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Chapitre 5

Pour arrêter la révolte du Daghestan, le colonel Verkovsky était avec son régiment dans le village de Kiaffir-Koumieck.
La tente d’Ammalat-Beg se trouvait à côté de celle du colonel. Sophyr-Ali, ce jeune frère de lait d’Ammalat que nous avons vu apparaître au commencement de ce récit, était couché dans cette tente et y buvait à plein verre de ce vin mousseux qu’on appelle le champagne du Don.

C’était le colonel Verkovsky qui avait fait revenir de Tarky ce jeune homme, espérant que sa vue et son amitié distrairaient Ammalat-Beg de sa mélancolie.

En effet, Ammalat-Beg était devenu plus que mélancolique, il était sombre.

Maigre, pâle, rêveur, il se tenait au fond de sa tente, couché sur des coussins, et fumait.

Depuis trois mois, chassé comme le premier pécheur du paradis, il était venu rejoindre le colonel, et campait avec son régiment.

En vue de ces montagnes où volait son cœur, mais qui étaient interdites à son pied, il se rongeait lui-même ; la colère, comme une flamme mal éteinte, se rallumait dans son âme, au premier mot. Le fiel, pareil à un lent et irrésistible venin, se répandait de plus en plus dans ses veines. L’amertume était sur ses lèvres, la haine dans ses yeux.

— Par ma foi, dit Sophyr-Ali, le vin est une bonne chose ! Il faut, pour qu’il nous ait défendu d’en boire, que Mahomet n’en ait goûté que de mauvais. Vraiment, les gouttes de celui-ci sont si douces, que c’est à croire que les larmes d’un ange sont tombées dans cette bouteille. Prends un verre et bois, Ammalat. Ton cœur nagera sur le vin, léger comme un liège. Tu sais ce que Hafiz, le poète persan, en a dit.

— Je sais que tu m’assommes, Sophyr-Ali. Je t’engage donc à m’épargner tes sottises, les misses-tu sur le compte non seulement de Hafiz, mais même de Saadi.

— Ammalat, Ammalat, tu es bien sévère pour ton pauvre Sophyr-Ali. Qu’arriverait-il, s’il était aussi sévère pour toi, lui ? Est-ce qu’il ne t’écoute pas patiemment, lui, quand tu lui parles de ta Sultanetta ? L’amour te rend fou ; moi, c’est le vin. Seulement, ma folie a des intervalles lucides, ceux où je ne suis pas ivre ; la tienne, à toi, n’en a pas : tu es toujours amoureux. À la santé de Sultanetta !

— Je t’ai déjà dit que je te défendais de prononcer son nom, surtout quand tu es ivre.

— Alors, à la santé des Russes !

Ammalat haussa les épaules.

— Bon ! dit Sophyr-Ali, qui se grisait de plus en plus, voilà que tu vas me défendre de boire à la santé des Russes, maintenant !

— Que t’ont-ils donc fait, les Russes, pour que tu les aimes tant ?

— Que t’ont-ils donc fait à toi, pour que tu les détestes ?

— Ils ne m’ont rien fait, mais je les ai vus de près. Ils ne sont pas meilleurs que nos Tatars. Ils sont cupides, médisants, paresseux. Combien y a-t-il de temps qu’ils sont les maîtres ici, et, depuis qu’ils sont les maîtres, qu’ont-ils fait de bon ? quelles lois y ont-ils introduites ? quelle instruction y ont-ils répandue ? Verkovsky m’a ouvert les yeux sur les mauvais côtés de mes compatriotes, et, en même temps, j’ai vu les défauts des siens, et la chose est d’autant plus impardonnable pour eux, qu’ils ont grandi au milieu de bons exemples. Mais ces bons exemples, ils les oublient ici pour ne s’occuper que des immondes appétits du corps.

— Ammalat, Ammalat, j’espérais que tu excepterais au moins Verkovsky.

— Certes, je l’excepte, lui et quelques autres ; mais, à ton avis même, sont-ils beaucoup dont on puisse en dire autant ?

