonté. Je ne suis pas leur esclave, je suis leur ami.

— Eh bien, c’est encore plus honteux pour toi : l’héritier du chamkal cherche une chaîne d’or ! Ammalat-Beg vit aux dépens du colonel Verkovsky !

— Ne parle pas ainsi, Khan Ackmeth. Verkovsky, avant de me donner le pain et le sel, m’a donné la vie. Il m’aime, je l’aime. Que cela reste dit une fois pour toutes, et n’en parlons plus.

— Il n’y a pas d’amitié possible avec les giaours. Les combattre quand on les rencontre, les exterminer quand l’occasion s’en présente, les tromper quand on peut, voilà les lois du Coran et le devoir d’un vrai sectateur du Prophète.

— Khan, ne joue pas avec les os de Mahomet : tu n’es pas un mollah, pour me dicter mon devoir. Je sais ce que j’ai à faire comme homme d’honneur, et je le ferai. J’ai en moi le sentiment du juste et de l’injuste. Parlons d’autre chose.

— Ce sentiment, Ammalat, mieux vaudrait que tu l’eusses dans le cœur que sur les lèvres.

Ammalat fit un mouvement d’impatience.

Mais, sans s’inquiéter de ce mouvement, qu’il avait parfaitement remarqué :

— Une dernière fois, Ammalat, lui dit khan Ackmeth, veux-tu écouter les conseils d’un ami ? veux-tu abandonner les giaours et rester avec nous ?

— J’aurais donné ma vie pour le bonheur que tu m’offres, khan Ackmeth, dit le jeune homme avec un accent de conviction auquel il n’y avait point à se tromper ; mais j’ai juré de retourner à Derbend, et je tiendrai mon serment.

— C’est donc ton dernier mot ?

— C’est le dernier.

— Alors, ce serment, Ammalat, il faut le tenir au plus vite. Je te connais depuis longtemps, tu me connais aussi. Nous ne devons même pas essayer de nous tromper l’un l’autre. Je ne te cacherai pas que je nourrissais l’espoir de t’appeler mon fils. J’étais heureux que tu aimasses Sultanetta. Ta captivité pesa sur mon cœur, ta longue absence fut un des chagrins de ma vie. Enfin, tu es revenu à la maison du khan, et tu y as tout retrouvé comme avant ton absence. Seulement, tu ne nous as pas apporté ton cœur, toi. C’est fâcheux ; mais que faire ? Ammalat, je n’aurai jamais pour gendre l’esclave des Russes.

— Ackmeth-Khan !

— Oh ! laisse-moi finir. Ton arrivée inattendue, ta douleur dans la chambre de Sultanetta, tes cris, tes sanglots, ton désespoir découvrirent à tout le monde ton amour et nos intentions. On te connaît dans toute l’Avarie comme le fiancé de ma fille ; mais, maintenant que le lien qui nous attachait l’un à l’autre est rompu, il faut couper court à toutes les suppositions : pour la tranquillité, pour la réputation de Sultanetta, tu dois nous quitter à l’instant même. Ammalat, nous nous séparons encore amis, mais nous ne nous reverrons que comme parents. Qu’Allah, dans sa bonté, change ton cœur, et que nous te revoyions comme un inséparable ami. Voilà mon vœu le plus cher, ma prière la plus ardente ; mais, jusqu’à cette heure, adieu !

Et, en faisant faire volte-face à son cheval, sans ajouter un mot de plus, Ackmeth-Khan partit au grand galop.

Le tonnerre, tombant aux pieds d’Ammalat et y ouvrant un abîme, ne l’eût pas plus épouvanté que ne le firent ces derniers mots d’Ackmeth-Khan. Immobile, anéanti, il regardait, sans mouvement, sans haleine, ce cheval et ce cavalier, qui n’étaient déjà plus qu’un nuage de poussière.

Une heure après, il était encore à la même place ; mais alors la nuit était venue.

La nuit était sombre.

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