— Est-ce que l’on ne compte pas aussi les anges dans le ciel ? Non, non, vois-tu : Verkovsky, c’est une merveille de bonté. Tu ne trouveras pas même un Tatar qui dise du mal de lui. Chaque soldat donnerait pour lui son âme. – Abdoul-Dmid, encore du vin ! – À la santé de Verkovsky, Ammalat !

— Dans ce moment-ci, je ne boirai pas même à la santé de Mahomet.

— Et, si ton cœur n’est pas aussi noir que les yeux de ta Sultanetta, tu boiras à la santé de Verkovsky, Ammalat, fût-ce à la barbe du mufti de Derbend, quand même tous les imams et tous les prophètes devraient se soulever contre toi !

— Laisse-moi tranquille.

— Ce n’est pas bien, Ammalat. Pour toi, je saoulerais le diable avec mon propre sang, et toi, et toi, fi donc ! tu refuses de prendre pour moi une goutte de vin.

— Non, Sophyr-Ali, je n’en prendrai pas, et je n’en prendrai pas parce que je n’en veux pas prendre ; et je n’en veux pas prendre, entends-tu ? parce que mon sang est déjà assez chaud comme cela.

— Excuse que tout cela, et même mauvaise excuse ! Ce n’est pas la première fois que nous buvons, n’est-ce pas ? Ce n’est pas la première fois que le sang nous brûle ? Belle merveille, du sang d’Asie ! Dis mieux, sois franc, tu en veux au colonel ?

— Eh bien, oui, je lui en veux.

— Et peut-on savoir pourquoi ?

— Pourquoi ?

— Oui.

— Pour beaucoup de choses.

— Mais enfin ?

— Voilà déjà un temps qu’il commence à verser du poison dans le miel de son amitié. Maintenant, ce poison qu’il a laissé tomber goutte à goutte, goutte à goutte a empli le vase, et voilà que le vase commence à déborder. Je déteste les amis trop tendres : ils sont bons pour les conseils, c’est-à-dire pour tout ce qui ne leur coûte ni peine ni danger.

— Je comprends : il ne t’a pas laissé retourner en Avarie, et tu ne peux pas lui pardonner ce refus.

— Si tu avais mon cœur dans ta poitrine, Sophyr-Ali, tu saurais la cruauté pour moi d’un pareil refus. Ackmeth-Khan s’est attendri, à ce qu’il paraît : il demande à me voir, et je ne puis y aller. Oh ! Sultanetta ! Sultanetta !… s’écria le jeune homme en se tordant les mains de colère.

— À mon tour, je te dirai : Mets-toi à la place de Verkovsky, et dis franchement si tu n’en eusses pas fait autant que lui.

— Non. Dès le commencement, j’eusse dit : « Ammalat, ne compte pas sur moi ; Ammalat, ne me demande pas de t’aider en quelque chose. » Je ne le prie pas de m’aider, moi ; qu’il ne m’empêche pas, seulement. Non, il se place entre moi et le soleil de mon bonheur. Il fait cela par amitié, dit-il ; il me demande de lui abandonner la direction de ma vie… Jus de pavots qu’il me verse pour m’endormir.

— Qu’importe le remède, Ammalat, pourvu que le remède te guérisse.

— Et qui donc le prie de me guérir ? Cette divine maladie de l’amour, la seule dont on veuille mourir, est mon seul bonheur, mon unique joie. S’il l’arrache de ma poitrine, mon cœur suivra.

Au moment où Ammalat achevait ces mots, la nuit était déjà venue, et cependant il put voir que la présence d’un étranger sur le seuil de sa tente rendait l’obscurité plus épaisse.

— Qui va là ? demanda Ammalat.

— Apporte-t-on du vin ? dit Sophyr-Ali. Ma bouteille est vide.

L’ombre s’approcha sans répondre.

— Qui va là ? répéta Ammalat en portant la main à son kandjar.

Un nom, prononcé à voix si basse, qu’il frissonna seulement comme un souffle à son oreille, fit tressaillir Ammalat-Beg :

— Nephtali !

En même temps, l’ombre s’éloigna et sortit de la tente.

Ammalat-Beg bondit sur ses pieds et suivit l’ombre à peine visible dans l’obscurité.

Sophyr-Ali suivit Ammalat.

La nuit était sombre, les feux étaient éteints, la ligne des sentinelles était à une grande distance.

Enfin, l’ombre s’arrêta.

— Est-ce bien toi, Nephtali ? demanda Ammalat.

— Parle bas, Ammalat, répondit celui-ci ; je ne suis pas l’ami des Russes, moi.

— Ah ! dit Ammalat, toi aussi, tu viens ici pour me faire des reproches ? J’aurais cru que tu avais une plus douce mission pour ton frère.

Il lui tendit la main.

Nephtali prit la main d’Ammalat et la serra convulsivement.

Il y avait dans l’amitié du jeune montagnard pour Ammalat quelque chose d’étrange que celui-ci ne s’expliquait pas : on eût dit que, pour l’aimer, le Tchetchène était forcé de se faire violence.

— Parle, insista Ammalat ; quelles nouvelles apportes-tu ? Comment se porte Ackmeth-Khan ? comment se porte Sultanetta ?

— Ammalat, dit Nephtali, je suis envoyé, non pas pour te répondre, mais pour t’interroger. Veux-tu me suivre ?

— Où cela ?

— Où je suis chargé de te conduire.

— Qu’y ferai-je ?

— Tu sais de la part de qui je viens ?

— Non.

— L’aigle aime la montagne.

Ammalat reconnut la parole favorite d’Ackmeth-Khan.

— Tu viens de la part du khan ? lui dit-il.

— Veux-tu me suivre, Ammalat ?

— À quelle distance ?

— À quatre verstes d’ici.

— Devons-nous aller à pied ?

— Es-tu libre de sortir du camp à cheval ?

— Oui. Seulement, pour ne pas éveiller les soupçons, je dois prévenir le colonel.

— C’est-à-dire que tu peux allonger ta chaîne, mais non la quitter. Préviens le colonel.

— Sophyr-Ali, préviens le colonel que nous allons, pour nous distraire, faire une promenade dans la campagne. Donne-moi mon fusil et fais seller mon cheval.

Sophyr-Ali poussa un soupir ; mais, comme sa bouteille était vide, il eut moins de peine à obéir. Au bout d’un instant, on entendit le pas de deux chevaux.

C’était Sophyr-Ali, à cheval, amenant son cheval à Ammalat.

— Tiens, lui dit-il, voilà ton fusil ; j’ai renouvelé l’amorce. Il est en état ; tu peux être tranquille.

— Et pourquoi es-tu venu ?

— Parce que le colonel m’a demandé si j’étais de la promenade, que je lui ai répondu oui, et que, si on te voyait maintenant sortir sans moi, cela ferait un mauvais effet.

Ammalat comprit l’intention du jeune homme : il n’avait pas voulu le laisser seul dans l’obscurité avec un inconnu.

Nephtali était un inconnu pour Sophyr-Ali, Sophyr-Ali eût-il entendu son nom.

— Peut-il venir avec nous ? demanda Ammalat à Nephtali.

— Oui et non.

— Explique-toi.

— Oui, jusqu’à la sortie du camp ; non, jusqu’au rendez-vous.

— Viens, dit Ammalat à Sophyr-Ali.

Et il sauta sur son cheval.

— Et toi ? demanda-t-il à Nephtali.

— Ne t’inquiète pas de moi, Ammalat ; je suis entré au camp sans toi, j’en sortirai bien sans toi.

— Où te retrouverai-je ?

— Ce n’est pas toi qui me retrouveras ; c’est moi qui te retrouverai.

Et Nephtali se perdit dans l’obscurité, sans plus de bruit que n’en fait un fantôme.

Ammalat et Sophyr-Ali marchèrent droit à la première sentinelle, dirent le mot d’ordre et passèrent.

Tous les soirs, le mot d’ordre était communiqué à Ammalat par le colonel Verkovsky. C’était une délicatesse de celui-ci, afin qu’Ammalat comprît bien qu’il n’était prisonnier que sur parole.

À vingt pas de la sentinelle, Ammalat tressaillit malgré lui. Un troisième cavalier marchait à ses côtés. Il avait surgi sans que l’on sût d’où il venait. On eût cru qu’il sortait de terre.

— Eh ! dit Sophyr-Ali, qui va là ?

— Silence ! dit Nephtali.

— Silence ! répéta Ammalat-Beg.

Sophyr-Ali se tut, mais en grommelant ; la seconde bouteille, abandonnée au moment où on allait la lui apporter, lui tenait au cœur. Il se fâchait à chaque pas contre l’obscurité, contre les buissons, contre les fossés. Il toussa, cracha, jura, dans l’espoir de faire parler l’un ou l’autre de ses compagnons ; mais ce fut inutilement : tous deux restèrent muets.

Enfin, après un instant, son cheval ayant buté contre une pierre :

— Que le diable emporte notre conducteur, qui, du reste, m’a bien l’air de venir de sa part ! Qui sait où il nous mène ? Il est capable de nous conduire à quelque embuscade.

— Il n’y a pas de danger, répondit Ammalat ; c’est l’envoyé d’un ami, et mon ami lui-même.

— Oh ! oui, c’est vrai ; tu as bien des amis nouveaux depuis que nous nous sommes quittés, Ammalat… Puissent les nouveaux t’être aussi dévoués que les anciens !

On avait quitté tout chemin tracé et l’on était engagé dans une espèce de pépinière de ces arbustes aux épines entêtées que connaît quiconque a voyagé dans le Caucase.

— Au nom du roi des Esprits, dit Sophyr-Ali à son guide, dis-nous tout de suite si tu es associé avec les buissons pour leur faire arracher les galons de ma tchouska. Ne connais-tu pas un meilleur chemin ? Je ne suis ni un serpent ni un renard.

Nephtali s’arrêta.

— Tu es servi à souhait, dit-il. Ta course est finie ; reste ici à garder les chevaux.

— Et Ammalat ? dit Sophyr-Ali.

— Ammalat vient avec moi.

— Où cela ?

— À ses affaires, apparemment.

— Ammalat, s’écria Sophyr-Ali, iras-tu sans moi dans la montagne avec ce bandit ?

— Ce qui veut dire, répliqua Ammalat en descendant de cheval, que tu ne te soucies pas de rester seul.

Il lui jeta la bride sur le bras.

— Moi, dit Sophyr-Ali, j’aime cent fois mieux être seul ici qu’en la compagnie du drôle qui t’est venu chercher.

— Tu ne seras pas seul, dit Ammalat-Beg en riant : je te laisse dans une aimable société, celle des loups et des chacals… Tiens, les entends-tu chanter ? Écoute !

— Dieu veuille que, demain matin, je ne sois pas forcé de débarrasser tes os de ces chanteurs, dit Sophyr-Ali.

Ils se séparèrent.

En s’éloignant, Ammalat entendit Sophyr-Ali qui, à tout hasard et par précaution, armait son fusil.

Nephtali conduisit Ammalat entre les buissons aussi sûrement que s’il faisait grand jour. On eût dit que le jeune Tchetchène jouissait de la faculté, accordée par la nature à certains animaux, d’y voir aussi bien la nuit que le jour.

Après une demi-verste faite entre les buissons et sur les pierres, le chemin commença de descendre ; enfin, après un passage assez difficile, le chemin devint un peu meilleur, et l’on arriva à l’entrée d’une caverne au fond de laquelle brûlait un feu de branches de buissons.

Ackmeth-Khan était couché près de ce feu, son fusil sur ses genoux.

Au bruit que firent les deux jeunes gens, il se souleva sur sa bourka.

À la rapidité du mouvement, il était facile de juger qu’il attendait avec impatience.

En reconnaissant Ammalat, il se leva tout à fait.

Ammalat se jeta à son cou.

— Je suis content de te voir, Ammalat, dit le khan, et j’ai la faiblesse de ne pas te cacher ce sentiment. Mais je me hâte de te dire que ce n’est pas pour une simple entrevue que je t’ai dérangé. Assieds-toi, Ammalat, et causons d’une affaire sérieuse.

— Pour moi, khan ?

— Pour nous deux. J’ai été l’ami de ton père, Ammalat, et il fut un temps où j’étais le tien.

— Alors, ce temps n’est plus ?

— Non. Il dépendait de toi qu’il durât toujours. Tu ne l’as pas voulu, ou plutôt, non, ce n’est pas toi qui ne l’as pas voulu.

— Qui donc ?

— Ce démon de Verkovsky.

— Khan, tu ne le connais pas.

— C’est toi qui ne le connais pas, mais bientôt tu le connaîtras, j’espère. En attendant, parlons de Sultanetta.

Le cœur d’Ammalat bondit.

— Tu sais que j’ai voulu en faire ta femme, Ammalat ; tu l’as refusée aux conditions auxquelles je te l’offrais. N’en parlons plus ; je présume que tu avais fait toutes tes réflexions, comme doit les faire un homme dans les circonstances sérieuses de la vie. Mais tu comprendras une chose, c’est qu’elle ne peut pas et surtout ne doit pas rester fille. Ce serait une honte pour ma maison.

Ammalat sentit perler la sueur sur son front.

— Ammalat, continua Ackmeth-Khan, on me demande sa main.

Ammalat sentit ses genoux faiblir ; son cœur sembla près de cesser de battre dans sa poitrine.

Enfin, la voix lui revint.

— Et quel est ce hardi fiancé ? demanda-t-il.

— Le second fils du chamkal Abdoul-Moussaline. Après toi, c’est bien certainement, de tous les princes montagnards, le plus digne de devenir l’époux de Sultanetta.

— Après moi ? dit Ammalat. Mais, par Mahomet ! il me semble qu’on parle de moi comme si j’étais mort ; mon souvenir est-il donc tout à fait éteint au cœur de mes amis ?

— Non, Ammalat, ton souvenir n’est pas éteint dans mon cœur, et tout à l’heure je t’ai avoué, à toi-même, que j’avais du plaisir à te revoir ; mais sois aussi franc que je suis sincère, je te fais juge dans ta propre cause : que veux-tu de plus ? que demandes-tu de mieux ? que devons-nous, que pouvons-nous faire ? Tu ne veux pas te séparer des Russes ; je ne puis, moi, devenir leur ami.

— Si, tu le peux. Tu n’as qu’à vouloir, qu’à désirer, qu’à dire un mot, et tout sera oublié, tout sera pardonné. J’y engage ma tête et réponds de la parole de Verkovsky ; et c’est ce qu’il y aura de mieux pour ton bien, pour la tranquillité des Avares, pour le bonheur de Sultanetta, pour le mien. Oh ! je te le demande, je te supplie, je t’implore à genoux, à genoux ! Ackmeth-Khan, sois l’ami des Russes, et tout, jusqu’à ton grade, te sera rendu.

— Tu réponds de la vie des autres, toi qui n’es pas même maître de ta liberté !

— Qui donc a besoin de ma vie, qui s’inquiète de ma liberté, quand je les méprise moi-même ?

— Qui a besoin de ta vie, enfant que tu es ? dis-moi, crois-tu que l’oreiller ne se retourne pas de lui-même sous la tête du chamkal Tarkovsky, lorsqu’il pense que tu es l’héritier de sa principauté de Tarky et que tu es l’ami des Russes ?

— Je n’ai jamais recherché son amitié, je ne l’ai jamais craint comme ennemi.

— Ne crains pas, mais ne méprise pas, Ammalat. Sais-tu qu’un messager a été envoyé à Yermoloff pour lui dire de te tuer comme un traître ? Auparavant, c’eût été par un baiser qu’il t’eût tué s’il avait pu ; mais, aujourd’hui que tu lui as renvoyé sa fille, il ne cache plus sa haine, et ce sera par la balle ou le poignard.

— Sous la protection de Verkovsky, nul ne peut m’atteindre, excepté un assassin. Contre les assassins, qu’Allah me garde !

— Écoute, Ammalat, je vais te dire une fable. Un mouton, poursuivi par les loups, se réfugia dans une cuisine. Il y trouva un abri, fut bien logé, bien nourri ; il se vantait tout haut des soins qu’on avait de lui, et ne s’était jamais trouvé si heureux.

» Trois jours après, il était rôti !

» Ammalat, c’est ton histoire.

» Il est temps que je t’ouvre les yeux. L’homme que tu appelles le premier entre tes amis t’a trahi le premier. Tu es entouré de traîtres, Ammalat. Mon principal désir, en t’appelant à une entrevue, était de t’en prévenir. En me faisant demander la main de Sultanetta, on m’a fait comprendre, de la part du chamkal, que par lui je puis devenir l’ami des Russes beaucoup plus sûrement que par Ammalat, qui est maintenant un objet de défiance même pour ceux qui répondent de lui. D’ailleurs, ceux qui répondent de toi seront bientôt débarrassés de toi. On t’éloigne, et tu n’es plus à craindre. J’ai soupçonné beaucoup, et j’ai su plus que je ne soupçonnais. Aujourd’hui, j’ai arrêté un nouker du chamkal ; il était envoyé à Verkovsky ; sous quel prétexte, je n’en sais rien, et ne m’en suis pas inquiété. Ce dont je me suis inquiété, c’est que le chamkal donne six mille roubles à qui te tuera. Verkovsky n’est pour rien là-dedans, bien entendu ; mais, maître devant le chamkal, il ne sera pas maître devant son gouvernement. Tu es coupable de trahison. Après avoir fait serment aux Russes, tu as été pris les armes à la main. On t’a fait grâce de la vie, soit ; mais il faut bien faire quelque chose de toi. On t’enverra en Sibérie.

— Moi ? s’écria Ammalat.

— Écoute, et vois si je suis bien instruit. Demain, le régiment rentre dans ses quartiers ; demain, une entrevue, où il sera longuement question de toi et de ton sort, se débattra dans ta propre maison de Bouinaky. On amassera contre toi des dénonciations, on réunira un certain nombre de plaintes. On t’empoisonnera avec ton propre pain, Ammalat, et l’on te mettra au cou une chaîne de fer en te promettant des monts d’or.

Si Ackmeth-Khan voulait voir souffrir Ammalat, il eut ce sombre plaisir pendant tout le temps qu’il lui parla. Chaque mot, comme un fer rouge et acéré, s’enfonçait dans le cœur du jeune beg ; toutes ses croyances étaient détruites, si la moitié de ce que lui disait le khan était vraie. Plusieurs fois il voulut parler, l’interrompre, lui répondre : chaque fois, les paroles expirèrent sur ses lèvres. La bête sauvage qui, apprivoisée par Verkovsky, dormait dans Ammalat, s’était réveillée peu à peu aux paroles d’Ackmeth-Khan ; elle secouait déjà sa chaîne, et il s’en fallait de peu qu’elle ne la brisât.

Enfin, un torrent de menaces et de malédictions s’échappa de la bouche du jeune homme.

— Ah ! si tu ne mens pas, s’écria-t-il, ah ! si tu dis vrai, Ackmeth-Khan, malheur à ceux qui auront abusé de ma bonne foi et surpris ma reconnaissance ! Que j’aie la preuve de ce que tu dis, et vengeance, vengeance sur eux !

— Voilà le premier mot digne de toi qui soit sorti de ta bouche, Ammalat, dit khan Ackmeth n’essayant même pas de dissimuler la joie qu’il ressentait de la colère du jeune prince. Tu as assez courbé la tête sous le pied des Russes. Aigle, il est temps de reprendre tes ailes et de t’envoler au-dessus des nuages. Tu verras mieux tes ennemis de là-haut. Rends vengeance pour vengeance, mort pour mort !

— Oh ! oui ! reprit Ammalat ! mort au chamkal, qui marchande ma vie ! mort à Abdoul-Moussaline, qui étend la main sur mon trésor !

— Oui, sans doute, mort à eux ! mais ne perds pas de vue un autre ennemi que tu exclus de ta vengeance et qui pèse bien autrement sur ta destinée qu’aucun de ceux qui tu viens de nommer.

Un frisson passa dans les veines d’Ammalat.

— Tu veux parler de Verkovsky ? dit-il en faisant malgré lui un pas en arrière. Tu te trompes, khan Ackmeth : il ne peut vouloir ma mort, celui qui m’a sauvé de la mort, et de quelle mort ? d’une mort infâme.

— Pour te rendre une vie infâme, Ammalat. Et toi, ne l’as-tu pas sauvé aussi : une première fois, des défenses d’un sanglier ; une seconde fois, du poignard des Lesghiens ? Fais tes comptes rigoureusement, Ammalat, et c’est Verkovsky qui te redevra.

— Non, non, Ackmeth-Khan, dit le jeune homme en frappant avec force sa poitrine de sa main, non ! il y a une voix, là, qui parle plus haut que la tienne, et qui me dit que je ne suis pas quitte, que je ne serai jamais quitte avec Verkovsky, et cette voix, c’est celle de ma conscience.

Ackmeth-Khan haussa les épaules.

— Ta conscience ! ta conscience ! murmura-t-il. Tiens, Ammalat, je vois bien que, sans moi, tu ne sauras rien faire, pas même épouser Sultanetta. Eh bien, écoute ceci :

» À celui qui voudra devenir mon gendre, la première, la seule, l’unique chose que je demanderai, la chose en échange de laquelle celui-là obtiendra la main de Sultanetta, c’est la vie de Verkovsky. Verkovsky, c’est la tête du Daghestan. Que cette tête-là tombe, et le Daghestan tout entier est décapité. J’ai vingt mille hommes prêts à se lever à un mot de moi. Je descends avec eux, comme l’avalanche, sur Tarky ; et suppose que ce soit toi qui aies mérité la main de Sultanetta, tu es chamkal non seulement de Tarky, mais encore de tout le Daghestan. Ton sort est entre tes mains comme il n’a jamais été en celles d’aucun homme. Choisis : ou une prison – tout au moins un exil éternel en Sibérie –, ou le bonheur avec Sultanetta, la puissance avec moi. Après cela, peut-être t’ai-je mal jugé, et n’as-tu dans le cœur ni ambition ni amour. Et maintenant, adieu ! mais souviens-toi que la première, la seule fois que nous nous reverrons, ce sera comme parents inséparables ou comme ennemis mortels.

Eh khan Ackmeth, s’élançant hors de la caverne, disparut avant qu’Ammalat eût le temps de songer à le retenir.

Il resta longtemps immobile et muet et la tête inclinée sur sa poitrine. Enfin, il releva le front, regarda autour de lui, et vit Nephtali qui l’attendait.

Sans lui dire un mot, le jeune Tchetchène le conduisit où Sophyr-Ali attendait avec les deux chevaux. Ammalat lui tendit silencieusement la main en signe de remerciement et se sépara de lui, sans même prononcer le nom de Sultanetta.

Puis, toujours muet, il remonta sur son cheval, regagna le camp, rentra dans sa tente et se jeta sur son lit.

Là seulement, il se roula et se tordit avec des cris étouffés et de sourds gémissements.

Tous les serpents de l’enfer lui rongeaient le cœur.

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